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Antisémitisme avez-vous dit ?

La naissance de l’antisémitisme européen violent pourrait se situer vers la fin du XIème siècle – voir les Croisades. Durant un millénaire et jusqu’à aujourd’hui se sont déposées sur la couche religieuse d’autres couches (comme des strates géologiques), politiques, économiques, culturelles. Ainsi que je l’écris volontiers, l’origine de l’antisémitisme sous toutes ses formes est religieuse ; tout procède de l’antijudaïsme pour y revenir à l’occasion. La version « raciste » de l’antisémitisme est plus récente. Elle s’exprime politiquement dans nos sociétés fortement sécularisées. L’antijudaïsme n’est plus explicite ; il faut creuser pour le découvrir, à la manière du géologue ou de l’archéologue – on en revient aux strates. Il faut creuser… mais parfois il suffit simplement de gratter.

Les préjugés antisémites s’expriment volontiers à voix basse car depuis la Shoah ils sont jugés inconvenables. Notons pourtant qu’avec le changement de population (la forte immigration musulmane, essentiellement arabo-musulmane) ces préjugés haussent le ton et s’expriment toujours plus sans détour, surtout depuis le 7 octobre, et le déclanchement de la guerre dans la bande de Gaza où le Hamas a une excellente connaissance des rapports très ambigus que l’Occident (plus particulièrement l’Europe) entretient avec Israël mais aussi avec les Juifs en général. De ce point de vue, le Hamas joue magistralement sa partition car il sait que plus le conflit dure dans la bande de Gaza plus il gagne en sympathie en Europe et ailleurs. C’est « le nouvel antisémitisme » que promeuvent, généralement implicitement, les médias de masse. L’antisémite est passé de mode, soyez antisioniste ! It’s in vogue ! Et l’antisionisme n’a rien jeté et rejeté de l’antisémitisme ; nous sommes entrés dans l’ère du recyclage à 100%.

L’antisémitisme de gauche et l’antisémitisme de droite peuvent tantôt mêler leurs eaux, tantôt s’écouler par des canaux différents ; et cette remarque pourrait être le sujet d’une étude considérable et en constante expansion. A gauche, l’antisionisme offre une riche palette. Le parti pris anti-israélien peut être aussi discret que systématique. Le juriste britannique Trevor Asserson l’a montré dans une analyse des reportages de la BBC sur le Moyen-Orient. Avec ces médias français, ce parti pris est quotidien. Dans la dénonciation d’Israël, l’antijudaïsme peut à tout moment être utilisé à des fins politiques. Un exemple parmi tant d’autres. Dans La Stampa, un quotidien italien, une caricature montre un char israélien qui pointe son canon vers l’Enfant Jésus qui s’interroge : « Ils ne vont tout de même pas me tuer encore une fois ? » Il n’est pas nécessaire que je multiplie les exemples à ce sujet, le recyclage des vieux préjugés antijuifs n’en finit pas. Le Juif déicide, mieux, le Juif tueur de l’Enfant Jésus, le Juif tueur d’enfants à des fins rituelles, autant de ragots meurtriers propagés dans l’Europe médiévale, dans l’Europe chrétienne. Et ce n’est pas tout : on retourne la Shoah contre les Juifs. En décembre 2003, Dieudonné se montre sur France 3 (une télévision d’État) habillé en Juif ultra-orthodoxe (pour reprendre une désignation courante qui ne me plaît guère) qui fait le salut hitlérien en hurlant « Heil Israël ! »

La Shoah est retournée contre les Juifs et de bien des manières. Un autre exemple parmi tant d’autres. Le quotidien grec Ethnos (d’orientation socialiste) a publié une caricature représentant deux soldats de Tsahal en uniforme nazi avec l’étoile de David sur le casque poignardant deux Arabes. En légende : « Ne te sens pas coupable, mon frère. On n’a pas été à Auschwitz et à Dachau pour souffrir mais pour apprendre. »

Nombre d’Européens condamnent l’antisémitisme, il n’empêche qu’il est partie intégrante de la culture européenne ainsi que nous pouvons le noter dans la plupart des médias et sous toutes leurs formes, chez de nombreux politiciens et intellectuels. C’est ainsi, il faut en prendre note sans pour autant voir dans chaque Européen un antisémite, ce serait aussi injuste que stupide.

L’antisémitisme européen n’est en rien résiduel, confiné dans des classes d’âge vieillissantes ; il est éternellement jeune ; il a découvert la fontaine de Jouvence. L’Europe a des racines judéo-chrétiennes a-t-on l’habitude de dire. Ce n’est pas faux mais il n’est pas moins faux de dire qu’elle a en partie construit sa spécificité sur l’antijudaïsme, que l’Europe a des fondations anti-judaïques. J’ai été heureux de rencontrer cette remarque en lisant Jean-Claude Milner car elle va dans le sens de ce que j’éprouve depuis des années. Jean-Claude Milner a écrit un livre au titre éloquent, « Les penchants criminels de l’Europe démocratique ». Depuis sa publication, en 2003, ses penchants criminels se sont affirmés et ils s’affirment à un rythme toujours plus soutenu depuis le 7 octobre. L’antisémitisme est un repère qui permet à l’Europe (j’entends l’Union européenne, soit cette chose politico-administrative à la substance et aux contours peu définis) d’espérer se faire, soit gagner en consistance et en précision. L’Europe aime donner des leçons de morale et de bonne conduite à Israël, l’Europe aime morigéner Israël, peut-être parce que l’aire européenne a précisément été l’aire de la Shoah. Cette dénonciation acharnée d’Israël est bien un nouvel antisémitisme par lequel l’Europe s’efforce de construire son identité (on ne construit une identité qu’en désignant une contre-identité clairement identifiée) en renouant avec une « tradition ». L’antisémitisme européen du XIème siècle (un antisémitisme particulièrement meurtrier avec ses multiples tueries de masse, un antisémitisme soutenu par une politique et son discours) accompagna l’émergence d’un nouvel ordre de la chrétienté, une réorganisation de la chrétienté impliquant l’élaboration d’une identité. Andrei S. Markovits a tenu à ce sujet d’intéressants propos.

Parmi les milieux où prospère l’antisionisme, les milieux d’extrême-gauche mais aussi de centre-gauche (voir les partis socialistes), probablement contaminés sur leur côté gauche. Cet antisionisme a une histoire qui tient en partie à un argumentaire organisé par l’Union soviétique suite à la guerre des Six Jours (1967) et qui accusait Israël d’être un État colonialiste. L’accusation s’est étoffée au fil des décennies. Ainsi que le note Georges Elia Sarfati, l’État d’Israël se voit accusé par toute une propagande de nazisme, de racisme, de colonialisme et d’impérialisme.

L’antisémitisme et l’antisionisme ont tellement à voir l’un avec l’autre qu’il faudrait ne pas hésiter à faire usage d’un néologisme : antisiomite et dérivés, né de la combinaison antisioniste / antisémite.

La lutte contre l’antisémitisme en Europe conduite par les autorités tourne en rond car si elle sait être sincère, ces mêmes autorités multiplient sur un mode plus ou moins implicite, plus ou moins explicite les condamnations unilatérales d’Israël. Une analyse exhaustive des déclarations des ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne au cours de ces dernières années pourrait contribuer à donner la mesure de l’hostilité avouée et inavouée de cette dernière envers Israël. C’est un peu l’histoire d’un pompier pyromane.

Nos relations d’intérêt avec le monde arabo-musulman et une certaine immigration activent l’antisémitisme/antisionisme européen, soit l’antisiomitisme européen. Deux antisémitismes s’activent mutuellement.

Rappelons que deux fleurons de l’antisémitisme, soit « Mein Kampf » et « Les Protocoles des Sages de Sion » sont toujours des best-sellers dans le monde arabo-musulman et plus généralement musulman, soit deux produits élaborés en Europe. Les contenus éducatifs sont imprégnés d’antisémitisme dans un certain nombre de pays du monde, et n’oublions pas les prêches dans les mosquées, souvent axés sur la malfaisance du Juif. Cet antisémitisme musulman recycle les pires calomnies concoctées en Europe, principalement aux époques médiévales, des calomnies délaissées en Europe mais qui y sont diversement réactivées précisément par cet antisémitisme musulman. Notons au passage que lorsqu’il est question d’Israël le discours tenu à l’extrême-gauche et à l’extrême-droite (ou, plus exactement, à l’ultradroite) mêlent leurs eaux.

Les musulmans nous renvoient donc un produit hautement toxique et hautement explosif. Les contempteurs d’Israël affectionnent l’image de l’enfant, l’enfant opprimé par le Juif d’Israël, une histoire médiévale et très chrétienne activée par la propagande palestinienne mais aussi dans divers pays à majorité musulmane. Les médias occidentaux aiment également les arrêts sur images avec mises en scène où l’enfant (palestinien) est exhibé, avec multiples trucages dont les plus simples (et les plus efficaces) : la décontextualisation, le copier-coller à l’aide de cadrages choisis. L’image passe immédiatement dans le sang ; et l’enfant mort ou souffrant attribué à Israël – aux Juifs – est d’une efficacité jamais démentie. Après nous avoir montré un enfant décharné (de fait atteint d’une maladie congénitale) avec cadrage destiné à souligner le propos, soit Israël tueur d’enfants, la colère contre Israël est montée d’un cran : Israël organise la famine et les premières victimes sont les enfants. Ce trucage suffit à imposer auprès des masses ces équivalences : Gaza = Auschwitz et les victimes d’hier sont les bourreaux d’aujourd’hui. Ces photographies et ces séquences filmées ne sont jamais remises en question, y compris chez des individus par ailleurs habitués à exercer leur esprit critique. Pourquoi ? Cette question est immense et je ne puis qu’apporter des bribes de réponses. Un vieil héritage, un héritage multiséculaire se voit réactivé et il agit comme un anesthésiant, comme un sédatif mais aussi comme un anabolisant. Anesthésiant et sédatif car l’esprit critique se voit mis en sommeil, anabolisant car la masse musculaire de ceux qui veulent en découdre avec Israël se voit augmentée.

Il ne s’agit plus de militer pour un monde Judenfrei mais pour un monde sans État juif, débarrassé d’Israël. Chez nous, cette lutte contre l’État juif ne se fait pas au nom de l’antisémitisme raciste et brutal, mais au nom des droits de l’homme, de la lutte contre le racisme, le fascisme et autres formes du mal. C’est tellement plus chic ! Cet antisémitisme newlook s’inscrit dans la nouvelle religion de l’humanité, soit l’utopie postnationale – et je pourrais une fois encore en revenir à cet essai magistral d’Alain Finkielkraut : « Au nom de l’autre. Essai sur l’antisémitisme qui vient ».

Olivier Ypsilantis

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