Amos Oz écrit : « Halachic law itself is practically in the Stone Age when it comes to, political issues ». Il reconnaît toutefois son extraordinaire richesse dans bien des domaines, « capital, family, parenting, education, interpersonnal relations, community and property », mais il signale sa pauvreté dans celui des relations entre nations, ou entre les Juifs et les autres peuples ; on ne peut en vouloir au peuple juif car au cours de son histoire il n’a pas suffisamment eu l’occasion d’affronter ces questions. Il dénonce la condescendance de certains mouvements religieux en Israël envers ceux qui n’en sont pas membres. Amos Oz connaît cette situation bien mieux que je ne la connais ; je me permets toutefois de dire qu’elle n’est pas propre à Israël et qu’elle se retrouve un peu partout sur notre planète. Et ce phénomène ne se limite pas au religieux. Que dire du politique, avec ces gens de gauche qui s’érigent en gardiens de la morale, en représentants du Vrai, du Beau et du Bien, et qui traitent de « fascistes » ceux qui n’entrent pas dans leur cadre ?! Je me permets également d’ajouter que ces mouvements me semblent être minoritaires voire ultra-minoritaires en Israël et qu’ils participent (pour reprendre la belle image d’Amos Oz) à la polyphonie du monde juif, au grand orchestre avec ses différents instruments et voix. Je trouve bien des richesses dans ces pages mais, par moments, il me semble qu’Amos Oz cherche à régler des comptes et qu’une étude plus approfondie de sa vie me permettrait probablement de mieux comprendre certaines de ses remarques qui semblent tourner à l’obsession.
Il se pose la question de savoir si Israël aujourd’hui répond à son idéal d’État et déclare que non puisque l’impératif « cause no pain » n’est pas tenu. Et il s’en prend au Halachic Judaism qu’il dénonce comme s’il risquait de submerger la société israélienne par la coercition et la législation pour judaïser le pays – Amos Oz chercherait-il à se faire peur ? Les Messianic zealots l’obsèdent. Je rappelle que ces essais ont été rédigés il y a sept-huit ans et Israël a des dangers autrement plus sérieux à affronter en 2025. Amos Oz me fait parfois penser à ces hommes de gauche qui en France et ailleurs ne cessent de dénoncer « le fascisme » car ils sont incapables pour des raisons diverses d’identifier – de nommer – les vrais dangers. Et j’en viens au Amos Oz que je n’apprécie guère ; il écrit : « There is a common denominator between the current Israeli right wing and Halachic Judaism: both are accustomed to living in real or emotional conflict with the outside world. » Je me permets une remarque et, une fois encore, en toute modestie. Les rapports entre la droite israélienne et le Halachic Judaism ne sont pas des rapports historiquement pertinents, voir notamment le sionisme révisionniste de Vladimir Z. Jabotinsky. Par ailleurs, la droite israélienne aujourd’hui me semble plus réaliste et pragmatique que la gauche israélienne aujourd’hui. Elle n’a pas en tête de faire mal mais elle sait que pour défendre le pays on ne peut s’en tenir dévotement au « cause no pain ». A ce propos, depuis les atrocités du 7 octobre, nombre d’Israéliens de gauche se posent des questions existentielles qu’ils refusaient de se poser.
En extension à cet article, ci-joint, l’adaptation d’un article publié le 28 août 2025 sous le titre « L’alliance du Néguev et de la Montagne », sur le blog Boker Tov Yerushalayim :
Le projet « L’alliance du Néguev et de la Montagne » illustre le besoin qu’éprouvent les Juifs (en particulier les Juifs d’Israël) de poursuivre leur histoire en se reliant les uns aux autres. Le Néguev est ce désert au sud du pays, une steppe fertile dans sa partie nord où a eu lieu le massacre du 7 octobre 2023. Les kibboutzim dévastés sont tous (sauf le kibboutz religieux Saad) affiliés à l’Hachomer Hatzaïr, un mouvement du sionisme de gauche anti-religieux. La Montagne est celle du Goush Etzion situé non loin de Jérusalem, en Judée. Mais oublions la géographie.
L’alliance du Néguev et de la Montagne véhicule un symbole, elle réunit des personnes que tout oppose idéologiquement. Le Goush Etzion compte essentiellement des Mitna’halim (des « colons » pour reprendre un mot convenu). Ils font partie du groupe sioniste-religieux. Ils ont pris l’habitude de vivre entre eux et voient les responsables politiques, surtout ceux de gauche, ministres et députés, comme ne comprenant rien à rien, des responsables qui par ailleurs se sont parfois conduits brutalement envers eux. Le souvenir du désengagement du Goush Katif (évacué entre août et septembre 2005) est encore très présent dans leur mémoire.
Mais revenons au projet « L’alliance du Néguev et de la Montagne ». Tout a commencé trois semaines après le 7 octobre. Batel Kolman est journaliste et habite le kibboutz Sde Boaz dans le Goush Etzion. Elle a une très longue conversation avec Alon Pauker, porte-parole du kibboutz Be’eri, conversation au cours de laquelle ce dernier rapporte les horreurs dont il a été le témoin. L’oncle d’Alon Pauker, Gideon Pauker, a été assassiné le 7 octobre. Batel Kolman déclare avoir été subjuguée par l’énergie d’Alon Pauker qui juste après le massacre pensait déjà à la reconstruction.
Suite à cette entrevue Batel Kolman et Alon Pauker décident d’organiser des rencontres entre les membres de leurs kibboutz respectifs où la conception du sionisme et de la société israélienne diffère grandement. Des rencontres commencent à s’organiser dans des kibboutzim sur le pourtour de Gaza. Ces prises de contact ne sont pas dénuées de méfiance, mais peu à peu des liens de confiance s’établissent. On se réunit à l’occasion dans le Goush Etzion. Un membre d’un kibboutz des abords de Gaza confesse : « Pour des raisons idéologiques, je n’avais jamais accepté de franchir la ligne verte. Les Juifs de Judée-Samarie étaient pour moi les responsables de tous nos malheurs. » Parmi les participants à ces rencontres, Avida Bakhar du kibboutz Be’eri qui a ces mots terribles : « Heureusement que le massacre a eu lieu à Be’eri et non pas dans le Goush Etzion… », des mots qu’il répète en expliquant que si les massacres s’étaient produits dans le Goush Etzion, il aurait dit comme les gens de gauche que c’était bien fait. Pourquoi ? Il affirme que si les massacres s’étaient produits dans le Goush Etzion, il aurait eu le réflexe des gens de gauche, soit reprocher à ces Juifs de vivre là-bas, au-delà de la ligne Verte et juger qu’ils récoltaient ce qu’ils avaient semé. Mais à présent, après le 7 octobre, il dit ne plus pouvoir tenir cette position. Les membres des kibboutz de gauche s’envisageaient comme de bons israéliens et ils considéraient ceux de Judée-Samarie (probablement la « Cisjordanie » pour ces Juifs de gauche), les mitna’halim, comme l’obstacle à la paix entre les Arabes et Israël. Et Avida Bakhar conclut : « J’ai été habitué à penser ainsi. C’est pourquoi je répète que c’est une chance que cela nous soit arrivé à nous et pas à eux. Cette leçon qui m’a tant coûté, je l’ai apprise dans la douleur, et c’est pourquoi je peux parler de chance. » Les rencontres entre ces Juifs se poursuivent depuis bientôt deux ans, un dialogue parfois douloureux mais qui renforce la compréhension mutuelle. Des habitants du Goush Katif reviennent sur leurs jugements envers le Goush Etzion ; ils reprochent toutefois à ce dernier d’avoir manqué d’empathie envers eux ; et ainsi les uns et les autres remettent en question leur propre attitude et tous se sont promis de remiser définitivement des jugements qui leur font honte. Le manifeste du groupe commencera par une déclaration sur une souffrance commune, une souffrance qui doit s’exprimer avant tout accord.
Dans ce manifeste du groupe « L’alliance du Néguev et de la Montagne », il est décidé que les membres des kibboutzim du Néguev occidental et du Goush Etzion s’unissent pour construire un avenir commun. Malgré leurs différences, ils affirment vouloir développer une culture du dialogue afin de formuler des principes communs dans une situation d’urgence. Il s’agit d’accepter les sentiments de colère et le ressentiment ainsi que les critiques et ne jamais oublier les souffrances et les fragilités des uns et des autres. Il s’agit de restaurer la confiance sociale et reconnaître l’honnêteté des intentions de ceux qui ont des opinions différentes. Tous doivent faire preuve d’humilité et écouter. En ces temps troublés, les membres du Goush Etzion et des kibboutzim du Néguev occidental, victimes d’un pogrom le jour de Sim’hat Torah 5774, 7 octobre 2023, lancent un mouvement judéo-sioniste.
(à suivre)
Olivier Ypsilantis