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En lisant Amos Oz – 2/5

Amos Oz note très justement que le désaccord est souvent favorable au dynamisme spirituel et intellectuel. J’approuve pleinement et c’est l’une des explications à la créativité du peuple juif, à ce mouvement perpétuel qui stimule Juifs et non-Juifs. La civilisation juive est celle du doute et du désaccord. On prend et on reprend sans cesse le texte. On ne se contente pas simplement d’ajouter mais on reprend des textes plus anciens pour les reconsidérer et ainsi de suite. On change d’éclairage, on change d’angle de vision et, ainsi, un même objet devient mille, dix mille et plus encore. La culture juive est plusieurs fois millénaire, elle triture comme le fait le potier qui à partir de l’argile ne cesse de créer des formes variées. La créativité juive se dit essentiellement par l’écriture, le livre ; car ce peuple a toujours été en mouvement et, ainsi, il a engendré bien des richesses dont le monde a bénéficié et bénéficie encore même s’il en est rarement conscient. Les Juifs n’ont pas construit de Grande Muraille, de pyramides ou de Taj Mahal, ils ne l’ont pas pu car trop souvent attaqués, placés en position d’infériorité politique ; mais ils nous ont laissé des livres, des chants, des souvenirs, des légendes, tant de choses.

Amos Oz évoque avec émotion un petit tesson de poterie, vieux d’environ trois mille ans et trouvé sur le site de Khirbet Qeiyafa qui domine la vallée d’Elah. Amos Oz attache une importance particulière à ce fragment. Selon le décryptage fait par le Pr. Gershon Galil de l’Université de Haïfa, il y est question d’appel à la commisération et la justice pour les humbles et les malheureux, des injonctions reprises de nombreuses fois dans la Torah, par les prophètes d’Israël et finalement dans tout l’héritage juif. Cette inscription précède la sagesse de la Grèce antique – un pied de nez à Simone Weil. Ces humbles et ces malheureux sont énumérés et représentent tous les types humains soumis à l’oppression dans les sociétés antiques, soit : l’esclave, la veuve, l’orphelin, l’étranger, le nourrisson et le pauvre. Amos Oz insiste sur la différence entre ces lois juives et les autres lois royales dont le code d’Hammourabi, car ces lois juives exhortaient non seulement à adorer Dieu et obéir au roi mais aussi et d’abord à protéger toutes les catégories d’humbles et de malheureux. Autrement dit, la loi n’était pas destinée à magnifier le pouvoir. Il y a donc trois mille ans, une culture a demandé aux puissants de respecter les humbles et les malheureux par la charité (tzedaka) mais aussi par la justice (tsedek), deux mots très proches l’une de l’autre comme nous pouvons le constater. Ce fragment de poterie est donc pour Amos Oz la plus émouvante des traces laissées par les Hébreux.

Le peuple juif n’a pas de pape, il ne constitue pas une structure pyramidale. Abraham discute avec Dieu (voir Sodome), Abraham interpelle Dieu, il le prend à partie et lui rappelle que le maître de l’Univers n’est pas au-dessus de la Loi. On ne trouve rien de tel dans le christianisme et encore moins dans l’islam. Quant au sacrifice d’Isaac, Shulamith Hareven propose une interprétation qui a retenu l’attention d’Amos Oz ; je ne la développerai pas ici.

Donc, on se chamaille chez les Juifs. On discute et on se dispute, le peuple avec les prophètes et les prophètes avec Dieu. Bref, c’est la famille et Dieu lui-même est bousculé. Il est le Tout-Puissant mais nullement affalé dans sa toute-puissance ; il est honoré mais on n’hésite pas à lui donner des coups d’aiguilles pour le réveiller et le rappeler à notre bon souvenir. C’est un Dieu incommensurable mais qui est aussi convoqué pour se justifier. Des rabbis hassidiques ont demandé que Dieu s’explique devant un tribunal rabbinique sur les événements terribles qui s’abattent sur le monde, qu’il explique pourquoi le juste souffre tandis que le méchant prospère. L’une des sources du génie juif est probablement à rechercher de ce côté. Les Juifs n’ont jamais entretenu des rapports d’absolue soumission à Dieu. Ils l’interrogent et finissent par lui demander des comptes : de la Torah aux Prophètes, du Livre de Job à la Gémara et aux contes hassidiques et j’en passe. Des textes expriment de la fureur envers Dieu comme le fait le croyant S. Y. Agnon. Des Juifs discutent avec Dieu car personne n’est au-dessus de la Loi. C’est le côté anarchiste du peuple juif, le mot anarchiste devant être envisagé en la circonstance dans son sens premier, soit la liberté individuelle et la recherche d’un constant perfectionnement personnel. On n’obéit pas aveuglement, même à Dieu. L’interprétation diverge car personne ne peut prétendre mettre un point final. Ne pas être d’accord doit être considéré comme une bénédiction, la poursuite d’une discussion. A l’occasion, Dieu lui-même peut sourire, reconnaître son erreur et se dire que ses créatures peuvent avoir raison.

La culture juive est profondément démocratique : la discussion reste perpétuellement ouverte, ce qui active une continuelle énergie. J’ai souvent et très spontanément comparé la pensée juive à une centrale nucléaire et ce n’est probablement pas un hasard si des scientifiques juifs ont eu un rôle clé dans la recherche nucléaire avec la fission de l’uranium et du plutonium, soit le processus de rupture de noyaux atomiques lourds sous l’impact d’un neutron, libérant ainsi une grande quantité d’énergie et d’autres neutrons qui entretiennent la réaction en chaîne. Et aujourd’hui nous pourrions en venir aux « religious and secular » ainsi qu’aux « hawks and doves » qui entretiennent une polémique qui déborde largement les frontières d’Israël.

J’applaudis à ces pages d’Amos Oz mais je sais que le désaccord ne va pas tarder, ce qui fait partie du jeu et ce que je dois accepter. Et je poursuis ma lecture. « Jewish culture at its finest is a culture of give and take. Of negotiating. Of cutting both ways. » Et quand les meilleurs ne parviennent pas à s’entendre, ils laissent la porte ouverte ; on n’est pas d’accord mais on ne se tape pas dessus et on se dit que l’on parviendra un jour à une solution. La culture juive sanctifie le désaccord. Elle cultive le contrepoint et la polyphonie et le tout fonctionne comme des voix et des instruments en tous genres dans un orchestre.

Amos Oz célèbre cette tradition qui refuse l’obéissance aveugle, qui ne voit pas vraiment le judaïsme comme une religion mais plutôt comme une culture, un mode de penser. Je ne suis pas juif mais j’incline vers ce point de vue. Amos Oz affirme, et à raison, que l’autorité chez les Juifs ne vient pas d’en-haut mais du peuple juif lui-même. Ainsi, c’est lui qui a « sacré » Maïmonide et non pas une assemblée de cardinaux. La démocratie elle-même est confrontée au judaïsme et inversement avec cette question : l’un menace-t-il l’autre ? Amos Oz déclare que la Halacha s’anémie à mesure que le temps passe, que l’on s’éloigne de la révélation sur le mont Sinaï, que la Halacha est de moins en moins créative, de plus en plus figée. Je ne suis pas un spécialiste mais il me semble qu’elle reste très fluide même s’il y a ici et là quelques phénomènes de sédimentation qui n’ont rien de définitifs. Je crois pouvoir affirmer que la richesse juive tient aussi à ce qui peut apparaître comme un repli, un repli qui a contribué à assurer sa survie – l’assimilation ne doit pas être un mot d’ordre. Les noyaux « durs » du judaïsme s’inscrivent eux aussi dans le processus nucléaire auquel j’ai fait allusion ci-dessus. Et l’aire de la Halacha n’est pas uniforme, elle produit elle aussi de l’énergie par frottements et chocs. Et puis ces Juifs ultra-orthodoxes dits « fanatiques » ne tuent pas ceux qui ne pensent pas comme eux. J’ai d’abord pensé que la colère d’Amos Oz procédait d’une profonde connaissance du monde qu’il dénonce si obsessivement. Or, après échange de courriels avec une amie israélienne, j’ai compris que je faisais fausse route. Amos Oz vient d’une famille d’historiens de droite, adepte de la pensée de Vladimir Z. Jabotinsky et non religieuse. Afin de bien marquer la rupture spirituelle – ou plutôt idéologique – avec sa famille, il a changé son nom de Klausner en Oz (soit « force » en hébreu). A l’âge de quatorze ans, après le suicide de sa mère et contre l’avis de son père, il part vivre dans un kibboutz de l’Hashomer Hatzaïr, très à gauche donc. Toute sa vie, il est resté fidèle à la vision du monde qu’il y a reçue.

Il me semble que le judaïsme n’est que très rarement fermé, qu’il est une culture plus qu’une religion et que, de ce fait, il peut passer harmonieusement dans un processus de sécularisation sans jamais perdre de son énergie. Amos Oz note que les auteurs juifs contemporains (notamment des poètes) qui ne se réclament pas du judaïsme assument, paradoxalement pourrait-on dire, le rôle que les auteurs halachiques ont délaissé. Ce qui me conduit à cette autre remarque : la pensée juive est fluide, extrêmement fluide, elle est flux. Amos Oz célèbre ces écrivains qui se considèrent comme laïcs et qui néanmoins ne cessent d’exprimer une détresse à caractère théologique. Il célèbre cette source vive : « These are the continual fountains of knowledge in our age », et il ajoute : «These, and not the yeshivas ». L’héritage est critique, reconsidéré, réorienté, et cette littérature se construit aussi en s’affirmant contre, ce qui est une manière de considérer un héritage, de le redisposer.

Amos Oz déclare que le Halachic Judaism n’a rien perdu de sa richesse mais qu’à présent il n’ajoute plus rien à la culture juive, autrement dit qu’il s’est fossilisé. Je ne suis en rien un spécialiste du Halachic Judaism mais à partir de ce que j’en ai modestement étudié je ne suis pas certain que cette déclaration d’Amos Oz puisse être acceptée sans être soumise à une solide discussion. Que l’essentiel du dynamisme de la culture juive au cours des dernières générations ait opéré hors de la Halacha ne signifie pas que cette dernière se soit fossilisée car, déjà, cette nouvelle culture juive ne sort pas de rien et emprunte (le rejet est une forme d’emprunt) à la Halacha. Qu’il y ait des rabbins racornis comme il y a des prêtres racornis ne signifie pas que la Halacha se soit momifiée. D’ailleurs, Amos Oz semble s’empresser de nuancer son propos ; il affirme que ces récentes générations extérieures au monde de la Halacha peuvent avoir « a dialectical affiliation with it » et que même lorsqu’elles le dénoncent, « that too is an affiliation ». Une relation d’ordre critique voire conflictuelle peut être plus intime qu’une relation d’adoration. La culture juive est faite de liberté ; l’agnostique ainsi que l’hérétique entrent aussi dans cette culture. L’un et l’autre ont à leur manière des attitudes profondément religieuses. Elisha ben Abuya s’adonnait à la transgression et de diverses manières ; par exemple, il montait à cheval durant le shabbat ; pourtant, ses écrits figurent dans le Talmud. Et les excommuniés restent juifs, Spinoza entre autres. La culture juive secrète autant qu’elle absorbe. Et en regard de la tradition, ce que tel Juif accepte n’est pas identique à ce que tel autre Juif accepte : il n’empêche que l’un n’est pas moins juif que l’autre. On peut énumérer des spécificités du caractère juif, spécificités contradictoires et complexes, mais elles ne sont pas nécessairement présentes chez tous les Juifs.

Suit une présentation des deux tendances du Halachic Judaism qui, chacune à leur manière, rejettent l’État d’Israël, soit les Haredim (anti-Zionist ultra-Orthodox) et les Messanic Jews (post-Zionists), deux tendances dont Amos Oz se distancie avec souplesse. Il dit de ces premiers : « They can neither swallow nor vomit » et concernant ces derniers, il dit que contrairement à eux la culture juive incline bien plus vers la démocratie que la monarchie. Et il prend la défense de la démocratie israélienne (sans laquelle nous dit-il toutes les tendances religieuses du Halachic Judaism se boufferaient les unes les autres et finiraient par faire appel au pouvoir en place, éventuellement arabe, pour régler leurs différends.

Olivier Ypsilantis

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