Je suis pris par la lecture d’un petit livre d’Amos Oz, écrivain que j’ai un peu lu et qui m’a toujours vaguement ennuyé. Peut-être le serait-il moins si je le lisais dans l’original, soit l’hébreu. Je lis ce livre car il est court et qu’il est écrit sous une forme que j’apprécie à priori, l’essai. Ce petit livre regroupe trois essais sous le titre général de « Dear Zealots » ; il est sous-titré « Letters from a Divided Land ». Ce livre est présenté par David Grossman qui le célèbre. Je n’apprécie guère David Grossman comme je n’apprécie guère Amos Oz ; mais je ne puis me contenter de lire ceux dont je partage les idées et cultiver l’entre-soi, ce qui reviendrait à m’appauvrir.
Amos Oz commence par évoquer Samuel Huntington et sa thèse « war of civilisations », soit entre l’islam radical et la civilisation occidentale, une vue qu’il juge un peu trop binaire car selon lui l’islam radical n’a pas le privilège de la violence. Comme nombre de gens de gauche, en particulier en Israël, Amos Oz sait noyer le poisson, soit contourner une question puis tout embrouiller en parlant de choses et d’autres afin d’éloigner son interlocuteur de la question de base. Il s’efforce de noyer le poisson tout en enfonçant à l’occasion des portes ouvertes, ce qui constitue un tour de force. Il commence par poser un certain nombre de questions comme : « Le colonialisme occidental appartient-il au passé ou bien a-t-il pris d’autres formes ? » Les réponses à ses questions peuvent être variées, opposées et sans jamais verser dans le parti pris idéologique voire le fanatisme. Et Amos Oz embraye aussitôt et enfonce une porte ouverte en déclarant – la belle affaire – que le fanatisme est antérieur à l’islam, est antérieur à toute idéologie, qu’il est congénital à la nature humaine, qu’il est le « bad gene » ; et Amos Oz évoque des actes violents commis par divers agresseurs contre divers agressés. Il noie le poisson. Il est question de la violence contre les Juifs mais aussi de la violence des Juifs contre les Palestiniens dans les « Israeli-occupied territories », une dénomination tendancieuse l’air de rien, car, à ce que je sache, d’un point de vue juridique ces territoires ne sont pas plus israéliens que palestiniens et qu’il n’y a pas d’État palestinien. Les dénominations « Palestiniens » et « Cisjordanie » sont elles-mêmes discutables. Au XIXème siècle et au début du XXème siècle, les voyageurs appelaient spontanément « Palestiniens » les Juifs de la région. On peut préférer dire « Judée-Samarie » à « Cisjordanie » et pour ma part j’évite cette dernière car elle me semble artificielle. A ce propos, plus personne n’a dans l’idée d’appeler « Transjordanie » la Jordanie.
Mais j’en reviens à mon propos. Amos Oz évoque des actes de violences commis par les uns et les autres, des actes de même nature, des actes commis par des musulmans mais aussi contre des musulmans. Et il propose de nommer ces actes « zealotry crimes », ce qu’il juge plus exact que « hate crimes ». Jusqu’à présent, je n’ai rien trouvé de bien pertinent dans cette lettre adressée aux dear Zealots. Il nomme des violences qui n’ont rien à voir avec l’islam depuis son apparition – qui est assez bête et ignare pour imaginer que depuis son apparition l’islam a le monopole absolu de la violence ? Le plus inculte sait que l’Inquisition, la Shoah et le Goulag n’ont rien à voir avec l’islam. Après être parti en tous sens (il faut noyer le poisson, je le répète), Amos Oz se lamente et espère que nous nous lamenterons à notre tour, en sa compagnie. Confronté à la complexité de la marche du monde, chacun cherche un acteur unique pour enfin saisir cette complexité et ses maux. Ce sont les musulmans, la globalisation, la permissivité, l’Occident, le sionisme, les immigrants, le sécularisme, la gauche. Il s’agit donc de désigner un bouc émissaire ; bref, on s’adonne au fanatisme et Amos Oz se lamente en constatant que l’élargissement des horizons culturels se détériore, que le repli sur soi ne cesse de s’affirmer avec, en parallèle, la haine de l’autre. Il me semble qu’Amos Oz force la note et qu’il refuse d’envisager que le multiculturalisme et le vivre-ensemble sont aussi des armes de conquête qui se donnent un visage aimable, souriant, des armes très efficacement utilisées par certains, à commencer par les islamistes dont les Frères musulmans. Je pourrais opposer à ce discours quelque peu fourre-tout et relâché les précisions d’Alain Finkielkraut dans son essai « Au nom de l’autre. Réflexions sur l’antisémitisme qui vient ».
Amoz Oz s’en prend à ce qu’il désigne comme une maladie mentale, le « Jerusalem syndrome », soit des illuminés qui montent sur les hauteurs et prophétisent en appelant à la destruction soit d’une mosquée, d’une église ou d’une synagogue, des prophètes qui ont peu de disciples mais qui sont très nombreux. Donc, Amos Oz nous invite à la tolérance en déclarant que le fanatisme contribue à placer en symétrie, de l’autre côté d’un axe, un fanatisme identique à lui, ou presque. Et il évoque un « comparative fanaticism ». Le problème d’Amos Oz est qu’il place un signe = entre divers fanatismes. Certes, aujourd’hui, il peut exister un fanatisme chrétien ou juif mais pour une victime occasionnée par l’un de ces fanatismes, il y en a dix mille voire cent mille occasionnées par le fanatisme musulman. Et que le fanatisme musulman tue une majorité de musulmans ne change rien à l’affaire. Ces essais ont été écrits en 2017 et, depuis, cette tendance n’a fait que se confirmer. Il faudrait qu’Amos Oz ait le sens les proportions, ce qui ne revient pas à s’accommoder de tel ou tel fanatisme.
Je ne sais quel sens Amos Oz accorde au mot « fanatisme » mais il me semble que par moments il en fait un usage plutôt élastique, quand il écrit par exemple : « The fanaticism in almost all of Jewish-Israeli society, of various shades and types, arrived in Israel with the Jews of Europe. » Et tout y passe, dont l’idéal pionnier des fondateurs et un nationalisme fanatique – il doit penser au sionisme révisionniste de Vladimir Z. Jabotinsky qu’il déteste probablement et a priori. Et il devient franchement malhonnête voire odieux lorsqu’il laisse entendre que « Europe was also the source of our nationalist fanaticism, with its worship of militarism and all sorts of delusions of imperialist grandeur ». Il me semble que les Juifs ne sont pas arrivés dans ce qui était la Palestine avec des idées de grandeur impériale. Ils ont accepté un plan de partage de la Palestine proposé par l’ONU en 1947, avec trois lambeaux à peine raccordés les uns aux autres. Au lendemain même de la déclaration d’Indépendance de l’État d’Israël, ils ont été attaqués par une puissante coalition arabe qu’ils sont parvenus à repousser, élargissant ainsi un peu leur territoire en commençant par mieux raccorder les uns aux autres ces trois lambeaux. Puis, au fils des années, et considérant la menace globale venue des voisins arabes, Israël a peu à peu élaboré un puissant outil militaire, une armée de DÉFENSE et non de conquêtes impérialistes. Amos Oz doit savoir que IDF est l’acronyme de Israel Defense Forces et que Tsahal l’est aussi, en hébreu. Dans cet essai, Amos Oz nous propose quelques vérités (ou plutôt banalités) sur ce qu’est le fanatisme. Il nous sert aussi quelques stupidités (et je reste poli) comme celle que je viens de citer ; il nous sert un truc qu’il a sorti je ne sais d’où, à savoir que les Juifs d’Israël se sont gardés de tout extrémisme et de tout fanatisme car ils gardaient en mémoire ce qu’ils avaient subi avec Staline et Hitler ; mais qu’avec le passage des générations, un certain nombre d’Israéliens se sont désinhibés et ont donné dans l’extrémisme et la violence. Cette analyse me semble faussée et méprisable, comme si les Israéliens ayant perdu le souvenir de ce qu’ils avaient subi s’adonnaient à une violence sans limites. Suivent des variations sur les divers fanatismes, et pas nécessairement violents, comme les anti-tabac ou les végétariens. Rien de bien pertinent. Je lui suis toutefois reconnaissant de dire : « Those who are unwilling or unable to rank evil may thereby become the servants of evil. Those who make no distinction between such disparate phenomena as apartheid, colonialism, ISIS, Zionism, political incorrectness, the gas chambers, sexism, the 1 per cent’s wealth, and air pollution, serve evil with their very refusal to grade it. » C’est pourtant ce qu’il vient timidement de faire avec ses variations sur le fanatisme.
Cet essai est décidément une suite alternée de réflexions pertinentes et de remarques passe-partout. Parmi les comportements du fanatique, il signale la grégarité, la passion pour la majorité. Je signale à ce propos que le palestinisme – ou le culte du Palestinien – est l’un des comportements du fanatique. Autre réflexion pertinente, Amos Oz évoque très justement l’infantilisation des masses un peu partout dans le monde, une infantilisation permet de faire du citoyen un consommateur docile. Et la société du divertissement confirme cette infantilisation, cette docilité, avec une frontière toujours plus incertaine entre politique et divertissement. Le monde devient un « global kindergarten ». Les qualités exigées par un candidat pour être élu sont presque à l’opposé des qualités exigées pour diriger. Sur ce point comme sur d’autres, je suis en parfait accord avec Amos Oz. J’ai exprimé de telles remarques dans divers articles. On rétorquera que cette docilité vaut mieux que le comportement du fanatique qui marche au pas derrière une musique militaire. Il n’en est pourtant rien car cette dissemblance n’est qu’apparente. Les uns comme les autres, les marchers comme les jokers font fi de leur liberté de penser, de faire des choix et de varier leurs choix.
Et Amos Oz poursuit ses variations au sujet du fanatisme et des fanatiques. Ce qu’il écrit est volontiers pertinent ; toutefois, au fil des pages, il glisse des exemples afin de souligner certains de ses propos sans se rendre compte que le fanatisme peut être appréhendé par son intensité mais aussi par le nombre de ceux qui s’en font le vecteur. Ainsi évoque-t-il en rafale l’ISIS, Al-Qaeda, le Ku Klux Klan et le Lehava, soit une organisation dont le but principal est de s’opposer aux mariages entre Juifs et non-Juifs. Amos Oz est probablement de ces Israéliens qui alertent sur les dangers du fascisme, « fascisme » étant un mot destiné à paralyser l’ennemi politique, une technique très employée en Europe. Benyamin Netanyahu est à coup sûr classé « fasciste » par cet écrivain. Amos Oz est probablement de ces Israéliens qui alertent sur l’emprise des « ultra-religieux » sur la vie du pays, des Israéliens qui reproduisent sans le savoir l’image du Juif aux doigts crochus qui agrippe non plus le globe terrestre mais Israël.
Mais montrons-nous conciliant, admettons que des Juifs (en nombre probablement très limités) correspondent plus ou moins au portrait que nous sert Amos Oz. Ces fanatiques ne sont pas encouragés par la société israélienne et restent marginaux. Ils ne sont pas les auteurs d’actes de violence extrême ; ou s’ils le sont, c’est exceptionnellement – rien à voir avec d’autres sociétés, et pas nécessairement musulmanes.
Amos Oz rapporte un épisode qu’il croit éloquent mais qui ne l’est pas tant, un épisode rapporté par l’écrivain israélien Sami Michael. Un chauffeur de taxi israélien lui laisse entendre qu’il faudrait tuer tous les Arabes. Sami Michael finit par lui demander ce qu’il ferait s’il avait affaire à un enfant arabe pleurant dans son berceau. Le chauffeur hésite alors et Amos Oz estime que c’est une grande victoire contre le fanatisme, cet Israélien désireux de tuer tous les Arabes devenant hésitant face aux questions posées. Amos Oz doit savoir que les Israéliens ne sont pas des génocidaires même s’il leur arrive parfois de tenir des propos très durs face à la violence et la haine qu’ils doivent affronter. Par contre, je rappelle à Amos Oz qui semble faire l’âne pour avoir du son que les Arabes n’hésitent pas à s’adonner à des tueries de masse contre les Juifs (voir le 7 octobre) ; et tuer des enfants ne leur pose a priori aucun problème. Ils peuvent même en venir à éventrer les Juives enceintes. Ils sont tellement fiers de leurs exploits qu’ils n’hésitent pas à prendre contact avec leurs familles pour montrer sur leurs téléphones mobiles leurs mains couvertes de sang juif et filmer au GoPro et sur le vif leurs exactions. Lorsqu’il écrit, probablement content de lui-même, « The fanatic is uncomfortable imagining the details of the act he eagerly volunteers to performe », je me demande dans quel monde vit cet homme ; il vit dans un monde probablement très confortable, physiquement mais aussi intellectuellement. Je me permets de lui signaler que contrairement à une vieille légende, les Juifs ne prennent et n’ont jamais pris aucun plaisir à tuer des enfants (chrétiens avant, palestiniens aujourd’hui). Amos Oz écrirait-il aujourd’hui, après le 7 octobre, et avec une telle assurance, ce qu’il écrit dans ce sermon – car il s’agit bien d’une sorte de sermon ?
Dans son sermon donc, Amos Oz nous invite à explorer la rivière afin de trouver le point de passage le plus facile pour passer de l’autre côté et ainsi de mieux comprendre l’autre. Et au-dessus de ce point de passage, il nous invite à construire un pont. Que l’image est belle ! J’en suis tout ému ! Il nous invite à la curiosité. C’est un charmant garçon. Il écrit : « This curiosity will not necessarily lead us to a conclusion of sweeping moral relativity, nor by self-abdication in favour of the other’s selfhood. » Je l’imagine prêcher la bonne parole, bien à l’abri, tandis que des soldats israéliens s’efforcent de franchir la rivière sous le feu ennemi ; mais je lui cède la parole : « It will lead us, sometimes, to an exhilarating discovery, which is that there are many rivers, each of whose banks can show us a different landscape that may be fascinating and surprising. » J’engage Amos Oz à dispenser ses sermons dans les établissements qui ont subi l’attaque du 7 octobre, auprès des familles qui travaillaient avec des habitants de Gaza attirés par de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail. Rappelons que parmi ces derniers, ils ont été plus d’un à servir d’éclaireurs aux terroristes du Hamas. Amos Oz est tellement imbu de son discours moralisateur que je l’invite à précéder les unités combattantes de Tsahal à Gaza afin de faire part aux combattants du Hamas, et à l’aide d’un haut-parleur, de son désir d’être fasciné par l’autre – « the fascinating differences between people ». Amos Oz nous invite par ailleurs à l’humour, à l’auto-dérision, une qualité que je n’ai toujours pas remarquée chez cet écrivain mais qui est bien présente chez de nombreux Juifs, y compris chez ceux qu’il dénonce.
Bref, en lisant cet essai, j’ai le sentiment d’être à bord d’un voilier barré par une personne qui n’a aucune idée de ce que sont les vents, qui tourne en rond en ne cessant d’empanner dangereusement – un empannage non contrôlé peut faire que la bôme blesse gravement voire tue, sans compter les dégâts sur le gréement.
(à suivre)
Olivier Ypsilantis