Le troisième et dernier essai de cette suite est intitulé « Dreams Israel Should Let Go Soon ». Je ne sais ce que va nous servir Amos Oz mais il me semble que je le devine… Et je ne me suis pas trompé : la solution à deux États, un mantra chez certains. Et Amos Oz dramatise aussitôt afin d’imposer son opinion : c’est une question de vie et de mort pour l’État d’Israël car s’il n’y a pas deux États, il n’y aura qu’un État et il sera… arabe, du Jourdain à la Méditerranée. Ah bon ! Amos Oz lirait-il dans une boule de cristal ou dans du marc de café ? Réagit-il par peur ou par idéal « supérieur » ? Non, ce n’est pas la peur qui lui dicte ces lignes, car il est convaincu que Juifs et Arabes peuvent et doivent vivre ensemble. Il a toutefois la « gentillesse » de reconnaître que les Juifs ne peuvent vivre librement avec les Arabes que s’ils sont majoritaires car lorsqu’ils sont minoritaires, les Juifs sont automatiquement opprimés par la majorité arabe. Il n’est donc pas question d’un État binational, la SOLUTION c’est la solution à deux États, expression magique capable de conjurer tous les malheurs et d’engager tous les acteurs du drame vers des lendemains qui chantent !
Et je poursuis en sa compagnie. Si un État palestinien ne parvient pas à naître (de fait il parle d’un « Arab state »), il prédit la prise du pouvoir par une dictature instituée par des Juifs fanatiques, un régime raciste qui fera usage de la force pour opprimer et réprimer les résidents arabes et les Juifs opposés à cette dictature. Mais cette dictature, nous dit-il, sera de courte durée parce que « virtually no minority dictatorship oppressing a majority has endured in modern history ». Et, enfin, il nous le répète, nous aurons un État arabe du Jourdain à la Méditerranée. Il juge que choisir le « conflict management » (et non la solution à deux États) revient à alimenter le cycle des guerres le long des frontières d’Israël, au nord et au sud, entre le Liban et la bande de Gaza, avec Intifada à Jérusalem et sur la West Bank, « until we witness the collapse of the Palestinian Authority and the rise of Hamas – if not an even more radical entity. That is the meaning of “conflict management”. » Cette remarque formulée en 2017 est intéressante dans la mesure où ce qui est en cours en souligne la pertinence. Mais doit-on pour autant célébrer le « Saudi peace plan » de 2002 (de fait le « Arab League’s Plan ») qui selon lui aurait probablement débloqué la situation et permis de vivre dans une région plus apaisée. Tant de plans n’ont abouti à rien ou presque rien ; pourquoi s’entiche-t-il de ce plan plus que d’un autre ? C’est ce qu’il aurait dû nous expliquer.
Amos Oz aimerait que l’on aille au-delà du « conflict management ». Mais comment faire ? L’armée d’Israël est une armée de défense, rappelons-le, elle n’est en rien conçue pour la conquête. La superficie d’Israël c’est environ deux fois le département de la Gironde (soit 10 000 km2 x 2) et concernant les conquêtes territoriales, hormis les réajustements consécutifs à la guerre d’Indépendance (1948-49), Israël s’est retiré de ses conquêtes suite à la guerre des Six Jours (1967), hormis le Golan qui est resté occupé puis a été annexé en 1981 pour des raisons sécuritaires suite au harcèlement constant auquel étaient soumis les Israéliens installés en contrebas.
Lorsque Israël mène une guerre contre les Arabes, il sait qu’il n’aura la paix que durant un temps donné et qu’il lui faudra repartir au combat. C’est pourquoi ce pays est toujours en alerte et qu’il s’efforce sans trêve de précéder le coup à venir. Et sûr de lui, Amos Oz nous ressert sa formule magique, soit la solution à deux États, formule dont il s’enivre comme le derviche hurleur s’enivre de ses hurlements et le derviche tourneur de sa rotation. Il déclare qu’environ un-tiers des terres de la West Bank a été volé par Israël et que le vol se poursuit. Je ne sais d’où il tient cette information. Serait-il préposé au cadastre ? Par ailleurs, cette région n’est pas un État souverain et si elle n’est pas israélienne en regard de la loi internationale, elle n’est pas plus palestinienne. Israël aurait pu maintenir sa conquête en 1967, suivant les lois de la guerre, cette région ayant été jordanienne de 1948 à 1967 soit durant environ vingt ans, avec annexion en 1950. Notons qu’au cours de cette période il n’a jamais été question dans les médias nationaux et internationaux de la reconnaissance d’un État palestinien.
Amos Oz avance d’un pas assuré, fort de sa certitude selon laquelle le monde entier reconnaît l’existence de l’État d’Israël – il met tout de même à part, le Hamas, le Hezbollah et l’Iran. Amos Oz vit dans un monde plutôt simple étant donné qu’il prend ses désirs pour des réalités. Le monde entier reconnaît l’existence d’Israël ? Disons qu’une partie du monde est indifférente et qu’une autre partie n’admet son existence que parce qu’elle ne peut faire autrement. Par contre, il est vrai que le monde entier (hormis les indifférents, nombreux tout de même) dénonce la présence de ceux que nous nommons « les colons », hormis les colons (settlers) eux-mêmes et l’American radical Christian right, toujours selon Amos Oz. Suit une caricature des « colons » et de leurs partisans, autant de zealots, soit des illuminés inconscients des dangers qu’ils font courir à tous les Juifs d’Israël. Amos Oz commence à me taper sur les nerfs.
Plus j’avance dans cette lecture, plus il me semble qu’Amos Oz a peur ou, tout au moins, qu’il cherche à s’acheter une tranquillité. Il a peur que son pays et lui l’Israélien se mettent à dos tout l’islam, dont l’Indonésie, la Malaisie, l’Iran, la Turquie et un Pakistan nucléaire pour cause du mont du Temple. Je ne suis pas convaincu que le Pakistan ait en tête de s’en prendre à Israël avec son arsenal nucléaire pour cause du mont du Temple. Je ne suis pas convaincu mais vraiment pas convaincu que si Israël se montrait plus « gentil » le monde et les pays musulmans (en particulier les pays arabes et les Palestiniens qui sont des Arabes) se montreraient plus « gentils » avec Israël.
Amos Oz est un idéologue. Il y pense donc à l’intérieur un cadre, un pré carré qu’il défend. Par moments il semble se montrer conciliant mais c’est pour mieux pousser ses pions, des présupposés idéologiques, ses « solutions ». Lorsqu’il se lamente sur les élections de 1977 qui ont porté le Likoud au pouvoir, je le prévoyais. Bref, il désigne ceux qui empêchent l’apaisement, les our zealots (une désignation qui ne doit rien au hasard), ceux qui ne cessent d’agiter la peur, les alarmistes. Il me semble que les alarmistes ne se recrutent pas spécifiquement dans le camp des zélotes et qu’il y en a beaucoup dans le camp dont Amos Oz se réclame.
Il déclare que la menace nucléaire iranienne ne peut être éliminée par la destruction des installations iraniennes car « we could not also bomb the knowledge they possess ». Israël le sait, mais ce programme nucléaire peut être retardé, surtout si les responsables (dont des scientifiques) sont abattus dans des opérations conduites par les services secrets israéliens. Et, probablement très content de lui-même, il nous fait tout un discours sur l’importance de la distinction entre le permanent et le temporaire, « the temporary and the permanent ». Une fois encore, j’ai le sentiment qu’il ne vise pas juste lorsqu’il invite Israël à favoriser le permanent au détriment du temporaire. Or, Israël sait mieux que tout autre nation que rien n’est permanent et qu’en conséquence il lui faut sans cesse s’adapter au temporaire ; et c’est pour cette raison, cette capacité d’adaptation au mouvant qu’Israël est encore en vie. Je le redis, Amos Oz est porteur d’une idéologie, c’est pourquoi il croit au permanent, une idéologie étant par essence une fixité. Amos Oz devrait se livrer à des petits exercices d’assouplissement. Il y a d’excellents rabbins diversement barbus qui pourraient l’aider à une petite remise en forme.
Amos Oz invite au compromis ; compromis, le grand mot ! « To compromise is in fact choosing life », étant entendu que « the opposite of compromise is fanaticism and death ». Je ne crois pas que la chose soit aussi simple. Je ne sais s’il est possible de tirer un enseignement de l’histoire mais le compromis n’ouvre pas nécessairement sur des espaces apaisés, loin s’en faut.
Amos Oz termine ce troisième essai en repoussant fermement et avec lucidité toute idée d’un État binational, et il réaffirme sa croyance en la solution à deux États pour déclarer aussitôt que cette solution est urgente car des fanatiques juifs (the fanatical right alliée aux “hilltop” rabbis) pourraient s’emparer du pouvoir et établir une dictature. Et pour ne pas paraître trop binaire, ce sioniste de gauche dénonce également (bien que plus mollement) ceux qui se trouvent sur sa gauche, soit « the post-Zionists and the anti-Zionists ». Amos Oz a peur tout en s’amusant à se faire peur. Je suis heureux de l’avoir lu et très attentivement. Je suis heureux de le quitter, de descendre du manège et m’éloigner de cette ritournelle.
Olivier Ypsilantis