Il est fort possible que des « Je me souviens » de cette série se retrouvent sous une forme à peine différente sur d’autres « Je me souviens » publiés sur ce blog – il y en a soixante-seize séries. Mais qu’importe ! La mémoire revient volontiers sur ses pas.
Je me souviens de ce petit gâteau acheté chez un marchand ambulant, à Athènes, sur la place Syntagma. Des grains de sésame restèrent entre mes dents. Je les ôtai un à un et les croquai délicatement afin de faire revenir leur saveur. Aujourd’hui encore, je me puis retrouver cette saveur sans me retrouver sur la place Syntagma, sous un ciel clair de printemps.
Je me souviens des lunettes à grosses montures rondes de Constantin Cavafis. J’avais accroché son portrait sur un mur de l’appartement d’Athènes, une photographie en noir et blanc achetée chez un photographe du quartier. Ainsi avais-je le sentiment sous son regard d’être aidé dans la lecture de ses poèmes. Et il m’a probablement aidé car leur saveur ne m’a jamais quitté.
Je me souviens de l’invasion turque de Chypre. Je me souviens qu’elle a été provoquée (au moins en partie) par les provocations d’un régime grec finissant, avec coup d’État à l’intérieur d’un régime issu d’un coup d’État, avec éviction de Giorgos Papadopoulos par Dimitrios Ioannidis, chef de la police militaire (ESA) et surnommé « le dictateur invisible » (ο αόρατος δικτάτορας).
Je me souviens des yeux de Mélina Mercouri – comment les oublier ? Ils irradiaient.
Je me souviens des garçons de Yannis Tsarouchis. A ce propos, je me souviens que tsarouchi est le nom de ces galoches (τσαρούχι) qui ont une longue histoire et que portent les Evzones de la Garde présidentielle grecque en tenue d’apparat.
Je me souviens du golfe Saronique, du golfe de Corinthe, du golfe Argolique ; je me souviens du golfe Navarino, du golfe de Marathon, du golfe de Nauplie ; je me souviens d’anses et de criques ; je me souviens…
Je me souviens que Héphaïstos surprit sa femme Aphrodite au lit avec son amant Arès, qu’il les attrapa avec un filet invisible et appela les dieux pour qu’ils jouissent du spectacle et fassent honte aux amants qui finiront par être libérés grâce à l’intervention de Poséidon, se sépareront et partiront se cacher, honteux.
Je me souviens des Evzones devant le mémorial du Soldat inconnu et de la chorégraphie assez complexe de la relève de la garde.
Je me souviens de la fraîcheur blanche et bleue des chapelles au cours d’étés grecs.
Je me souviens de la silhouette des popes, des silhouettes noires que soulignait la blancheur aveuglante des murs passés à la chaux, des silhouettes que le kamilavkion (καμιλαύκιον) rendait encore plus imposantes.
A propos de coiffe, je me souviens que le pakol, cette coiffe portée dans certaines régions du nord-est de l’Afghanistan, serait d’origine grecque, l’une des marques du passage d’Alexandre le Grand. Massoud le Tadjik le portait.
Je me souviens de la retsina (je préfère mettre ce mot au féminin, comme en grec), ce vin auquel de la résine de pin est ajoutée au cours de la fermentation. Ce vin m’a d’abord surpris puis je l’ai aimé sous le soleil d’été grec, ce vin devant être bu très frais. Je me suis senti encore plus grec en le buvant. Je me souviens que cet ajout particulier viendrait de l’Antiquité, lorsque l’étanchéité des amphores était assurée par un badigeonnage de résine à l’intérieur.
Je me souviens d’avoir aimé Athènes au point de vouloir embrasser son asphalte.
Je me souviens de cette garde-frontière grecque, à la frontière gréco-yougoslave. J’étais en train. Elle me demanda mes papiers. Je pensai alors qu’elle était la plus belle femme du monde, teint mat, yeux verts en amande.
Je me souviens de la koré de l’Acropole, la 674, la plus belle de toutes, avec l’ovale de son visage, ses yeux en amandes, l’élancement de sa silhouette…
Je me souviens que le drapeau grec présente neuf bandes horizontales où alternent le bleu et le blanc. Je me souviens que ces bandes représentent les neuf syllabes de la devise Ελευθερία ή Θάνατος, soit Liberté ou mort, un cri de ralliement au cours de la guerre d’indépendance (1821-1829).
Je me souviens de ces pâtisseries lourdes et poisseuses mais si appétissantes que même sous le soleil d’été athénien je ne pouvais résister à l’envie d’en savourer, lentement, très lentement, à commencer par le kadaifi aux noix emmaillotté dans des cheveux d’ange. Mais ce que je préférais c’était le yaourt grec, celui que je goûtais sur la place Omonia, dans un grand café néo-classique (je revois ses murs jaunâtres, ses plafonds très hauts et ses ventilateurs plutôt lents), du yaourt fait avec du lait de brebis, épais, crémeux et recouvert d’une couche de miel doré, dense comme un vieux vitrail. En observant cette nourriture, j’avais la certitude que Dieu existait, une impression que j’avais eu en observant sous le soleil des grappes de raisin en Crète.
Je me souviens que dans ma jeunesse le nom Karamanlis revenait souvent. Je me souviens de son élection en novembre 1974, quelques mois après la chute de la junte militaire. Je me souviens qu’après avoir été Premier ministre, il sera élu président de la République. Je ne souviens que les antennes de son parti (Néa Dimokratia – Νέα Δημοκρατία) étaient très présentes et jusque dans les villages de Grèce, avec cette couleur bleue, emblématique, et ces deux lettres NΔ. Le PASOK (ΠΑΣΟΚ) quant à lui avait adopté le vert et les communistes (KKE) restaient fidèles au rouge.
Je me souviens d’airs (inoubliables) de Mikis Theodorakis, en particulier la danse de Zorba, du sirtaki, une danse conduite par Anthony Quinn. A ce propos, je me souviens de Michael Cacoyannis et de Nikos Kazantzakis. Je me souviens de mon amertume en prenant connaissance de l’antisémitisme d’un musicien qui m’avait donné l’envie de danser.
Je me souviens de Costa-Gavras, en particulier de « Z », d’après le roman de Vassilis Vassilikos, avec Jean-Louis Trintignant dans l’un de ses meilleurs rôles. Je me souviens de « L’Aveu » et d’Yves Montand dans son meilleur rôle. Je me souviens de « État de siège ».
Je me souviens que les Grecs et les Turcs, toujours plus ou moins prêts à se faire la guerre, se précipitent les uns chez les autres lorsque survient un tremblement de terre. On a évoqué à ce sujet une « Earthquake diplomacy » qui pourrait être élargie et conduire à une amitié et une coopération qui ne se manifesteraient pas qu’à l’occasion de tremblements de terre.
Je me souviens des tensions suscitées par le navire sismique turc Oruç Reis, en 2020, lorsqu’il se mit à naviguer dans des eaux contestées, aux abords de l’île grecque de Kastellórizo.
Je me souviens des tensions au sujet des deux îlots inhabités « Imia », dans la mer Égée.
Je me souviens des manifestations organisées au cours de l’été 2000 par les plus hautes autorités religieuses afin de protester contre cette mesure visant à supprimer l’appartenance religieuse des papiers d’identité.
Je me souviens du néphos (νέφος) sur Athènes. Le néphos : nom donné au nuage brunâtre de pollution composé de dioxyde de souffre, de monoxyde de carbone, et d’ozone au-dessus d’Athènes, en hiver (en situation anticyclonique stable) ou en été (quand la température dépasse 34°C). Je me souviens que certains jours il était inquiétant, brun rougeâtre, lourd comme de la terre qui retombe après un bombardement aérien. Mais le lendemain, les vents l’avait dissipé et le ciel était d’un bleu pur et sans reprise.
Je me souviens des spectacles de Karaghiózis (Καραγκιόζης) et Evgénios Spatháris.
Je me souviens que le mot qui revenait le plus souvent dans les conversations entre amis était malaka (μαλάκας) ; je n’ai pas le souvenir de l’avoir entendu comme une injure.
Je me souviens de ma surprise quand, petit garçon, j’entendis un parent dire d’une parente qu’elle était « une fille de Sappho ». Cette désignation m’intrigua jusqu’à ce que je découvre, péniblement, dans un dictionnaire Larousse, qui était Sappho et que le mot « lesbienne » venait de l’île de Lesbos où cette poétesse avait vécu.
Je me souviens d’un oncle fredonnant une chanson paillarde, « Le Musée d’Athènes », avec refrain : « Et les roustons-tons-tons du pèr’ Platon (bis) Ohé ! Ohé ! ». Et tous et toutes y passaient, Diane, Hercule, Ulysse, Périclès, Socrate et bien d’autres. Il me semble que cet oncle remplaçait à l’occasion « Platon » par « Caton » mais ma mémoire me joue peut-être un tour.
Je me souviens (je l’ai écrit quelque part, me semble-t-il) que ma mère m’achetait des slips de la marque Athena. La marque existe encore ainsi que je viens de le vérifier mais l’emballage que j’appréciais a disparu ; on y voyait tout simplement le Parthénon.
Je me souviens d’un scandale sans précédent en Grèce, l’affaire Koskotas que l’on a comparée à l’affaire Staviski, une affaire qui secoua Andréas Papandréou peu après sa sortie de l’hôpital, à Londres.
Je me souviens d’Alexandre Iolas décédé en 1987, un personnage étrange, fascinant à sa manière mais qui lorsque je vivais en Grèce était conspué dans le pays, notamment pour commerce illicite d’antiquités, une affaire jamais élucidée comme toutes les autres accusations dont il avait été chargé. Je me souviens que Costa-Gavras avait pris l’initiative de le défendre, une initiative approuvée par de nombreuses personnalités internationalement reconnues.
Je me souviens quand les dessins d’Alekos Fassianos étaient à la mode.
Je me souviens que Jacqueline Kennedy a épousé en secondes noces Onassis qui avait été l’amant de Maria Callas. Je me souviens de la mort de son fils Alexandre.
Je me souviens…
Olivier Ypsilantis