J’ai emporté avec moi, dans la maison de l’altiplano granadino, plusieurs livres dont « Madrid. El advenimiento de la República » de l’écrivain catalan Josep Pla. J’en ai une traduction à l’espagnol. Il s’agit d’une chronique de la ville de Madrid écrite par le plus prolifique des écrivains catalans de son siècle, Josep Pla (1897-1981). Cette lecture me reconduit par le souvenir, vers un été à Palafrugell, sa ville natale, et la Fundació Josep Pla. Lire cette petite chronique est un plaisir, d’autant plus que l’auteur adopte dès la page un ton malicieux afin de rendre compte de ce qui l’entoure. Ce ton ne m’a guère étonné car en visitant la Fundació Josep Pla et en détaillant des portraits photographiques, j’ai surpris son petit sourire, un sourire en parfait accord avec le ton de ces pages.
Josep Pla est donc à Madrid. C’est la deuxième fois qu’il y vient. Il a trente-quatre ans. Le régime vient de changer, un changement important puisqu’il s’agit de l’avènement de la IIème République – nous sommes en avril 1931. Josep Pla est donc à Madrid, une ville qu’il traite avec un dédain amusé. Il déclare tout de go qu’il n’a rien de mieux à y faire qu’écrire et que l’on s’y rend exclusivement pour régler des affaires liées à des affaires d’État ou pour satisfaire quelque ambition politique, ce qui n’est pas son cas, étant entendu qu’il se dit dénué de toute ambition non seulement politique mais aussi littéraire. Il vient à Madrid pour vivre, tout simplement, c’est-à-dire respirer et ne rien faire. Cet homme du littoral méditerranéen se dit habitué à la vivacité dans les comportements, une vivacité maladive, dit-il. A Madrid, il se repose et apprécie le côté un peu endormi des Madrilènes dont il juge la compréhension lente, ce qui l’oblige à demander deux ou trois fois les choses. Le ton est donné. Josep Pla est bien décidé à susciter et à maintenir l’attention du lecteur en l’invitant à s’amuser en sa compagnie. Le ton de ces pages est fait d’un subtil mélange d’humour et d’ironie. Et, de fait, si j’en avais eu le temps, j’aurais lu ce livre d’une traite ; mais ne pouvant le lire ainsi, j’ai pu faire durer le plaisir…
Madrid est un sédatif pour Josep Pla. Il s’y laisse aller et d’autant mieux que rien ne le retient, hormis le Museo del Prado et quelques autres concentrations d’œuvres d’art. Il écrit que l’on mange mal à Madrid et il fait à ce sujet une intéressante digression. La vie intellectuelle y est sans intérêt ; par contre, l’activité journalistique y présente quelque intérêt, plus qu’à Barcelone. Mais ce bon point accordé à la capitale est aussitôt moqué car la production journalistique comble la vie mentale des personnes cultivées, tandis que l’intérêt pour les livres y est presque nul. Josep Pla écrit (je traduis) : « Le journalisme sert à échanger des impressions entre amis, à sortir se promener en leur compagnie, un petit tour à la tombée de la nuit, avant de prendre un apéritif qui à cette époque est généralement du vermouth accompagné d’olives », et ainsi de suite. On sent la jubilation moqueuse – ou la moquerie jubilatoire – de cet observateur au fin sourire ; et me reviennent ces portraits photographiques que j’ai pu détailler au cours d’un été catalan, à la Fundació Josep Pla, à Palafrugell ; car entre les lignes de ce petit livre, je ne cesse d’entrevoir son fin sourire.
Madrid, ville de sensibilité politique ; Barcelone, ville de sensibilité économique. Mais à Madrid, il se demande où sont les hommes politiques, les vrais, car tous ceux qu’il a rencontrés semblent manquer singulièrement de poids et d’envergure. Suit une description peu avenante de la construction dans cette ville, de la médiocrité des logements et des hôtels. Bref, à Madrid, Josep Pla déclare s’ennuyer et devenir légèrement misanthrope. Et, ainsi qu’il le dit, il ne lui reste plus qu’à tenir un journal, y noter ses impressions. Il commence à prendre des notes le 14 avril 1931 (jour de l’avènement de la IIème République), à sept heures du matin. Ses observations relatives à cette journée vont du comportement des plus hautes autorités du pays à celui de la rue. Cette journée est découpée en heures et se termine sur le petit matin (madrugada) du jour suivant. Le changement de régime est rapporté avec une telle légèreté de ton que l’on se croirait dans un théâtre de boulevard, un genre qui n’est pas exempt de critique sociale. Après avoir décrit ce changement pacifique et bon enfant, Josep Pla s’étonne que cette ville dont la raison d’être a été la monarchie durant tant de siècles parvienne à s’accommoder sans sourciller de la disparition des institutions et des symboles de la monarchie sous le regard indifférent de ceux qui ont tout à y perdre. Les fonctionnaires quant à eux (Madrid est une ville de fonctionnaires, Josep Pla insiste sur ce point) n’ont qu’un étendard, celui de leur salaire.
J’ai rarement lu un écrit qui relate avec une tel amusement un événement historique somme toute important. Nous adhérons spontanément à sa vision tant elle est dessinée d’un trait assuré, avec une palette douce qui achève de nous séduire. Josep Pla ou la saveur de l’anecdote, toujours révélatrice, autrement dit jamais fermée sur elle-même. Nous goûtons et nous savourons… Le caractère du roi Alfonso XIII est rapporté en quelques lignes, suite à des conversations avec des personnalités politiques, et il me semble bien plus éloquent que les longues dissertations que j’ai pu lire à son sujet. Ses croquis de Madrid ont une précision de gravure à l’eau-forte et au burin. S’y mêlent l’architecture, l’urbanisme (voir Gran Vía) et sa population envisagée son un aspect fortement sociologique. Et il ne cesse de prendre la mesure du changement de cette ville entre ses deux séjours (soit onze à douze ans d’écart), il en prend la mesure autant par le détail (des détails architecturaux par exemple) que par l’ambiance. Josep Pla est fin analyste parce qu’il est avant tout fin observateur, une qualité rare, très rare. L’observateur Josep Pla analyse donc la politique et ce changement de régime par le biais de l’économie et de la sociologie, et toujours en se promenant, en ouvrant grand les yeux et en tendant l’oreille, tout en multipliant les rencontres et les conversations. Josep Pla aurait pu faire siens ces mots d’un autre journaliste, Manuel Chaves Nogales, « Andar y contar es mi oficio ». Une fois encore, bien des passages, qu’ils soient à caractère pictural ou non, pourraient susciter de longues digressions. Josep Pla a un style elliptique qui contribue fortement à la pertinence de ses observations et analyses, à leur saveur aussi. Il remarque par exemple que la dictature du général Miguel Primo de Rivera a eu bien des côtés insupportables mais qu’elle a eu grosso modo un côté franchement positif, soit la progression du bien-être matériel dans l’ensemble du pays et que c’est précisément ce bien-être qui a favorisé – malgré lui – la chute de la monarchie et l’avènement de la IIème République. Ce progrès a été le fait d’une illusion due à la circulation des capitaux portée par une stabilité politique et par le prix de la monnaie, illusion qui a favorisé l’hédonisme, un phénomène qui s’inscrit de lui-même dans la croyance en un progrès matériel infini, l’hédonisme se rêvant lui-même comme éternel. Le changement de régime ne s’explique que par la volonté de favoriser la durée de ce progrès, la monarchie étant considérée comme un obstacle à ce progrès. Mais cette années 1931 qui marque l’avènement de la IIème République va ouvrir une période de très grande instabilité politique ainsi que de violence politique, particulièrement active à gauche, une instabilité qui conduira à la guerre civile. Josep Pla non seulement prend la mesure du changement à Madrid, il compare le caractère des deux grandes villes d’Espagne, Madrid et Barcelone, une étude comparée, politique, économique, sociologique et culturelle, une fois encore dessinée en quelques traits magistraux. Et il faut voir le portrait qu’il fait de l’Ateneo, un portrait qui serait aussi méchant que ceux de Flaubert mais que Josep Pla enveloppe dans une sorte de bonhommie – mais cette bonhommie n’ajouterait-elle pas à la méchanceté, l’air de rien. Josep Pla observe et passe, avec ce fin sourire qui ne quitte pas ses lèvres. Il passe en haussant à l’occasion les épaules. Manuel Azaña est l’un des produits de l’Ateneo.
Face à la chute si brusque de la monarchie, un système bien ancré en Espagne, une chute placide, sans la moindre effusion de sang, Josep Pla s’interroge et dit ne rien comprendre et ne pas être le seul. Que se passe-t-il sous la surface des choses ? Comment comprendre si l’on refuse de prendre appui sur des idées préconçues ? Bref, Josep Pla confesse ne plus savoir où il en est, d’autant plus que Madrid est en effervescence avec ces innombrables tertulias qui ne cessent de bavarder et de choses extraordinairement insignifiantes. Il se gratte la tête, s’interroge sur le sens à donner au comunismo libertario et à la anarquía pura y dura, et il se dit plongé dans une grande confusion mentale. Il s’interroge et se dit qu’avec une personne un peu audacieuse et un attroupement, le gouvernement devenu républicain à neuf heures du soir pourrait devenir anarchiste à trois heures du matin. Survient l’incendie d’édifices religieux (quema de conventos), dont l’église des Jésuites de la rue Flor. La qualité descriptive de l’incendie et des badauds qui observent le spectacle « comiendo churros, buñuelos y estos helados que aquí se llaman polos » est telle que le lecteur se voit placé devant un écran géant où passent des séquences d’une parfaite précision, des séquences muettes qui ajoutent à la précision et à l’éloquence de l’image et donnent cette sensation de rêver que provoque volontiers le réalisme qui s’accepte comme tel, et je pense en particulier aux photographies de Paris d’Eugène Atget.
L’Espagnol d’alors (et d’aujourd’hui) passe vite ; il ne s’attarde pas, seul importe le moment présent, ce qui constitue probablement une force mais une force qui a ses points faibles. Josep Pla s’interroge : l’Espagne passe pour être un pays de profondeur et d’intensité ; est-ce vrai ? L’Espagne ne serait-elle pas si pleine de choses superficielles qu’en résulterait une richesse sensorielle qui donnerait une impression de profondeur ? On s’inquiète tout de même : où va la république après la quema de conventos ? Mais le printemps est magnifique et la Castille se présente dans sa lumière la plus somptueuse. Les événements politiques récents animent les conversations dans les cafés. La quema de conventos a été un spectacle auquel on n’assistera pas tous les jours et « Mañana será otro día lo que fuere sonará. »
Plus j’avance dans cette lecture, plus je me dis que Josep Pla a un art de dire les choses les plus sérieuses (comme la politique, une discipline particulièrement sérieuse même si elle est trop souvent pratiquée par des gens peu sérieux) en passant, avec un air goguenard, un peu perdu même, ce qui lui permet de ne pas être pris pour un arrogant ou un présomptueux et d’énoncer des choses particulièrement sérieuses, l’air de rien, tout en maintenant l’attention de son interlocuteur. Certains passages sont des morceaux d’anthologie. Il faut lire celui qu’il consacre à l’oligarchie et au caciquismo (la version espagnole de l’oligarchie), l’oligarchie comme forme de la division du travail, un phénomène politique des plus naturels, je n’y avais pas pensé. Des individus grossiers ou raffinés, balourds ou intelligents auront toujours besoin de quelqu’un pour régler leurs problèmes politiques. Les horloges ont besoin d’horlogers, les serrures de serruriers, la politique de politiciens, autrement dit d’oligarques. Le caciquismo n’est pas une spécialité espagnole, il se rencontre partout et il se nomme oligarchie. Les oligarques traitent leurs ennemis d’oligarques, le débat anti-oligarchique étant à la base de la lutte politique. Et Josep Pla poursuit son chemin, tranquillement, le sourire aux lèvres, toujours. Il dit de lui-même qu’il n’est qu’un pauvre homme, sans grande personnalité, qu’il n’est bon qu’à observer ce qui l’entoure et à prendre des notes sur ce que disent les gens qu’il rencontre. C’est un homme rusé et sagace et qui pour mieux observer, écouter et prendre des notes se donne des airs un peu perdus.
Il est question dans ces pages de Santiago Rusiñol le peintre, de sa mort le 13 juin 1931. Un léger tremblement lui avait pris la main mais il s’en était accommodé car il lui permettait de mieux peindre le mouvement léger des feuilles agitées par un vent léger. Il décrit son agonie et l’artiste cuerpo presente. Une fois encore, nous sommes pris dans une ambiance précise, et c’est bien la marque des grands, ils sont des créateurs d’ambiance, en littérature, en peinture, au cinéma, bref, toutes les formes d’expression se voient concernées. La qualité de l’ambiance que définit Josep Pla tient d’abord à un choix judicieux des éléments de la scène ; et les espaces ménagés entre ces éléments sont définis par le lecteur sans qu’il ait à s’efforcer. Suit un portrait psychologique de l’artiste brossé en une dizaine de lignes. Ses portraits tant physiques que psychologiques (avec Josep Pla, ils se définissent mutuellement) d’hommes politiques sont d’une férocité amusée, libres. Josep Pla ne défend aucune étiquette politique, aucune couleur politique. Il regarde la ménagerie politique, il s’en amuse et nous invite à partager son amusement. On lit ces pages faites d’une suite de petits tableaux très précis avec jubilation. On les lit comme on laisserait fondre dans sa bouche, lentement, de délicieuses confiseries, car il s’agit de faire durer le plaisir. Cet observateur prend note, une fois encore, du changement à Madrid, entre ses deux voyages, un changement d’ambiance ; et il nous restitue l’ambiance de cette ville au début des années 1920 puis au début des années 1930, un changement lié à des circonstances politiques, économiques et sociales dont il rend compte avec précision mais comme en passant.
Dans les années 1920, Madrid était socialement une ville d’Andalousie qui vivait d’un système agricole. L’aristocratie d’Extrémadure et d’Andalousie et les propriétaires terriens considéraient Madrid comme leur ville de luxe, leur ville de loisir. Avec l’arrivée de la IIème République, les régions les plus affectées par ce changement politique sont précisément ces deux régions, d’où la précarité dans laquelle se retrouve cette classe de propriétaires terriens. A partir de cette donnée, Josep Pla prend la mesure du changement dans la capitale et il exerce son ironie tant envers cette classe déclassée qu’envers la classe montante qui s’efforce de se constituer. Le Madrid de la IIème République est bien différent du Madrid de la Monarchie. Et il passe, avec toujours le sourire aux lèvres, et il prend note après avoir ralenti le pas. Ce qui rend ses remarques particulièrement intéressantes, c’est qu’elles restent aussi pertinentes aujourd’hui que lorsqu’elles ont été formulées, il y aura bientôt un siècle. Il a compris que la surface rendait explicite pour un regard perspicace tout ce qui se tenait sous elle. Et, de fait, lorsque je lis ces pages de Josep Pla, j’ai l’impression qu’il me parle de l’Espagne d’aujourd’hui mais aussi de la vie politique de nos sociétés occidentales d’aujourd’hui. Ces pages sont un délice, avec cette saveur très particulière que donne ce subtil mélange d’humour et d’ironie dans lequel entre une part non moins subtile d’autodérision. Dans ses portraits, le physique et le psychologique se donnent la main, se révèlent mutuellement, comme dans ces caricatures de députés faites par Honoré Daumier. Ainsi, d’un député, le comte de Romanones qu’il observe dans l’hémicycle, les bras croisés, il dit qu’il ressemble à un oiseau de luxe empaillé. Et, un peu plus loin, il ajoute que ce qui peut s’observer dans le Madrid de ces années doit être rapporté par des personnes pourvues d’imagination afin de susciter l’intérêt du lecteur. On peut également trouver dans ce petit livre des pages magnifiques sur cette figure centrale de la politique espagnole d’alors, Manuel Azaña le libéral. Et Josep Pla prédit au début des années 1930 les dangers du libéralisme et de la démocratie dans un pays comme l’Espagne, une suite de remarques d’une grande lucidité quand on sait que la guerre civile allait éclater cinq ans plus tard. Donc, nous dit-il, en Espagne le libéralisme et la démocratie feront couler beaucoup de sang. En France, ces tendances sont neutralisées par le fait que le peuple est abruti par un hédonisme agricole, sensuel et gastronomique. En Angleterre, on se désintéresse de la question par timidité et un grand sens du ridicule qui conduisent à une parfaite grégarité. En Espagne, pays de crève-la-faim, d’onanistes et de perturbés (je traduis les mots de Josep Pla), ces tendances monteront à la tête du peuple et la pureté utopique de ces doctrines provoquera des ravages.
Olvier Ypsilantis