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Des réfugiés juifs au Portugal (XXème siècle) – 3/3

Des Juifs portugais parviennent à quitter la France occupée pour le Portugal car ils bénéficient de la loi de 1912 accordant la nationalité portugaise aux Juifs dont les ancêtres avaient quitté le pays pour fuir l’Inquisition. En 1936, Salazar tente d’en finir avec cette loi en interdisant de renouveler des passeports qu’il juge « douteux » (duvidosos). Il finit toutefois par se laisser convaincre de n’en rien faire car les consuls du Portugal à Paris, José Archer et António Alves, lui font prendre conscience qu’en regard du droit international cette mesure ferait des diplomates portugais des complices des nazis.

Initialement, la législation française reconnaissait aux États avec lesquels la France avait des relations diplomatiques le droit de représenter les droits de ses nationaux et de les rapatrier si nécessaire. Ainsi les Juifs des nationalités concernées se trouvèrent dans un premier temps protégés contre les mesures antisémites qui touchaient les Juifs de France.

Sur les deux cent mille Juifs qui vivent alors dans l’aire métropolitaine de Paris, en 1939, près de trente mille d’entre eux sont des Sépharades originaires du Levant, parmi lesquels près de la moitié ont la nationalité française, l’autre moitié se répartissant entre diverses nationalités, notamment grecque et turque. Avec l’occupation allemande, nombre de Sépharades demandent à quitter la France dont les Sépharades de nationalité française mais ayant des origines espagnoles ou portugaises, même lointaines. Le 20 et 21 août 1941 a lieu à Paris une vague d’arrestations de Juifs, soit deux mille huit cent quatre-vingt-quatorze adultes français et étrangers, à l’exception des Juifs nord-américains. Parmi ces Juifs arrêtés, des Sépharades descendants d’expulsés d’Espagne et du Portugal ; ils sont internés à Drancy avant d’être envoyés vers les KZ de Pologne. Le consulat général du Portugal à Paris s’efforce d’obtenir leur libération ainsi que le rapatriement de leurs capitaux par un accord entre la Banque de France et le Banco de Portugal. Le consul du Portugal à Paris, António Alves, se démène pour protéger les Juifs d’origine portugaise.

Le 4 février 1943, la légation allemande à Lisbonne fait savoir au gouvernement portugais qu’à partir du 1er avril de la même année tous les Juifs étrangers, parmi lesquels les Juifs portugais, se trouvant sur des territoires sous domination allemande seront internés puis expulsés. L’Allemagne se déclare prête à fournir des visas de sortie à ceux qui se réclament de nationalité portugaise si le gouvernement portugais accepte de les recevoir. Idem avec les Juifs espagnols. Le 21 avril 1943, le gouvernement portugais présente aux Allemands une liste de Juifs d’ascendance portugaise qui résident à Paris, soit dix Belges ; et le 26 mai, une autre liste de quatre-vingt-seize individus regroupés en cinquante-six familles. La liste est transmise à Adolf Eichmann. Une polémique survient entre les autorités allemandes et portugaises sur les biens que ces individus pourraient être autorisés à emporter avec eux. En 1943, lorsque l’Allemagne organise le départ des Juifs des pays neutres, un débat s’en suit au sujet de leur patrimoine. Je passe sur les détails des tractations qui montrent bien que derrière la volonté exterminatrice se tient la volonté de s’approprier l’intégralité des patrimoines juifs, y compris les quelques biens des nombreux Juifs pauvres voire misérables. Le Joint s’active de son côté. En novembre 1943, la CIL prend contact avec la PVDE afin que les réfugiés juifs au Portugal ne soient pas placés dans des zones de « residência fixa » (comme Curia, Caldas da Rainha, etc.) et qu’ainsi ils se sentent vraiment chez eux, dans ce qui avait été le pays de leurs ancêtres. Le directeur de la PVDE fait remarquer que seule la nécessité de fuir leur a fait se souvenir du Portugal… Il fait par ailleurs remarquer que si certains ont des papiers en règle, d’autres devraient faire l’objet d’une enquête approfondie, sachant que dans les années 1930 des Juifs avaient soudoyé des consuls honoraires du Portugal.

Le MNE ne partage pas les préoccupations de la PVDE. Le MNE reconnaît que si l’origine portugaise de la majorité des Juifs qui en France la mettent en avant est douteuse, il convient de fermer les yeux pour des raisons d’humanité et de justice, considérant le terrible danger qui les menace et, en conséquence, autoriser leur entrée au Portugal. Le MNE décide donc que compte tenu de l’impossibilité de vérifier sans tarder des origines portugaises des candidats au départ pour le Portugal, tous seront autorisés à y entrer et que les autorités aviseront sur place. Le MNE réaffirmera sa position sur cette question. Ainsi, cent trente-sept Juifs qui résident en France vont pouvoir se rendre au Portugal, en trois groupes échelonnés entre septembre et novembre 1943, parmi lesquels des membres de la famille Benveniste. Tous sont placés en « residência fixa » à Curia. Ceux qui après enquête seront considérés comme portugais pourront s’installer dans une localité à leur choix. Je précise que les lieux de résidence assignés aux Juifs sont des localités où vivent des Portugais dont ils ne sont séparés par aucune palissade, aucun réseau de fil de fer barbelé. Leurs conditions de vie ne diffèrent en rien de celles des autres Portugais, hormis cette « residência fixa ». Rien à voir donc avec les camps français de Pithiviers ou de Beaune-la-Rolande par exemple.

Je ne vais pas entrer dans le détail des échanges entre les autorités portugaises et allemandes au sujet des Juifs d’origine portugaise de Hollande, d’Italie et de Grèce. Simplement, lorsque la guerre tourne franchement en faveur des Alliés, le gouvernement portugais se montre moins tatillon sur la question de l’accueil des réfugiés. Par ailleurs, selon l’historien Haim Avni, les efforts ponctuels des Allemands envers les Juifs auraient tenu à des calculs : les utiliser comme une monnaie d’échange contre des Allemands internés en Amérique du Sud, en Palestine alors sous mandat britannique et dans des territoires occupés par les Alliés ; mais, surtout, le Portugal produit des biens essentiels au Reich, à commencer par le précieux wolfram ; on pense alors : Juifs contre wolfram.

Le cas hongrois est particulier. Tout d’abord, le régent, l’amiral Miklós Horthy, tente d’imposer sa propre législation antisémite alors que huit cent mille Juifs vivent dans le pays. Cette politique est un moindre mal face aux nazis car elle n’envisage pas l’assassinat des Juifs. La situation change à partir du 19 mars 1944, avec l’entrée des troupes allemandes dans le pays et la formation d’un gouvernement à leur solde dirigé par Döme Sztójay. Entre avril et juin 1944, un demi-million de Juifs sont déportés et assassinés. Durant cette période Carlos de Almeida Fonseca Sampaio Garrido, ambassadeur du Portugal en Hongrie, et Alberto Carlos de Liz-Teixera Branquinho, autre diplomate portugais, s’efforcent de sauver des Juifs. Le MNE rappelle ce dernier au Portugal mais il refuse et déclare qu’il ne bougera pas tant que son remplaçant ne sera pas arrivé. Suite au bombardement de Budapest, Alberto Carlos de Liz-Teixera Branquinho loue une maison à une cinquantaine de kilomètres de Budapest, à Galgagyörk, vers laquelle affluent nombre de personnes originaires de pays sans représentation diplomatique en Hongrie afin de se placer sous la protection du Portugal. Il déclare vouloir continuer à délivrer des visas à moins d’instructions contraires venues du MNE. Dans cette maison, il héberge des individus recherchés par les nazis et leur délivre des « passaportes provisórios ». Le MNE lui reproche de ne pas avoir informé son gouvernement de sa décision d’offrir ainsi l’asile. Le 5 juin 1944, il avertit Salazar que les persécutions contre les Juifs s’accentuent, surtout en province. Quatre jours plus tard, le MNE lui donne l’autorisation de délivrer des passeports consulaires individuels ou collectifs sans plus se préoccuper de l’origine de celles et de ceux qui le sollicitent à cette fin.

En août 1944, alors que près de dix mille Juifs hongrois sont quotidiennement assassinés à Auschwitz, Alberto Carlos de Liz-Teixera Branquinho rend compte de l’engagement de l’ambassadeur de Suède en Hongroie, Carl Ivan Danielsson, un ami personnel, et il obtient de Lisbonne l’autorisation d’élargir la nature et d’augmenter la quantité des visas, soit d’émettre des passeports de protection ou Schutzpässe. La MNE répond le jour même et donne son plein accord. Puis Alberto Carlos de Liz-Teixera Branquinho sollicite une fois encore le MNE pour qu’il l’autorise à donner l’asile diplomatique dans sa maison de Galgagyörk, une demande qui embarrasse le MNE qui ne veut pas irriter les autorités hongroises et qui lui fait savoir qu’une telle demande pourrait porter préjudice aux transferts de Juifs vers le Portugal.

Les passeports portugais vont protéger de nombreux Juifs, parmi lesquels des centaines pourront se rendre en Palestine. Le 15 octobre 1944, un coup d’État place le pro-nazi Ferenc Szálasi, chef du parti des Croix fléchées, à la tête du Gouvernement d’unité nationale. La légation portugaise de Budapest informe le MNE que les autorités allemandes ne respectent plus les passeports provisoires étrangers, à commencer par les passeports suédois et portugais, et que les autorités hongroises veulent dorénavant s’en référer directement au gouvernement portugais. Le MNE enjoint le gouvernement hongrois de respecter les détenteurs de passeports portugais ainsi que tous ceux qui ont trouvé refuge dans la légation du Portugal à Galgagyörk. Le 27 octobre, soit deux jours avant le départ de Budapest de Alberto Carlos de Liz-Teixera Branquinho, le gouvernement hongrois remet à la légation portugaise six cent quatre-vingt-dix-huit Juifs détenteurs de passeports provisoires portugais. Après son départ, le 29 octobre, Alberto Carlos de Liz-Teixera Branquinho est remplacé par le vice-consul Jules Gulden qui reste en place jusqu’au 18 décembre. Il est à son tour remplacé par le comte François Pongracz. Le 1er janvier, la légation portugaise à Budapest est envahie par des SS qui assassinent les dix employés juifs.

Le gouvernement portugais n’a jamais accordé un asile définitif aux Juifs hongrois et autres persécutés hongrois. Les passeports émis par le Portugal et accordant une protection provisoire sont remis à la condition que les intéressés acceptent que leur validité expire à la fin de l’année 1944 et qu’ils n’utilisent pas ce passeport pour tenter d’obtenir la nationalité portugaise. Quoi qu’il en soit, une enquête montre qu’environ mille individus ont été protégés par les diplomates portugais en poste en Hongrie, parmi lesquels entre sept cents et huit cents ont reçu un passeport protecteur.

Un émouvant témoignage (en portugais) sur RTP (Rádio Televisão de Portugal) d’une réfugiée juive du Luxembourg à Caldas da Rainha (Portugal), Renée Liberman :

https://ensina.rtp.pt/artigo/caldas-da-rainha-paraiso-dos-refugiados-da-ii-guerra-

Olivier Ypsilantis

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