1938, année de l’Anschluss. Aux Juifs allemands qui fuient leur pays s’ajoutent les Juifs autrichiens. Entre mars et septembre 1938, 25 % des Juifs autrichiens (soit de 45 000 à 50 000 individus) quittent le pays. Et au cours de cette même période nombreux sont ceux qui se suicident. A ce grand nombre de réfugiés juifs allemands et autrichiens s’ajoutent des Juifs italiens (suite à l’instauration d’une législation antisémite en Italie) et des Juifs polonais installés en Autriche et en Allemagne. Cet afflux de réfugiés durcit la position des autorités portugaises quant à leur accueil, une position qui n’est en rien propre à ce pays.
Salazar le conservateur et le casanier gère son pays en père de famille. Prudent et économe, il n’apprécie guère l’arrivée en nombre de ces Juifs étrangers qu’il voit comme un danger pour la stabilité morale et politique de son pays. Par ailleurs, Salazar qui a l’esprit comptable (il est vrai qu’il a magistralement redressé les finances de son pays) est inquiet : ces réfugiés sans moyens et toujours plus nombreux risquent de porter préjudice à un marché du travail plutôt atone. Il faut donc commencer par les empêcher d’occuper les places que pourraient occuper des Portugais. C’est ce qui est fait par un décret de 1933 ; et un autre décret de la même année exige des entreprises tant nationales qu’étrangères qu’elles n’emploient que des étrangers munis d’une autorisation spéciale délivrée par le Subsecretariado de Estado das Corporações e da Previdência. Le Portugal n’est alors pas une terre d’immigration et seuls quelques étrangers y exercent une profession, généralement pour leur propre compte, dans des entreprises d’import-export ou comme représentants d’entreprises étrangères. Ils peuvent exercer une profession libérale aussi longtemps qu’ils n’entrent pas en compétition avec leurs homologues portugais. Quelques Juifs y parviennent, notamment dans le domaine médical. Des médecins portugais intercèdent à l’occasion auprès des autorités pour que des médecins juifs puissent travailler dans le pays considérant leurs compétences, des compétences dont manque le pays. Mais cette « avalanche » de médecins inquiète et, en avril 1939, l’Assemblée nationale exige que pour exercer la médecine tous les étrangers passent des examens d’équivalence. Ces exigences ne concernent pas que les Juifs mais les étrangers dans leur ensemble.
La Deuxième Guerre mondiale éclate. La politique étrangère portugaise va alors suivre trois axes principaux : 1. Défendre l’empire contre les appétits allemands et italiens. 2. Défendre l’indépendance nationale, notamment contre l’Espagne. 3. Préserver l’Estado Novo. Le 1er septembre 1939, Salazar déclare unilatéralement la neutralité du Portugal sans en avoir averti son allié séculaire, le Royaume-Uni. Salazar va alors louvoyer pour maintenir sa neutralité entre l’Axe et les Alliés, une neutralité « équidistante » qui, à partir de la seconde moitié de 1942, se mettra à pencher du côté des Alliés
Avec l’arrivée d’un si grand nombre de réfugiés, la capitale portugaise sort quelque peu de son provincialisme (elle ne tardera pas à y retourner après leur départ) et se donne des allures de prospérité et de cosmopolitisme. A la fin des années 1930 et au début des années 1940, de nombreux grands travaux sont entrepris par le ministre Duarte José Pacheco. La journaliste française Suzanne Chantal qui travaille au Diário de Notícias rend compte de cette activité fébrile en des termes très élogieux. Bien que soumise à la dictature de l’Estado Novo, la capitale portugaise donne à tous ceux qui y séjournent alors une sensation de liberté, avec cette lumière atlantique, cette douceur du climat, le caractère accueillant des Portugais. Lorsque les réfugiés débarquent à la gare du Rossio, après avoir traversé la France occupée et l’Espagne dévastée par une guerre civile, ils disent leur bonheur, comme le fait Alfred Döblin parmi tant d’autres. Le pays est modeste mais on y mange bien : soupes épaisses, poisson, viande, fruits, gâteaux. Que la guerre semble loin ! Dans l’Europe en guerre, le Portugal et plus particulièrement Lisbonne deviennent un espace de liberté et un lien avec des terres lointaines épargnées par la guerre. Lisbonne est alors un centre de liaisons aériennes non seulement avec l’Europe mais aussi avec l’Afrique et l’Amérique ; et puis il y a la mer et des promesses d’embarquement pour d’autres continents, l’Amérique surtout.
De nombreux témoignages laissent entendre que la PVDE a mieux traité les prisonniers étrangers que les prisonniers portugais et qu’elle s’est montrée plus conciliante avec les réfugiés qui manquaient de documents d’identité qu’avec ceux qui lui étaient politiquement suspects.
En 1944, les autorités portugaises considèrent tous les prisonniers non-juifs comme des communistes ; et, de fait, une fois arrivé au Portugal, il est préférable de se présenter comme réfugié juif que comme réfugié politique. Le régime ne se préoccupe pas de race ou de religion (ou si peu) mais il réprime tous ceux qu’il perçoit à tort ou à raison comme des adversaires politiques. Ainsi, un prisonnier qui dans son pays s’est opposé au fascisme ou au nazisme sera considéré comme un ennemi potentiel de l’Estado Novo, à surveiller donc et étroitement. Les prisonniers étrangers considérés comme politiquement suspects vivent dans la peur d’être livrés à leur pays. On sait aujourd’hui que pas un seul d’entre eux ne l’a été.
En 1943 arrivent au Portugal les derniers réfugiés, généralement sans visa portugais et en provenance de France. Moyennant des contreparties, l’Allemagne accepte cette même année le passage de cinq mille six cent soixante-deux Français vers l’Afrique du Nord via le Portugal. Le cours de la guerre étant toujours plus en faveur des Alliés, le gouvernement de Salazar se montre plus souple. Ainsi le MNE concède à des Juifs réfugiés au Portugal des visas pour la Palestine, via Lourenço Marques (alors capitale du Mozambique, aujourd’hui Maputo). Et le War Refugee Board (WRB) obtient des autorisations expresses pour que des personnalités particulièrement menacées transitent par le Portugal.
Le 24 janvier 1944, en première page du Diário de Notícias, on annonce que sept cent quarante-et-un Juifs de diverses nationalités quittent Lisbonne à bord du Nyassa, destination la Palestine. On y signale la présence d’Agostino Lourenço, directeur de la PVDE. Il s’agit pour le régime de multiplier les signes de bonne volonté à l’heure où une invasion de l’Europe par les forces alliées est en préparation. La pression du gouvernement américain sur le gouvernement portugais s’intensifie suite aux demandes du Joint afin que des Juifs, des non-Juifs et des enfants orphelins ou séparés de leurs parents puissent transiter par le Portugal.
Le Portugal est resté neutre tout au long de la guerre, depuis la déclaration du 1er septembre 1939. Cette neutralité ne sera à aucun moment sérieusement menacée. Il n’empêche que la pression tant du côté de l’Axe que des Alliés a été forte, à l’occasion, en particulier de la part du Royaume-Uni, un allié séculaire qui saura faire part de son mécontentement à son allié. D’une manière générale, la neutralité portugaise a servi les deux camps, notamment quant à l’espace maritime (Atlantique et Méditerranée). Il s’agissait d’une neutralité « géométrique » et même, si je puis dire, d’une neutralité à « géométrie variable ». Elle a servi l’Allemagne qui tout au long de la guerre a importé des produits du Portugal et de son empire ; mais, d’une manière générale, cette neutralité aura été plus favorable aux Alliés. Dès le début de la guerre, en juin 1940, les belligérants étaient implicitement d’accord sur la neutralité portugaise, y compris le vieil allié britannique qui laissa tout de même entendre qu’il espérait de la part du Portugal des preuves de bonne volonté envers les Alliés…
Une opération est planifiée, l’Opération Felix (Unternehmen Felix), une opération destinée à amener le Royaume-Uni à un compromis. Cette offensive en direction de la Péninsule ibérique donnerait, selon ce plan, la possibilité pour l’Axe de dominer la Méditerranée, d’occuper les territoires français d’Afrique du Nord ainsi que des îles de l’Atlantique. Après s’être détourné du projet de l’invasion de la Grande-Bretagne (Opération Lion de mer, Unternehmen Seelöwe), Hitler pense occuper l’Espagne (avec Gibraltar comme pièce de choix, sans oublier les îles Canaries) et le Portugal, y compris l’archipel de Cabo Verde, qui fait partie de l’Empire portugais, une opération conduite à partir de Dakar. Le déclenchement de l’Opération Felix est programmé pour le 12 novembre 1940. Les tergiversations de Franco à Hendaye ont probablement aidé à l’annuler. Les inquiétudes au sujet de cette opération sont telles que des négociations sont engagées avec les Britanniques pour évacuer le gouvernement portugais vers les Açores. En janvier 1941, les troupes allemandes massées le long des Pyrénées en vue de l’Opération Felix sont redéployées en vue d’une attaque contre les Balkans et l’Union soviétique. L’Opération Barbarossa (Unternehmen Barbarossa) est déclenchée en juin 1941. Entre juin 1941 et mai 1943, soit entre l’invasion de l’Union soviétique par les forces de l’Axe et le débarquement allié en Afrique du Nord, la Péninsule ibérique et l’Atlantique portugais ne sont plus à l’ordre du jour.
Au cours de cette période, et plus précisément jusqu’au premier semestre 1942, les relations luso-britanniques se détériorent, le régime de Salazar étant jugé trop complaisant idéologiquement envers les nazis mais aussi (et surtout) parce que le Portugal commerce très activement avec ces derniers. Rappelons qu’entre 1941 et 1943, l’Allemagne est le second partenaire commercial du Portugal ; elle lui fournit acier, fer, matériel électrique et charbon, tandis que le Portugal (par des voies diverses, dont la contrebande) réexporte vers l’Allemagne du pétrole nord-américain, des phosphates d’Afrique du Nord, des matières premières de ses colonies et qu’il exporte du sucre, de l’étain, des conserves de sardine, des chaussures et des manteaux de laine. Mais le produit d’exportation portugais le plus prisé est de loin le wolfram (ou tungstène), essentiel pour l’armement allemand. Le contentieux commercial entre le Royaume-Uni et le Portugal s’aggrave en octobre 1941 avec les exportations de wolfram.
L’invasion de la colonie portugaise de Timor par des troupes australiennes (le 17 décembre 1941) et le démantèlement du réseau secret britanniques « Shell » n’arrangent pas les relations entre le Royaume-Uni et le Portugal. « Shell », un réseau organisé par le SOE (Special Operations Executive), avec l’aide de Portugais, afin de contrer une éventuelle invasion allemande du Portugal. Ce réseau est dirigé par Cecil Rogerson, vice-consul et délégué de la compagnie Shell à Porto. Il ne tarde pas à être repéré par la PVDE qui démantèle son réseau, accusé de vouloir renverser l’Estado Novo. Parmi ses agents, des Portugais, avec une majorité d’opposants à l’Estado Novo mais très peu de communistes et en marge du PCP (Partido Comunista Português).
Le blocus maritime imposé à la Péninsule ibérique est renforcé par les États-Unis à partir de mars 1942. La neutralité espagnole et portugaise est vitale à l’heure où les Alliés subissent de lourdes pertes dans l’Atlantique. Après le débarquement allié en Afrique (Operation Torch) et la reddition des forces germano-italiennes, le rapprochement de l’Espagne et des Alliés à partir de la fin 1942 et l’éloignement de la menace d’une invasion de la Péninsule ibérique par l’Allemagne, les Alliés utilisent sans demander l’accord du Portugal l’Atlantique portugais, afin de neutraliser la menace sous-marine allemande, et ils occupent les Açores. La neutralité portugaise d’equidistante devient colaborante. En août 1943, Salazar cède aux exigences alliées en échange d’un accord de fourniture de carburant, la promesse de ne pas remettre en question l’empire et l’Estado Novo. Entre juin 1944 et mai 1945, la neutralité portugaise se prépare à l’après-guerre et le pays se rapproche des États-Unis, contraint et forcé. Les États-Unis conservent leur base aux Açores, la base de Lajes sur l’île de Terceira.
Olivier Ypsilantis