Dans les années 1930, les Juifs sont peu nombreux au Portugal et dans son empire. Ils sont dans leur très grande majorité des Séfarades revenus au Portugal au XIXème siècle, en provenance d’Afrique du Nord et initialement installés dans les archipels des Açores, de Madère, de Cabo Verde ainsi que dans l’Algarve et, plus tard, à Porto et Lisbonne. C’est avec l’avènement de la République, en 1910, que les Juifs ont enfin les mêmes droits que les autres citoyens portugais. C’est dans ce contexte qu’une organisation juive prend contact avec des membres de la communauté juive portugaise et des parlementaires portugais dans le but d’établir une colonie juive en Angola, alors pays de l’Empire portugais. Le projet est accepté par la Chambre des députés en juillet 1913 ; il n’aboutira toutefois pas. Cette même année, au cours des guerres balkaniques, les Juifs de Salonique d’origine portugaise, soit environ quatre cents familles, sollicitent la nationalité portugaise alors que les armées grecques occupent la ville. Leur demande est acceptée mais pour une durée provisoire. Un drame va cependant leur être favorable. En effet, le grand incendie de 1917 à Salonique détruit les documents à présenter aux autorités portugaises ; et ainsi ces Juifs vont-ils pouvoir profiter, si je puis dire, du bénéfice du doute.
L’antisémitisme politique est alors très faible au Portugal. Les idéologues qui le promeuvent sont très peu nombreux et leur influence est très limitée. Citons le mouvement Integralismo Lusitano (né en 1914) et son principal animateur, António Sardinha, un défenseur de l’Inquisition. Le poète Mário de Saa publie en 1921 un opuscule dans lequel il s’emploie à dénoncer les origines sémites de la plupart des figures républicaines, banquiers, industriels, artistes et poètes. Mário de Saa ne souhaite pas le retour de l’Inquisition car, selon lui, elle a fait pénétrer plus encore les Juifs dans la population du pays. En 1923 est publiée la première traduction des « Protocoles des Sages de Sion » accompagnée de commentaires de Francisco Pereira de Sequeira et de José Augusto de Lemos Peixoto, dirigeants de Juventudes Monárquicas Conservadoras. L’écrit antisémite le plus violent jamais publié au Portugal est un texte d’António da Silva Pena Peralta (pseudonyme, « Paulo de Tarso ») intitulé « Crimes da Franco-Maçonaria Judaica ». Il est membre de l’Acção Realista Portuguesa de l’Algarve.
Redisons-le, au cours des vingt premières années du XXème siècle, l’antisémitisme portugais est plutôt un antisémitisme d’importation (notamment français), mais il reste de très basse intensité, insignifiant par rapport à celui de nombre de pays d’Europe.
Le 23 juin 1923, les représentants de la Comunidade Israelita de Lisboa (CIL) se déclarent préoccupés par une possible résurgence de l’antisémitisme au Portugal suite à une visibilité accrue des communautés marranes du Nord du pays, notamment avec la Obra do Resgate du capitaine Artur Carlos de Barros Basto, et de supposées actions prosélytes destinées à faire revenir des descendants de Juifs à la religion de leurs ancêtres. Les dirigeants du CIL se veulent rassurants. Moisés Bensabat Amzalak et Adolfo Benarus déclarent être conscients que de telles actions pourraient susciter un profond ressentiment envers les Juifs dans le pays. Le capitaine Artur Carlos de Barros Basto est tracassé par le régime de l’Estado Novo lorsqu’il décide de raviver ces communautés juives du Nord du pays, principalement à Porto. En 1932, alors que Salazar devient chef du Gouvernement et qu’il s’emploie à structurer l’Estado Novo, est fondée l’organisation fasciste portugaise, Movimento Nacional-Sindicalista (MNS) de Francisco de Barcelos Rolão Preto, organisation qui sera dissoute par Salazar au bout de deux ans. En 1933, les fascistes portugais saluent l’arrivée de Hitler au pouvoir mais le journal du MNS clarifie la position de cette organisation : s’il y a un problème juif en Allemagne, il n’y en a pas au Portugal, le problème ayant été réglé par D. Manuel I.
Les témoignages des réfugiés juifs concordent, ils ne se heurtent pas à des manifestations d’antisémitisme au Portugal. L’arrivée des Juifs allemands provoque une certaine perplexité parmi les Portugais qui ne comprennent vraiment pas que ces réfugiés éduqués et d’aspect plutôt soigné soient rejetés par leur pays d’origine, qu’un Juif allemand cesse d’être allemand parce que juif. Pour les Portugais de la rue mais aussi pour les membres de l’appareil de l’Estado Novo, le concept de race ne coïncide pas avec celui de nationalité. Le concept de race au sens biologique n’entre pas dans leur mentalité. Reste la question religieuse dans un pays exclusivement catholique. Le régime de Salazar n’a pas introduit la notion de race, et il ne l’introduira jamais (sauf dans les colonies d’Afrique) dans les concepts de citoyenneté et de nationalité. Il est vrai que le mot « raça » est fréquemment employé dans les années 1930 par l’Estado Novo, mais exclusivement dans une perspective de communauté nationale historique et culturelle, en aucun cas dans une perspective ethnico-biologique.
Les Juifs du Portugal sont alors ignorés de la population. Ils sont très peu nombreux et infiniment discrets, si discrets qu’ils peuvent passer pour des chrétiens, ce qu’ils sont d’un certain point de vue en tant que descendants de marranes. En bon conservateur de son temps, Salazar juge que les Juifs portugais doivent jouir des mêmes droits que n’importe quel citoyen portugais aussi longtemps qu’ils ne s’adonnent pas à des activités contre le régime. En 1934, Salazar déclare que le nationalisme portugais refuse « l’idéal païen et anti-humain consistant à déifier une race ou un empire ». Dans un recueil de textes de propagande intitulé « Como se Levanta um Estado » (1937), Salazar critique sans les désigner les lois de Nuremberg. Bref, il ne s’agit pas ici de faire l’éloge de Salazar et de son régime mais de bien marquer la différence entre ce régime conservateur et casanier et la radicalité révolutionnaire et impérialiste du nazisme.
Le projet d’un établissement juif en Angola est ressorti des dossiers en 1936. Le Conselho do Império s’y oppose, prétextant que les Juifs sont peu enclins à l’agriculture et que leur religion risquerait de perturber l’organisation sociale des colonies. Argument de Marcello Mathias, qui avait voulu invalider la loi de 1913 qui concédait la nationalité portugaise aux Juifs (d’origine portugaise) de Salonique : les Juifs sont inassimilables et en les accueillant on risque de créer un « problema semita ». Bref, il n’y a pas de « question juive » au Portugal parce qu’il n’y a (presque) pas de Juifs. Ouvrir le pays à l’immigration juive, c’est aller au-devant de problèmes, avec cette crainte : que les Juifs se livrent au prosélytisme pour faire revenir les marranes au judaïsme, autrement dit qu’ils « volent » des chrétiens à l’Église. Des articles paraissent dans la presse portugaise qui accusent Hitler de faire fuir les Juifs d’Allemagne et, ainsi, de porter préjudice à la tranquillité du Portugal en favorisant les actions d’agents du « judaïsme anglais » dans le Nord du pays, une allusion à la Obra do Resgate d’Artur Carlos de Barros Basto mais aussi à l’arrivée de réfugiés juifs, la plupart de passage et désireux de se rendre sur le continent américain. Membre de la communauté juive de Lisbonne et dirigeant de la Comissão de Apoio aos Refugiados Judeus (Comassis) au Portugal, Augusto d’Esaguy fait l’éloge de la sympathie et de la bonne volonté des Portugais à l’égard des réfugiés, ce qui efface la dette (divida) qu’ils ont envers les Juifs suite aux persécutions du XVème et XVIème siècles. Augusto d’Esaguy fait également l’éloge du gouvernement Salazar. Agit-il ingénument ou par calcul, afin d’espérer augmenter l’aide des organisations juives américaines aux réfugiés ? Parmi les arguments avancés par la Comassis : si l’afflux de réfugiés devient un fardeau pour le contribuable portugais, le régime en viendra à restreindre leur accueil, d’autant plus que les réfugiés sans moyens sont de plus en plus nombreux.
L’Église portugaise se montre critique envers le nazisme, surtout à partir de 1938. Mais cette critique porte sur ses menées contre l’Église et les organisations catholiques ainsi que la mainmise progressive de l’État sur l’éducation. Généralement, elle ne dénonce pas ouvertement l’antisémitisme du régime. Le cardinal patriarche de Lisbonne, Manuel Gonçales Cerejeira, un intime de Salazar, s’élève contre le nazisme et son culte païen de la force et de la violence ainsi que la tentation eugéniste.
En 1936, l’Estado Novo se durcit. Ouverture du camp de Tarrafal, le plus dur des camps portugais, sur la plus grande des îles de l’archipel du Cap-Vert, l’île de Santiago. Des organisations d’encadrement de la population sont mises sur pied – voir notamment la Legião Portuguesa et Mocidade Portuguesa. Ce durcissement s’explique en partie par la victoire du Frente Popular en Espagne puis le soulèvement militaire conduit par Franco auquel Salazar apporte très vite son soutien. On proclame l’homme nouveau (homen novo) mais on se contente de transmettre des valeurs traditionnelles, catholiques et conservatrices. Une fois encore, rien à voir avec le nazisme et pas tant avec le fascisme. Peu après la victoire du Frente Popular en Espagne, le Portugal commence également à durcir les conditions d’entrée dans le pays. Je passe sur les détails d’imbroglios administratifs.
En 1936, des articles antisémites paraissent dans la presse portugaise, des articles qui dénoncent le judaïsme comme « père du communisme » (pai do comunismo). La même année et l’année suivante, Artur Carlos de Barros Basto est tracassé par la justice et en 1938 il est rayé des cadres de l’armée. A partir de 1937, et jusqu’en 1941, toujours plus de réfugiés sont détenus et des Juifs allemands sont expulsés du Portugal. Ce durcissement survient alors que l’Estado Novo est attaqué, révolte de marins de l’Organização Revolucionária da Armada (ORA, du PCP) et, surtout, attentat contre la personne de Salazar (4 juillet 1937), attentat mis par la PVDE (Polícia de Vigilância e Defesa do Estado) sur le compte des communistes alors qu’il s’agit d’anarchistes. Ces expulsions de réfugiés émeuvent notamment l’HICEM, une société d’aide aux immigrants juifs. Le secrétaire-général du MNE (Ministério dos Negócios Estrangeiros), Luís Teixeira de Sampoyo, se veut rassurant : seuls les réfugiés apatrides avec passeports falsifiés ou les individus aux antécédents douteux seront expulsés. Le dirigeant de la Comunidade Isrealita de Lisboa, ex-président honoraire de l’HICEM à Lisbonne, Moisés Bensabat Amzalak, déclare que ces expulsions ne répondent en rien à une politique antisémite orchestrée par le gouvernement portugais mais à une dénonciation du parti nazi (NSDAP) transmise à la PVDE précisant que des visas étaient délivrés à des communistes. Je ne sais si Moisés Bensabat Amzalak, un proche de Salazar, voulait préserver le régime et donc sa place ou bien s’il était parfaitement ingénu, sur cette question tout au moins. En 1937, Adolfo Benarus, dirigeant de la CIL, publie un livre dans lequel il affirme qu’il n’y a pas d’antisémitisme au Portugal, à l’exception de quelques individus qui véhiculent des théories élaborées à l’étranger, théories qui par ailleurs ne trouvent aucune application dans le pays. Et il prend soin de rendre hommage à Salazar et sa censure qui s’emploient autant que possible à décourager cet antisémitisme d’importation. Une fois encore, ce responsable cherche à protéger sa place en flattant le dictateur car des articles antisémites paraissent tout de même dans la presse alors que l’Estado Novo a organisé une censure extrêmement efficace.
(à suivre)
Olivier Ypsilantis