Francesca Albanese a une opinion positive du Hamas qu’elle a exprimée en Sicile il y a peu : « On n’arrête pas de dire… Mais c’est le Hamas, le Hamas, le Hamas… Je ne pense pas que les gens aient une idée précise de ce qu’est le Hamas. C’est une puissance politique qui a remporté les élections de 2005, qu’on le veuille ou non. Ces élections ont été considérées comme les plus démocratiques de l’histoire. Le Hamas a mis en place un système d’écoles, d’institutions publiques et d’hôpitaux. Il était simplement l’autorité de fait, comme on dit. Il est important de comprendre que lorsqu’on pense au Hamas, il ne faut pas forcément penser à des meurtriers ou à des gens armés jusqu’aux dents. Ce n’est pas comme ça. »
Frédéric Schiffter publie sur son blog, le 11 août 2025, un petit article intitulé « Vendus » : « Les intellectuels, les “journalistes”, les politiciens français qui soutiennent Israël en niant la réalité du génocide contre les Palestiniens font penser aux communistes qui refusaient de parler des crimes de Staline. Ils traitent de “salopards antisémites” ceux qui voient clairs, comme Sartre traitait de chiens les antistaliniens. Aveuglement ? Mauvaise foi ? Sont-ils payés par Israël ? A ce stade des massacres dans Gaza commis par la soldatesque de Netanyahu et les pogroms organisés par les colons juifs en Cisjordanie, la dernière hypothèse prévaut. »
Si je m’arrête sur le cas Frédéric Schiffter, ce n’est pas pour régler des comptes avec lui, j’ai même de l’estime pour son travail en général ; simplement, ce cas me semble emblématique. Dans sa posture propalestinienne, cet homme ne fait que reprendre la voix des médias de masse, la voix de la masse, la voix des masses. Mais il se trouve qu’il est écrivain, auteur de livres de qualité qui méritent leur place dans une bonne bibliothèque, un esprit critique prompt à marquer la distance et avec pertinence, un esprit fin, capable de pratiquer l’autodérision (une qualité rare et précieuse). Je l’ai lu assez tôt et toujours avec intérêt. A ce propos, je me souviens qu’il avait fondé à Biarritz, à la fin des années 1980, une petite maison d’édition dont le nom était précisément Distance et que parmi les livres édités figuraient « Lettre sur l’élégance », de sa plume, et une présentation très pertinente de José Ortega y Gasset, « Écrits en faveur de l’amour ».
Frédéric Schiffter dénonce volontiers ceux qui s’instituent censeurs, flics de la pensée et toujours dans une intéressante amplitude de mouvement. Ce penseur se gardait par ailleurs de descendre dans les sueurs de l’arène et prenait note dans les gradins. Quelle n’a donc pas été ma surprise en voyant se multiplier sur son blog (Frédéric Schiffter, philosophe sans qualités) des considérations dignes de la plus grossière propagande, de ces déclarations que l’on trouve en gros titres dans les médias les plus populaciers et racoleurs. Il est donc descendu dans l’arène, bientôt en sueur et en transe (probablement à la recherche de Rima Hassan), et à l’occasion d’un événement précis, soit la guerre en cours dans la bande de Gaza ou, plutôt, le « génocide » planifié et mené par Israël. Que s’est-il passé chez cet homme qui habituellement se tient à distance de l’actualité, des actualités ? Une fois encore, ce n’est pas la situation des Druzes ou des Alawites en Syrie, des Tibétains submergés par la Chine, des chrétiens tourmentés au Nigeria, en République Démocratique du Congo et autres pays d’Afrique, des Rohingyas et j’en passe qu’il dénonce avec colère mais celle des Palestiniens. Et il prend d’emblée ses précautions et nous laissant entendre que parce qu’il a évoqué avec clairvoyance la situation à Gaza et dénoncé « la soldatesque de Netanyahu et les pogroms organisés par les colons juifs en Cisjordanie », on va le traiter d’antisémite, de salopard d’antisémite. Tout d’abord, il semble ignorer que l’antisémitisme offre une très délicate palette et, rassurons-le, on ne l’imagine pas avec la casquette de la SS-Totenkopfverbände. Frédéric Schiffter n’a vraiment pas une tête à casquette. Et qu’il se rassure, l’antisémitisme peut avoir une coloration douce, il peut se dire entre bouquets de fleurs et coupes de champagne sur fond de ressac ; il peut être caressant, attirant comme le regard de Rima souligné au Rimmel.
Une fois encore, je m’interroge. Pourquoi un homme qui s’efforce d’enjamber les préjugés et qui considère avec dédain l’avis du plus grand nombre se laisse-t-il aller de la sorte ? Il est tombé amoureux de Rima Hassan ; on sent un réel émoi physique chez ce sexagénaire très bientôt septuagénaire et nous n’avons pas à nous mêler de cette affaire. Quand l’amour nous tient… La belle est rentrée saine et sauve de son expédition à bord du Madleen affrété par Freedom Flotilla Coalition. Frédéric Schiffter célèbre le retour de la belle, de sa bien-aimée qui a finalement échappé « aux tueurs de la nation chérie de Dieu ». Passons. Il célèbre Francesca Albanese qui célèbre le Hamas ; et je ne pense pas qu’il éprouve envers elle un quelconque attrait physique. Passons. Vais-je déclarer qu’il est payé pour célébrer ces deux femmes ? Non ! Il les célèbre spontanément, bénévolement, par attirance sexuelle pour Rima Hassan et intellectuelle pour Francesca Albanese. Dans ce dernier cas, je m’étonne ; Frédéric Schiffter me semble tout de même intellectuellement supérieur à cette radoteuse. Je suppose qu’il doit être fatigué de ses perpétuels questionnements et la fréquentation d’une idéologue frustre et radicale lui donne à coup sûr des frissons, de ceux qu’éprouvait le bourgeois fréquentant la canaille, ainsi que je l’ai écrit dans un précédent article. Qu’un intellectuel élégant demeurant dans une ville de retraités éprouve avec l’âge le désir de s’encanailler, au moins intellectuellement, n’a probablement rien d’étonnant ; et dénoncer Israël en prenant prétexte de Gaza ne demande aucune exigence, c’est une activité bon marché, sans danger et reposante – contrairement aux défenseurs d’Israël, toujours sommés de s’expliquer lorsqu’ils ne sont pas menacés médiatiquement ou physiquement.
Il célèbre donc Rima Hassan et Francesca Albanese spontanément, bénévolement. Pourquoi donc n’admet-il pas que les défenseurs d’Israël puissent eux aussi agir spontanément, bénévolement, pour des raisons qui lui sont à coup sûr inconcevables et que je n’exposerai pas ici ? Il écrit : « Aveuglement ? Mauvaise foi ? Sont-ils payés par Israël ? A ce stade des massacres dans Gaza commis par la soldatesque de Netanyahu et les pogroms organisés par les colons juifs en Cisjordanie, la dernière hypothèse prévaut. » Une telle affirmation me laisse penser que dans sa tête Israël est tellement coupable, tellement odieux que pour attirer à lui des défenseurs, il doit les payer, que celles et ceux qui défendent Israël (sans être israéliens) ne peuvent être que des mercenaires, des vendus – des achetés. On en vient ainsi, par des voies à peine détournées, au thème du Juif et de l’argent, le Juif qui corrompt le monde avec son argent. Frédéric Schiffter ne parvient pas à envisager que les défenseurs d’Israël agissent spontanément, bénévolement, il ne le peut car leurs raisons ne sont pas recevables étant entendu que le génocide est une réalité et que celles et ceux qui le dénoncent voient clair. Frédéric Schiffter prétend ainsi d’une manière à peine cachée y voir clair, c’est d’ailleurs pourquoi il prend le risque de se faire traiter de « salopard antisémite », une injure qui aujourd’hui ne prête guère à conséquence, bien moins que d’être traité de « sioniste », ce qu’il ignore peut-être. Cet élégant philosophe devenu lui aussi caisse de résonance des médias de masse n’a probablement pas compris que la guerre psychologique fait son œuvre, et notamment en Europe. L’image de « l’enfant contre le tank », des femmes et des enfants, toute une morale humanitaire, avec mise en scène de rééditions de la Shoah avec, en retour, l’accusation universelle contre Israël, tout cela contribue à la résurgence quasi planétaire de l’antisémitisme, l’antisémitisme qui, on ne le dira jamais assez, n’est pas nécessairement meurtrier et génocidaire. On peut même le cultiver sans s’en rendre compte, sans être un salopard d’antisémite. Mais j’y pense, peut-on traiter d’antisémite un bourgeois simplement désireux de s’encanailler ?
Olivier Ypsilantis