Amos Oz en vient à déclarer que ceux qui menacent l’identité juive sont précisément ceux qui la défendent avec agressivité, ceux qui nuits et jours sont sur leurs gardes, soit les membres du Halachic Judaism. Amos Oz ne cesse de les pointer du doigt, ils doivent troubler ses nuits comme autant de succubes. Le Halachic Judaism et la right wing profiteraient voire entretiendraient un conflit tout en le déclarant insoluble. Je ne vais pas argumenter, ce type d’argument ne m’a jamais convaincu. Amos Oz invite à un dialogue entre « religious and secular Jews » ; il me semble qu’il existe depuis des siècles, avec des hauts et des bas, et que les Juifs enfermés dans leurs schémas se trouvent aussi bien chez des « religious Jews » que chez des « secular Jews », chez des Juifs de gauche plus précisément. Par des voix que me viennent d’Israël, j’ai toutefois le sentiment, et j’insiste, que depuis le 7 octobre un certain nombre de Juifs de gauche se posent des questions qu’ils n’auraient pas osé ou voulu se poser avant par posture (ou conviction) idéologique. Les polémiques entre la droite (le gouvernement Netanyahu avec les ministres Smotrich et Ben-Gvir dans le rôle d’épouvantails, comme l’avait été Ariel Sharon) et la gauche sont amplifiées par les médias de masse en Europe qui prennent plaisir à présenter Israël comme un pays au bord de la guerre civile, divisé au point de se vider de ses forces alors que ce pays ne cesse de se renforcer. L’Europe prend ses désirs pour des réalités. Elle ne comprend pas que les risques de guerre civile sont autrement plus élevés en Europe qu’en Israël.
Amos Oz balaye d’un revers de la main la question des frontières, et il a cette réflexion qui s’apparente à une fuite en avant ou, plus exactement, qui semble avoir été élaborée dans une tour d’ivoire : « The question of borders is indeed a weighty one, but only an obsessive considers it the most important question of all. What occurs inside the border is exponentially more important than what their outline should be ». Ce qu’il dit mérite que l’on s’y arrête mais on ne peut s’y tenir. Et puisqu’il est question de frontières, je me permets de rappeler une fois encore que les Juifs avaient accepté les frontières définies par le plan de partage proposé par l’ONU en 1947, avec ces frontières ahurissantes, des frontières pour se moquer des Juifs me semble-t-il, ou pour faciliter et sans tarder l’effacement d’Israël, avec ces trois morceaux à peine raccordés les uns aux autres, ce qui explique probablement l’attaque d’une coalition arabe au lendemain même de la déclaration d’Indépendance, le 14 mai 1948. L’attaque arabe qui débute le 15 mai 1948 marque le début de la guerre d’Indépendance dont l’issue permettra à Israël de modifier ses frontières, d’établir une certaine continuité territoriale et, ainsi, de rendre ses frontières plus défendables.
Les exigences morales d’Amos Oz sont respectables, elles obéissent à une préoccupation juive ; toutefois, je signale à tout hasard (on me pardonnera mon prosaïsme) que des Juifs qui se préoccupent de ce qui se passe « inside the borders » peuvent également se préoccuper des frontières – et je pourrais à ce propos évoquer l’intelligence topographique d’Ariel Sharon si bien analysée dans la magistrale biographie que lui a consacrée Luc Rosenzweig. Et tout en écrivant ces lignes, je pense à la conquête (1967) et à l’annexion (1981) du plateau du Golan puis à l’occupation de la zone tampon démilitarisée (et au-delà) fin 2024, ce qui offre à Israël de nombreux points d’observation d’où la vue porte très loin. Je ne sais s’il est chic de mépriser ceux qui se préoccupent des frontières mais vous n’ignorez pas, cher Amos Oz, qu’elles doivent beaucoup aux Juifs laïcs, aux membres des kibboutzim que vous célébrez et que je célèbre également.
Je poursuis ma lecture de ce second essai, « Many Lights, Not One Light ». Je ne puis lire ces lignes sans éprouver une colère diffuse car entre elles (écrites en 2017) et le lecteur que je suis s’interpose le 7 octobre (2023). « It is madness to allow the question of borders to enslave and distort all other issues. This issue has never, in all of Jewish history, been the only one or even the first one on the agenda. We must finally awaken from the hypnosis of the map. It is time to talk about the fundamentals: What is going to happen here? Can we make another two or three hopes come true in this country, in addition to the ones that the State of Israel has realized and is still fulfilling? » Pour Amos Oz, la question des frontières est dédaignable. Il dit pourtant quelque chose de très juste, à savoir que cette question n’a jamais été au centre des questions qui préoccupent le peuple juif et Israël, une manière implicite de reconnaître qu’Israël n’est pas un État expansionniste, voire « impérialiste » pour reprendre un mot à la mode et qui s’inscrit dans un lexique propagandiste. Malgré tout Amos Oz devrait savoir que cette question est et a été importante car Israël est un très petit pays à la découpe compliquée, donc à priori difficile à défendre, et que des rectifications tactiques (prise de possessions de hauteurs comme celles du Golan, mais il y en d’autres) doivent parfois être envisagées. Israël n’a jamais eu en tête d’envahir ou d’annexer la bande de Gaza, en partie ou en totalité, mais il y sera peut-être contraint. Amos Oz célèbre le inside mais il arrive que le outside vienne le chambouler et assez atrocement. La bande de Gaza a été évacuée par un homme que la gauche israélienne vomit. A-t-il eu tort ou raison ? On ne peut que se poser la question en regard du 7 octobre.
Amos Oz écrit : « Hundreds of thousands of Jews in Israel and elsewhere, mostly young people, are increasingly seeing Judaism as a threatening branch of extremism, a sort of nationalist belligerent, oppressive fist. » Il prend probablement son cas pour une généralité ou ses désirs pour des réalités ; mais, surtout, et contrairement à ce qu’il laisse entendre, et à supposer que ce processus soit avéré il n’est en rien irréversible ; je crois même que depuis le 7 octobre ce processus pourrait s’être inversé. Par ailleurs, le judaïsme offre mille nuances, comme aux temps anciens, et il ne se limite pas aux « long-bearded rabbis in their black hats and black coats » qui semblent véritablement hanter les jours et les nuits de ce pauvre Amos Oz. Je ne suis pas juif mais j’écoute avec attention un certain nombre de ces rabbis (à la barbe plus ou moins longue) car ils posent des questions qui me semblent essentielles et qui m’aident. Des rabbis sont probablement enfermés dans des schémas mentaux mais ils sont loin de représenter l’ensemble des rabbis. Amos Oz nous fait une « fixette ».
Après avoir critiqué ces « long-bearded rabbis », il nous joue la victimisation ; je l’attendais car les gens de gauche ne la négligent jamais. On dénonce, on insulte même, puis on se pose en victime afin de déjouer ou amortir d’éventuels coups en retour tout en suscitant de la commisération. Enfin, dernier temps de ce processus – une fois encore, je l’attendais car les gens de gauche ne la négligent jamais –, on se pose en référence morale, on est des artisans de paix, des protecteurs des droits humains et pour tous sans exception. Et Amos Oz cite des passages du Deutéronome, du Lévitique et des Psaumes, des passages que citent également ces « long-bearded rabbis » mais probablement moins judicieusement, selon lui. A lire certaines pages d’Amos Oz, je me dis qu’il est de ces Juifs qui affirment qu’il pleut lorsqu’on leur crache dessus, non par couardise ou soumission mais parce que animés par les sentiments « supérieurs », par le « cause no pain ».
Il n’appartient à aucun Juif d’affirmer qu’il est plus juif que les autres Juifs, nous dit Amos Oz et à raison, et il n’est pas le seul. Le Choulhan Aroukh a une immense valeur, nous dit-il, mais le peuple juif est porteur de bien d’autres trésors. Nous en sommes convaincus et je ne vois pas pourquoi Amos Oz dépense une telle énergie à vouloir convaincre des convaincus. Il y a ce qui est écrit sur ce fragment de poterie trouvé à Khirbet Qeiyafa, il y a l’enseignement des prophètes et tant d’autres choses. Mais toutes ces richesses ne sont pas enfermées en elles-mêmes, elles s’irriguent les unes les autres, et volontiers dans la polémique, avec flux et reflux, diastole et systole. Le Choulhan Aroukh lui aussi participe à cette vie, aux battements du grand cœur juif. Ces « long-bearded rabbis in their black hats and black coats » sont eux aussi pris dans le flux et ils y participent. Rien dans le monde juif est laissé à lui-même et figé. Les Juifs ne sont pas des taxidermistes de la pensée car alors ils ne seraient tout simplement pas juifs.
Le dernier paragraphe de cet essai développe une considération de bon sens, à savoir que l’héritage n’est pas figé, que celui qui hérite de la maison de ses parents est libre de la réaménager, par exemple de mettre des meubles à la cave ou au grenier, meubles qui seront peut-être ressortis à la génération suivante. Amos Oz s’exprime au nom des « secular Jews » contre les Haredim et les « Messianic settlers » avec lesquels le cœur du contentieux porte sur le rapport à l’héritage, figé chez ces derniers, mobile chez les « secular Jews », une appréciation qui n’engage qu’Amos Oz et qui, me semble-t-il, mériterait d’être nuancée, surtout dans le cas des « Messianic settlers », une désignation qui elle aussi relève plus de la propagande que d’une approche sérieuse.
Ci-joint, pour prolonger d’une certaine manière ce que dit Amos Oz, « Le 7 octobre ou le retour à l’identité juive » par Mikhaël Benadmon, Grand Rabbin en poste à Genève, sur le podcast Mosaïque avec Antoine Mercier :
https://www.youtube.com/watch?v=HJGh2eJ05s0
(à suivre)
Olivier Ypsilantis