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Antisémite au nom de la démocratie…

Aujourd’hui le courant antisémite cherche à s’imposer au nom de la démocratie, un phénomène dont en Europe on peut prendre quotidiennement la mesure. Shmuel Trigano se propose d’analyser ce phénomène inquiétant et pourrait-on dire a priori paradoxal.

Ce phénomène est particulièrement marqué en Europe. Il est curieux que l’Europe qui ne cesse de se présenter comme le plus fervent défenseur de la démocratie ne défende pas avec plus de ferveur la démocratie israélienne, une exception dans une gigantesque aire géographique. Les démocraties européennes devraient pourtant s’interroger : comment un pays à ce point assailli parvient-il à maintenir une société ouverte, un État de droit, un pays qui en pleine guerre tolère que des opposants manifestent bruyamment, que divers secteurs de la société israélienne (y compris des plus hauts responsables de l’armée) puissent exprimer leur désaccord sans être inquiétés ? Et que dire de la Knesset !

Aujourd’hui, la condamnation morale ou, plutôt, idéologique d’Israël vient pour l’essentiel d’une génération qui a été diversement de gauche dans sa jeunesse et qui après la chute de l’Union soviétique et son empire a senti le sol se dérober sous ses pieds et s’est accrochée aux branches des « droits de l’homme » et autres poncifs suffisamment vagues pour que chacun les interprète à sa manière et s’y laisse prendre. Ce glissement s’est fait d’autant plus sûrement que l’antisionisme a été élaboré dans les laboratoires du communisme international, surtout dans la dernière période du stalinisme avec notamment le procès des Blouses blanches (1953), l’Union soviétique qui avait pourtant soutenu la création de l’État d’Israël et les débuts de cet État car l’envisageant comme un partenaire potentiel dans le camp socialiste et un contrepoids à l’influence britannique puis américaine dans la région.

Dans ces laboratoires donc a été élaboré un produit très efficace puisque ses effets se font sentir encore aujourd’hui et qui loin de faiblir semble gagner en puissance. Le communise international dénonce donc l’État-nation dont il cherche la dissolution ; et ainsi a-t-il trouvé un allié, l’islamisme, un mouvement lui aussi internationaliste dont le poids se fait toujours plus sentir, principalement en Europe, dans nos démocraties européennes. Le communisme international et l’islamisme se sont rencontrés un peu par hasard. Shmuel Trigano juge qu’une mutation très profonde s’est opérée dans les années 1980, avec une morale valorisant le devoir et le sacrifice de soi à une morale célébrant la victime. J’ai pu observer ce phénomène sur quatre générations, soit les grands-parents, les parents, ma génération et la génération suivante. J’ai pris note de ce changement à ma génération, un changement d’abord timide qui est allé en s’accélérant à la génération suivante, une génération probablement ni pire ni meilleure que celles qui l’ont précédée. Cette tendance à la victimisation semble à présent gagner l’ensemble de la société. La posture de victime peut donner bien des avantages ou, tout au moins, éviter bien des inconvénients. Cette victimisation marche main dans la main avec le narcissisme, un narcissisme inférieur, le narcissisme supérieur pouvant accompagner la création artistique sous toutes ses formes et donc se sublimer, contrairement à ce narcissisme inférieur qui tourne en rond comme un petit animal en cage.

Mais j’en reviens à Shmuel Trigano. Il juge que cette évolution morale et sociétale est due au contrecoup de la Shoah. Son échec face au totalitarisme aurait conduit la démocratie à s’identifier à la victime afin de se ménager une continuité morale. A partir de ce moment, être démocrate signifiait s’identifier à la victime en commençant par désigner la nation – l’État-nation – et toute identité collective comme étant à l’origine des pires horreurs perpétrées au XXème siècle. A présent, être démocrate c’est aussi être du côté des Palestiniens, victimes d’autant plus idéales que leurs « bourreaux » sont des Juifs, des Israéliens, des Juifs d’Israël qui ont le tort de défendre un pays et ses frontières. A ce reproche s’ajoute la rencontre d’un vieil antisémitisme bien de chez nous (concocté en Europe, des théories auxquelles la France a grandement participé, avec penseurs nationalistes mais aussi socialistes) et de l’islamisme.

Aujourd’hui le nom même Israël est devenu odieux et suscite des réactions automatiques, comme le mot Juif en suscitait dans la France antidreyfusarde ou dans l’Allemagne nazifiée, pour ne prendre que deux exemples parmi tant d’autres ; ce nom est devenu odieux alors qu’il est entré dans le cadre politique moderne de l’État-nation. Le nom Israël est non seulement devenu odieux, il devient toujours plus odieux aux masses – et nous vivons toujours plus à l’ère des masses. L’éthos victimaire de la démocratie et la guerre en cours dans la bande de Gaza activent le rejet d’Israël voire la haine à l’égard de ce pays. Haro sur Israël ! Israël n’a aucune circonstance atténuante ! Oublié le 7 octobre ! Pire ! Dès les premiers coups tirés Tsahal la riposte était jugée disproportionnée. Riposte disproportionnée, un jugement qui n’est appliqué qu’à Israël. On aimerait que ce pays dise qu’il pleut quand on lui crache dessus, quand il pleut sur lui des flots de sang, du sang de ses citoyens, et je dis « citoyen » parce que parmi les assassinés figurent d’abord des Juifs mais aussi des non-Juifs, dont des Bédouins du Néguev. J’insiste sur ce point car il est inadmissible que l’on accuse Israël d’être un État raciste qui célèbre l’exclusivisme juif. En attaquant le Hamas, Israël protège ses citoyens, juifs et non-juifs, avec une armée qui compte également dans ses rangs des non-juifs, à commencer par les Druzes.

Dans la mémoire juive et française on célèbre Stanislas de Clermont-Tonnerre et sa déclaration de la fin décembre 1789 qui demande l’accession des Juifs à la citoyenneté. On connaît le : « Il faut tout refuser aux Juifs comme nation et tout accorder aux Juifs comme individus ». Cette déclaration doit être replacée dans son contexte. Je ne nie pas la bonne volonté de Stanislas de Clermont-Tonnerre envers les Juifs ; mais avec du recul, on peut admettre que cette déclaration portait en elle le refus de l’appartenance des Juifs à un peuple – le peuple juif – et au nom de la démocratie, de la nation citoyenne. Son élan partait d’une bonne intention et nombre de Juifs l’ont célébré et le célèbrent encore, célèbrent ce nom : Clermont-Tonnerre. Le Juif en tant qu’individu se voyait attribuer des droits comme il n’en avait jamais eus dans aucun État-nation. Pourtant, avec du recul, on ne peut que prendre note de l’ambiguïté de cette déclaration, une ambiguïté dont l’auteur ne pouvait avoir conscience, précisément par manque de recul. Ce premier député de la noblesse de Paris aux États généraux était monté dans le train de la Révolution et souhaitait l’avènement d’une monarchie parlementaire inspirée de l’Angleterre (voir les Monarchiens). Mais lui aussi sera emporté dans cette machine devenue folle. Il ne sera pas guillotiné mais défénestré par un groupe d’émeutiers le 10 août 1792.

Donc, par cette déclaration, le Juif est reconnu comme citoyen à part entière mais nié en tant que membre d’un peuple, le peuple juif. Le peuple juif dérangeait, à présent c’est l’État juif – Israël – qui dérange et toujours au nom de l’idéal démocratique, un idéal qui veut s’imposer non plus seulement à l’échelle nationale mais internationale, mondiale. La singularité juive dérangeait, à présent c’est la singularité d’Israël qui dérange. Le Juif allait malgré lui à l’encontre de l’État-nation, à présent ce sont les alter-mondialistes qui le dénoncent, dénoncent Israël. Et je pense à Amos Oz dont je viens de lire plusieurs essais. Il y célèbre les accords d’Oslo en bon israélien de gauche. Ces accords ouvraient selon lui la voie vers la paix. Or, ainsi que le précise Shmuel Trigano : « Les idéologues d’Oslo ont violé l’éthique démocratique ». On se souvient qu’aux élections de 1984 et 1988, Shimon Peres avait présenté son parti, le Parti travailliste, comme « le camp de la paix », interdisant ainsi toute discussion puisque par un tour de passe-passe lexical ce parti se trouvait porteur de la Paix, du Bien donc, laissant ainsi sous-entendre que ses opposants politiques étaient des va-t-en-guerre, des assoiffés de violence.

Je conseille la lecture d’un livre au titre éloquent « L’origine démocratique des génocides » de Julien Brunn, sous-titré « Peuples génocidaires, élites suicidaires ».

Olivier Ypsilantis

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