En lisant « The Worldly Philosophers » de Robert L. Heilbroner (1919-2005), écrit en 1953, et qui s’est vendu à plusieurs millions d’exemplaires, devenant le second livre d’économie le plus vendu après « Economics: an Introductory Analysis », écrit en 1948, de Paul A. Samuelson (1915-2009), le manuel d’économie le plus diffusé au monde pendant plusieurs décennies.
Préoccupation majeure de l’Angleterre du XVIIIème siècle, connaître avec précision le nombre de ses habitants, face à une Europe continentale beaucoup plus peuplée et éprouvée comme une menace pour ce pays aux ressources limitées. L’Angleterre parvient même à se convaincre (sans raison) que sa population diminue.
1801, premier recensement officiel, une enquête mal vue par la population qui considère qu’elle porte atteinte à ce qu’il reste de liberté dans le pays.
Daniel Malthus (le père de Thomas Malthus) et sa lecture attentive du livre de William Godwin, « Enquiry Concerning Political Justice » (1793) ; Daniel Malthus, ami de David Hume et grand admirateur de Jean-Jacques Rousseau. Parmi ses interlocuteurs préférés, son fils, Thomas Malthus donc. Le père, enchanté par l’utopie de la raison pure, contrairement au fils qui note ses désaccords avec les idées de son père ; et le père, impressionné par les idées de son fils, décide de les faire imprimer et de les divulguer. En 1798 paraît « An Essay on the Principle of Population », une douche froide et même glacée pour les optimistes invétérés, parmi lesquels Daniel Malthus et William Godwin. Un autre penseur s’apprête à donner le coup de grâce au bel optimisme fin XVIIIème siècle / début XIXème siècle, David Ricardo, un coup de grâce au bel optimisme d’Adam Smith. David Ricardo fait remarquer que l’ascension sociale continue et sans heurt ne fonctionne que pour quelques-uns, tandis que les autres tombent au plus bas de l’échelle après avoir gravi quelques marches. Il fait remarquer que ceux qui montent le plus, non seulement empêchent les autres de monter mais se battent entre eux, toujours dans le but de protéger leur place. Rien à voir avec la grande famille, soit la société telle que l’envisage Adam Smith. Il faut lire « The Wealth of Nations » pour comprendre combien David Ricardo voyait juste. En Angleterre, des groupes s’affrontent ; la nouvelle bourgeoisie industrielle, désireuse de représentation parlementaire et de prestige social, et l’aristocratie terrienne qui observe avec inquiétude l’ascension de ces nouveaux riches.
Un mot à propos de ces propriétaires terriens. Exportatrice de céréales du temps d’Adam Smith, l’Angleterre doit à présent en importer. Contrairement à certaines affirmations, la population du pays augmente et une tension entre l’offre et la demande multiplie par quatre le prix du blé, une augmentation qui par ailleurs augmente les bénéfices des producteurs. Voyant les prix augmenter, des entrepreneurs se mettent à acheter blé et maïs à l’étranger pour l’importer, dans l’intention de faire eux aussi de substantiels bénéfices, une initiative qui déplaît à l’aristocratie terrienne, l’agriculture constituant pour elle une indispensable source de revenus. Précisons que ce groupe social ne se contente pas de vivre de ses rentes, elle fait preuve d’un véritable esprit d’entreprise, sans jamais perdre de vue que ses revenus dépendent de ses récoltes. Ces propriétaires terriens disposent d’une arme pour combattre les importateurs de céréales, le Parlement, ce qui leur permet d’imposer un strict système protectionniste et, ainsi, se protéger d’une redoutable concurrence.
En 1813, la situation devient incontrôlable, avec une très forte augmentation des prix pour cause de mauvaise récolte et de guerre avec Napoléon. On débat au Parlement face à une situation qui pourrait conduire à une explosion sociale. Après réflexion, on décide de taxer les céréales importées dans le but de stimuler la production nationale. Mais que cherchent ces entrepreneurs ? Ils cherchent à faire baisser le prix des céréales, non parce qu’animés de sentiments humanitaires mais parce que ce prix influe grandement sur les salaires à verser. L’ouvrier veut gagner son pain, l’entrepreneur veut pouvoir verser des salaires tout en dégageant un bénéfice. Les entrepreneurs s’organisent et le Parlement se voit submergé de pétitions. La question est reconsidérée. La Chambre des communes et la Chambre des Lords nomment des comités. La question est temporairement suspendue. Napoléon est vaincu et le prix des céréales retrouve un niveau raisonnable. Il faudra attendre trente ans pour que les céréales puissent être librement importées en Angleterre.
Adam Smith voyait le monde comme un ensemble ordonné, harmonieux. David Ricardo quant à lui l’envisage comme une aire de conflits, avec groupes sociaux antagonistes. Il affirme que le groupe qui devrait sortir gagnant (pour des raisons morales) sera le perdant, à savoir les ouvriers de l’industrie. David Ricardo juge que les seuls gagnants seront les propriétaires terriens. Son monde est un monde pessimiste : si le monde ne sombre pas dans les prévisions malthusiennes, il finira dans une lutte sans merci sur l’échelle sociale.
Thomas Malthus est le fils d’un excentrique, membre de la haute bourgeoisie. David Ricardo est le fis d’un émigré juif venu de Hollande. Thomas Malthus reçoit une éducation soignée et il est guidé par un père porté sur la réflexion philosophique. David Ricardo commence à travailler avec son père à l’âge de quatorze ans. Thomas Malthus dédie sa vie à des recherches académiques, et il est le premier économiste qui peut être qualifié de professionnel. David Ricardo s’établit comme négociant à l’âge de vingt ans. Thomas Malthus ne connaîtra jamais l’aisance économique, contrairement à David Ricardo. Curieusement, c’est Thomas Malthus qui se penche sur les réalités du monde, tandis que David Ricardo se fait théoricien et rien que théoricien. Thomas Malthus, homme aux revenus modestes, se fait le défenseur de l’aristocratie terrienne que dénonce David Ricardo, un homme riche devenu propriétaire terrien.
Thomas Malthus a été l’homme le plus vilipendé de son temps, et les réfutations s’abattront sur lui. Sa pensée n’est en rien dictée par un manque d’empathie, mais par une implacable logique : soit alléger la souffrance humaine par un strict contrôle des naissances, et par tous les moyens ; par ailleurs, la charité, loin de l’atténuer, ne fait que l’augmenter. La logique malthusienne ne pouvait être appréciée du plus grand nombre. David Ricardo quant à lui parvient à gagner la considération de ses contemporains. Lorsqu’il s’exprime à la Chambre des communes, il est écouté avec attention. Ses auditeurs ne saisissent probablement pas tout (la pensée de David Ricardo est complexe), et pourtant… Lorsqu’il évoque la compétition entre certains groupes sociaux en Angleterre, ses auditeurs savent de quoi il parle. Les industriels font de lui leur champion et se mettent à étudier la politique économique, une matière qu’ils imposent à leurs enfants. David Ricardo expose ses idées de manière structurée (il envisage le monde comme un grand mécanisme, une sorte d’abstraction), ce qui n’est pas le cas de Thomas Malthus, un homme réaliste et intuitif mais brouillon dans ses exposés. Contrairement à ce que l’on pourrait supposer, ces deux hommes sont de grands amis et ils le resteront jusqu’à la fin. Ils se reçoivent et s’écrivent, ne cessent d’échanger des idées. Ils s’étaient rencontrés en 1809. A cette amitié se joint James Mill (le père de John Stuart Mill), rencontré la même année. Thomas Malthus et David Ricardo, des hommes de fort agréable compagnie, très portés sur la vie sociale. David Ricardo est extraordinairement doué pour les affaires, notamment les investissements en Bourse. Étrange amitié. David Ricardo conseille à l’occasion son ami pour des achats en Bourse mais sans trop l’entraîner car il met les nerfs de Thomas Malthus à rude épreuve. Et lorsque David Ricardo tire d’importants bénéfices de ses opérations, Thomas Malthus n’éprouve à son égard aucune jalousie. Ils partagent volontiers les mêmes idées mais diffèrent sur les questions démographiques qui préoccupent tant Thomas Malthus.
Thomas Malthus nous propose un fascinant et inquiétant calcul sur la croissance de la population, des prévisions nullement fantaisistes si l’on s’en tient à son implacable logique. Havelock Ellis évoque un petit organisme qui, s’il ne rencontrait pas d’obstacle, se reproduirait de manière telle qu’il engendrerait en trente jours un volume organique un million de fois supérieur au volume du Soleil. De tels calculs sont intéressants, amusants et effrayants à la fois, et nullement fantaisistes dans l’absolu. Fort heureusement, la réalité se charge du problème.
Les prévisions de Thomas Malthus sont d’autant plus pertinentes, à priori, que les terres agricoles n’engendrent pas des terres agricoles. Ainsi, tandis que les bouches à nourrir connaissent une progression géométrique (2, 4, 8, 16, 32…), les terres agricoles connaissent une progression arithmétique (2, 4, 6, 8, 10…). Conclusion (logique) de Thomas Malthus, à partir de calculs précis, le seul remède à ce panorama (terrifiant) : que la majeure partie du genre humain soit soumise à divers malheurs, étant donné que la progression arithmétique ne peut en aucun cas affronter la progression géométrique. Et je passe sur l’énumération de ces malheurs, entre épidémies et famines, des malheurs (à commencer par de gigantesques famines) bénéfiques puisque capables de rétablir un équilibre entre la population humaine et les ressources alimentaires. La doctrine malthusienne est une doctrine de désespoir.
Lorsque Robert L. Heilbroner écrit ce livre (en 1953, rappelons-le), la question de la surpopulation est plus débattue qu’elle ne l’est à présent. Cette question préoccupera plus encore dans les années 1960-1970, avec notamment ce best-seller (vendu à des millions d’exemplaires dans le monde), « The Population Bomb » de Paul R. Ehrlich (écrit en 1968 et révisé en 1971), un livre qui prévoyait de gigantesques famines pour les années 1970-1980. Robert L. Heilbroner se fait discrètement néo-malthusien dans les pages qu’il consacre à Thomas Malthus et David Ricardo. Pour ma part, je dois dire que ces préoccupations pourraient revenir sur le devant de la scène. Dans les années 1970, un immense pays s’était fait, et bien malgré lui, le symbole de la faim, l’Inde, un pays qui, aujourd’hui, non seulement parvient à nourrir correctement son immense population mais s’est fait exportateur agricole. Lorsque Robert L. Heilbroner écrit « The Worldly Philosophers », l’Inde compte environ 360 millions d’habitants ; aujourd’hui, elle en compte environ 1, 46 milliards, soit plus ou moins quatre fois plus.
Olivier Ypsilantis