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Dialogue avec Hannah, une amie israélienne – 2/2

Olivier

Permettez-moi une autre question. Comment définiriez-vous la mémoire juive auprès de quelqu’un qui ne connaît guère ce sujet mais qui en est curieux ? C’est un sujet gigantesque, dans la mesure où le peuple juif peut être défini comme le peuple de la mémoire (c’est tout au moins ainsi que je le perçois). Comment rendriez-vous sensible, simplement (à grands traits), la spécificité de cette mémoire, les spécificités de cette mémoire ?

Hannah

L’impératif communautaire : Yizkor (ou Zakhor, c’est le même impératif) : Souvienstoi !

Cette injonction, Yizkor, est présente depuis le début de notre histoire. Dans le Tanakh, où elle apparaît 228 fois, elle fait référence à des évènements ou des injonctions parmi lesquels l’observance du Shabbat, « Souviens-toi car tu as été esclave en Égypte », la révélation au mont Sinaï. Dès ce moment, il nous est clairement dit que nous devons nous souvenir de génération en génération.

Quand notre calendrier nous dit « Yizkor ! », il fait appel à une mémoire communautaire qui est en même temps une mémoire individuelle : chacun de nous et nous tous sommes concernés.

Le Yizkor est différent de la shiva, semaine de deuil au cours de laquelle nous évoquons nos souvenirs récents en montrant des photographies, en échangeant en famille ou avec des amis. Dans le Yizkor la communauté prend les souvenirs individuels à sa charge. C’est elle qui en devient responsable, surtout lorsque le cercle familial a disparu.

Le Yizkor c’est la transmission. Nous n’étions pas là lors de la révélation au mont Sinaï, nous n’étions pas dans le désert quand Amalek nous attaquait, mais nous y sommes quand même. Le Klal Israël, l’assemblée d’Israël, nous a légué cette mémoire intemporelle.

Certains expliquent que le judaïsme est profondément lié à l’histoire. Il ne s’agit pas de l’histoire dans le sens moderne du terme, mais plutôt de תולדות, toladot, mot traditionnel que l’on traduit dans le Tanakh par engendrements. Comme il est écrit dans les Pirkei Avot : « Moshe reçut la Torah du Sinaï et la transmit à Yehochou’a, Yehochou’a la transmit aux Anciens, les Anciens aux Prophètes, les Prophètes aux membres de la Grande Assemblée, il y a environ 2 500 ans. Et depuis, c’est par ces engendrements successifs, de génération en génération, que nous pouvons répondre à l’appel du Yizkor : Souviens-toi ! »

Yizkor Amalek, יזכור עמלק, Souviens-toi d’Amalek ! Nous nous souvenons d’Amalek, après le 7 octobre nous ne risquons pas de l’oublier, mais en ce jour nous nous souvenons de tous les nôtres, tués, assassinés depuis plus d’un siècle, parce qu’ils étaient juifs sur cette terre.

Et puis, je pense aussi que nous pouvons nous souvenir parce que nous existons en tant que peuple (et non pas seulement en tant qu’individus) depuis près de 4 000 ans. Tant d’années comme entité religieuse et culturelle, ça permet d’accumuler les souvenirs !

Olivier

Merci Hannah, c’est passionnant et votre intervention me permet de mettre de l’ordre dans mes connaissances et de les compléter formidablement. Je ne parle pas l’hébreu, je ne lis pas l’hébreu, je ne puis qu’en apprécier la beauté graphique qui m’évoque le cunéiforme, en plus délicat et élaboré. Vous analysez zakhor (ou yizkor). Qu’en est-il de shamor ? J’ai lu plusieurs articles à ce sujet mais j’ai toujours du mal à préciser la spécificité de shamor par rapport à zakhor. Par exemple, sur un site spécialisé qui traite de la Halakha, je lis : « Two mitzvot constitute the basic elements of Shabbat: Zakhor (“commemorate”) and Shamor (“observe”). “Shamor” is a negative commandment to refrain from all labor. » Shamor peut-il être considéré comme une simple prolongation de zakhor, comme sa mise en pratique, ou bien y a-t-il plus ?

Hannah

Le texte des Dix Commandements apparaît deux fois dans la Torah : dans Exode 20, 7 et dans Deutéronome 3. Dans le premier, le mot zakhor (souviens-toi) est employé ; et dans le second, c’est le mot shamor (observe, conserve). La Torah présume que l’injonction dans le premier est de se souvenir du jour du Shabbat ; et que dans le second l’injonction est d’observer les commandements.

Mais pourquoi cette différence de vocabulaire ? Lorsque la Torah ordonne : « Souviens-toi du jour du Shabbat pour le sanctifier », l’accent est mis sur la nature pratique du Shabbat – honorer et se réjouir, etc. –, le Shabbat comme rappel de la Création du monde : « Car en six jours l’Éternel a fait les cieux, la terre, la mer, et tout ce qui y est contenu, et il s’est reposé le septième jour. C’est pourquoi l’Éternel a béni le jour du Shabbat et l’a sanctifié. » Autrement dit, le Shabbat est un rappel de la Création du monde par Dieu en six jours et de la cessation du travail et du repos le septième jour. Dieu a béni et sanctifié le septième jour parce que c’est en ce jour qu’Il ​​a cessé de travailler, qu’Il ​​a cessé de créer le monde.

Dans le deuxième texte : Nous devons (en plus du souvenir) garder le Shabbat car il est écrit : « Tu te souviendras que tu étais esclave au pays d’Égypte, et que l’Éternel, ton Dieu, t’en a fait sortir à main forte et à bras étendu ; c’est pourquoi l’Éternel, ton Dieu, t’a commandé d’observer le jour du Shabbat. » Ici, la raison du Shabbat est l’Exode d’Égypte. Garder le Shabbat… Aussi longtemps que les Hébreux sont en Égypte, Pharaon reste leur maître ; et c’est lui qui détermine leur temps de travail et de repos. Lorsqu’ils quittent l’Égypte, c’est Dieu qui détermine leur temps de travail et de repos. Il n’y a pas d’indication plus forte et de rappel plus fort de ces temps que le fait que nous travaillons six jours et que le septième jour nous nous abstenons de tout travail, selon les Commandements de Dieu.

Pour aller plus loin, dans le premier texte, celui de l’Exode donc, la Torah dit à propos du repos de l’esclave et de la servante : « Tu ne feras aucun travail, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l’étranger qui est dans tes portes. » Les esclaves sont soumis à la même obligation de cesser le travail et de se reposer, car tous les êtres humains ont été créés par le même Dieu qui a créé le monde en six jours et s’est reposé le septième.

Dans le deuxième texte, le Deutéronome donc, la Torah dit dans le même contexte : « Afin que ton serviteur et ta servante se reposent comme toi ». Ici, la raison donnée pour le repos de l’esclave et de la servante est d’ordre moral – comme toi. L’explication est que pour l’esclave et la servante (non juifs), la sortie d’Égypte n’a aucun sens ; leur repos doit donc être justifié par une raison d’ordre moral. Quand il s’agit de la Création du monde, il n’y a pas de différence entre un Juif et un non-Juif : la raison est pertinente pour les deux ; le Juif et le non-Juif se souviennent ensemble que Dieu a créé le monde en six jours. Mais seul le Juif est concerné par la sortie d’Égypte, et le mot observe (c’est-à-dire ne travaille pas) s’applique au non-Juif pour une raison morale.

On pourrait dire qu’il y a un commandement de Shabbat pour l’humanité et un autre pour le peuple juif seulement.

Le midrash explique que les deux termes ne font qu’un pour nous, mais je ne sais ce qu’il en est pour les Bnei Noa’h a qui ont été prescrits ce qu’on appelle les sept mitsvot de Noa’h (Noé). D’après ce que j’ai pu lire ici et là, les Bnei Noa’h peuvent se souvenir (zakhor) du Shabbat mais ne pas observer tous les mitsvot qui sont réservés aux Juifs.Bottom of Form

Olivier 

Je vais éviter de vous questionner sur l’actualité. Elle est bavarde, nous y sommes tous perdus, et elle donne envie de partir sous la couette comme vous le dites très justement. Je vais donc vous poser une question plus personnelle. Quel regard portez-vous sur ces Juifs qui ne cessent de dénoncer systématiquement Israël ?

Hannah

On ne peut rien comprendre aux réactions d’une partie du monde juif contemporain sans considérer le traumatisme collectif hérité de siècles de persécutions, d’humiliations, de massacres et d’exils. Cette mémoire, marquée au fer rouge par l’Inquisition, les pogroms, les ghettos, la Shoah, a laissé dans bien des esprits une peur atavique d’être juif au grand jour. Et cette peur, souvent refoulée, prend aujourd’hui la forme la plus insidieuse qui soit : la haine de soi.

Ce poison psychique pousse certains à tourner le dos à leur peuple, à sa mémoire, à sa survie même, sous prétexte de morale. Mais derrière ce prétexte se cache bien souvent une capitulation intérieure : afin d’éviter les attaques, on devance les accusations ; afin d’échapper à l’opprobre, on rejoint le chœur des accusateurs. En pleine guerre, alors que des civils israéliens sont massacrés, que des enfants sont enlevés, certains Juifs occidentaux n’ont qu’un réflexe : dénoncer Israël. Pas pour défendre la justice, mais pour sauver leur image, pour ne pas être confondus avec ceux qu’ils considèrent comme trop « communautaires », trop « sionistes », trop « d’extrême droite ».

Ce phénomène n’est pas nouveau. C’est le vieux réflexe de la victime qui, pour apaiser le bourreau, offre son frère en sacrifice. Et aujourd’hui, pour certains Juifs, Israël est ce frère devenu trop encombrant. Ils reprennent à l’unisson les propagandes les plus hostiles : que Tsahal bombarde sans discernement, que le gouvernement israélien est d’extrême droite, que l’indignation internationale est légitime. Peu importe la réalité. Peu importe que le Hamas instrumentalise sa population, que l’ennemi se cache sous des écoles et des hôpitaux. Seule compte la mise en scène d’une indignation qui, pensent-ils, les blanchit de toute accusation de complicité.

Cette auto-flagellation ne tombe pas du ciel. Elle s’ancre dans une histoire où, depuis des générations, on apprend aux Juifs à se méfier d’eux-mêmes. On les a si longtemps rendus responsables de leur propre sort que certains ont fini par y croire. Et aujourd’hui où l’antisémitisme se travestit en antisionisme, où la haine du Juif se déguise en « anticolonialisme », des Juifs se sentent obligés de prouver qu’ils ne sont pas comme les autres, qu’ils savent se désolidariser, qu’ils ont « le courage » de critiquer les leurs.

Mais ce « courage » est une lâcheté travestie ; et cette morale pervertie, qui exige d’un peuple qu’il soit éthiquement pur pour avoir le droit de se défendre, est une imposture. Car aucun autre peuple et aucune autre nation ne sont sommés d’être parfaits pour justifier leur existence. On pardonne tout à ceux qui tuent au nom de la révolution, de la lutte anti-impérialiste, ou de Dieu. Mais les Juifs, eux, n’ont pas le droit à l’erreur ; pas le droit d’être forts ; pas même le droit de survivre autrement qu’en s’excusant.

C’est là le cœur du piège. Ce que le judaïsme a offert au monde — une morale exigeante, une éthique de la justice et de la dignité humaine — est retourné contre lui. Ce que ses textes sacrés ont inspiré au christianisme puis aux droits de l’homme est désormais utilisé pour le juger, le culpabiliser, le condamner. Israël, héritier d’un peuple brisé mais debout, est sommé d’être un modèle moral absolu dans un monde où l’on excuse le pire dès lors qu’il vient des bons « opprimés ».

Le résultat est tragique : à l’extérieur, des exigences servent à délégitimer la défense la plus élémentaire ; à l’intérieur, des voix juives, pétries de complexes et de culpabilité, reprennent ces exigences comme si elles constituaient le sommet de la vertu. Mais ces voix ne sont que la voix d’une soumission intériorisée.

Dès lors, le combat dépasse la politique. Il est moral. Il est identitaire. Il est existentiel. Il faut avoir le courage de dire que se défendre ne revient à trahir des valeurs mais à les incarner. Que rester debout ne signifie pas renoncer à une éthique mais à l’assumer pleinement, y compris par la guerre. Et que, parfois, la fidélité à soi-même passe par le refus catégorique de s’excuser d’exister.

 

Olivier Ypsilantis

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