En 327 av. J.-C., l’armée d’Alexandre est aux portes de l’Inde. C’est une armée augmentée des contingents levés dans ses nouvelles conquêtes, une armée qui compte cent vingt mille hommes. Darius le Grand n’avait pu maintenir sous son autorité les satrapies du Pendjab. Alexandre va les soumettre.
Pour les Grecs, l’Inde représente le bout du monde, avec sa rive orientale (le nord du golfe du Bengale), qu’Alexandre veut atteindre, et qu’il aurait probablement atteinte si son armée ne l’avait forcé au retour. Les géographes macédoniens recueillent autant d’informations qu’ils le peuvent mais rien ne vient contrarier leur idée que le bout du monde se trouve bien à quelques mois de marche, en longeant le massif de l’Himalaya, jusqu’au delta du Gange, point de rencontre du Gange et du Brahmapoutre, aujourd’hui partagé entre l’Inde et le Bangladesh. Ces géographes n’ont pas la moindre idée de ce que représente le sous-continent indien, soit le Deccan, et ils estiment qu’une fois qu’Alexandre et son armée auront atteint la rive orientale de l’Inde, il leur sera possible d’atteindre l’Euphrate sans tarder.
Alexandre a un premier contact avec l’Inde en Sogdiane, par une rencontre solennelle avec le roi de Taxila, dans le Pundjab, une satrapie que ce roi espère conserver et, à cet effet, il multiplie les prodigalités envers Alexandre. La magnificence de ses présents accentue l’intérêt d’Alexandre et ses hommes pour ce pays.
La campagne commence à l’automne. Le froid est intense. Alexandre livre de nombreux combats contre des forteresses frontalières qui, peu habituées aux techniques de siège, se rendent rapidement. Alexandre est blessé deux fois par des flèches, à l’épaule et à la cheville. Il enlève la forteresse de Massaga et, après tractations, le contingent de sept mille mercenaires passe de son côté mais déserte à la faveur de la nuit. Alexandre les fait encercler et massacrer ; il ne peut prendre le risque d’inclure dans son armée des éléments aussi peu sûrs qui pourraient se retourner contre ses soldats.
L’exploit d’Alexandre au cours de cette campagne est la prise d’Aornos, un massif de 2 130 mètres d’altitude bordé de précipices. Il n’est pas question d’assiéger ce massif qui dispose de sources et de terres cultivables. Il lui faut par ailleurs le réduire afin d’assurer ses arrières. Guidé par des natifs hostiles aux défenseurs, Ptolémée s’empare d’un contrefort. Alexandre et ses soldats y montent mais un large fossé leur barre le passage. Il est comblé en un temps record par ses soldats qui abattent des pins dont ils amoncellent les troncs dans ce fossé avant de recouvrir le tout de terre, aménageant ainsi un solide passage. Il fait venir ses catapultes qui frappent les murailles. Les défenseurs s’échappent à la faveur de la nuit, avec l’accord d’Alexandre qui s’épargne ainsi un coûteux assaut. Cet exploit précède Alexandre et lui donne une auréole d’invincibilité. Le gouverneur de Nysa veut la paix. Il se prosterne devant Alexandre qui lui assure sa protection. Entretemps, Héphaistion a fait construire un ponton au-dessus de l’Indus, une prouesse technique qui permet à toute une armée de traverser un fleuve large et impétueux. Alexandre est reçu avec faste par le roi Omphis de Taxila.
En aparté. Dionysos et Héraclès sont associés à l’Inde, et ils précèdent Alexandre qui cherche à surpasser leurs exploits. Les Grecs d’alors voient Dionysos comme un conquérant divin de l’Inde, fondateur de villes comme Nysa. Héraclès y aurait également réalisé des exploits, mais qui ne sont pas décrits avec la vigueur de ceux réalisés par Dionysos. Alexandre se considère comme leur descendant, ce qui explique en partie l’énergie qu’il met à conquérir ces espaces particulièrement hostiles. Cette campagne au-delà de l’Indus est aussi une affirmation de sa propre divinité.
Amiral de la flotte et ami d’enfance d’Alexandre, Néarque rédige une monographie sur l’Inde qui laisse entendre que les Macédoniens entrèrent en contact essentiellement avec les conquérants aryens du nord, des conquérants qui maintenaient leurs traditions nomades. Ceux de Nysa sont décrits comme blonds et ceux du Pundjab comme de haute stature.
Les royaumes du Pundjab sont constamment en guerre les uns contre les autres. Alexandre le Macédonien qui a expérimenté cet état de guerre constant entre les cités grecques saura en tirer parti. Son alliance avec Omphis suscite la colère de son voisin, Porus, souverain d’un puissant royaume qui s’étend à l’est du deuxième bras du fleuve, l’Hydaspe. Alexandre exige la reddition de Porus qui la refuse. Alexandre rassemble ses forces et celles d’Omphis. Il néglige toutefois un ennemi, les pluies de la mousson. Alexandre est un réaliste, et jamais il ne sous-estime ses ennemis ; par contre, il lui arrive de négliger les facteurs météorologiques. Peut-être a-t-il été averti de ce phénomène qu’est la mousson, mais il ne veut retarder l’issue de la bataille sous peine de passer pour un faible. Aussi se place-t-il à la tête de ses hommes. Il les guide vers l’Hydaspe, sous une pluie toujours plus intense. Les eaux du fleuve se sont gonflées. Héphaistion a fait transférer ses pontons depuis l’Indus, mais il est trop tard pour qu’ils puissent être mis en œuvre. De l’autre côté du fleuve, le roi Porus et son armée appuyée par deux cents éléphants attendent Alexandre. Alexandre a besoin de sa cavalerie. Il sait qu’elle peut affronter les éléphants dans une bataille rangée ; mais pour l’heure, il s’agit de les faire passer de l’autre côté du fleuve au bord duquel se tiennent les éléphants qui, s’ils réagissent, feront paniquer les chevaux qui sauteront des radeaux et se noieront. Il pleut continuellement et les eaux du fleuve ne cessent de gonfler. Alexandre décide alors de tromper l’ennemi en multipliant les astuces. On ne peut que penser, toutes proportions gardées, aux subterfuges mis en œuvre par les Alliés avant le débarquement de Normandie. Alexandre use les nerfs de l’ennemi qui nuit après nuit doit rester sur ses gardes. Porus, le grand guerrier, finit par mépriser cet adversaire qui refuse le combat. Et c’est le moment attendu par Alexandre qui choisit un méandre situé en amont où le mouvement de ses troupes sera dissimulé par un promontoire et une île boisée. Il fait transporter dans le plus grand silence ses radeaux par voie de terre. Cratère garde le camp avec un gros contingent, prêt à franchir le fleuve sitôt que les éléphants seront engagés plus loin, dans la bataille. Alexandre arrive au point de passage, sous la tourmente. Parmi ses officiers figurent Héphaistion et Perdiccas, ainsi que Ptolémée, Lysimaque, et Séleucos, trois futurs monarques. Ils traversent le fleuve avec leurs chevaux placés sur des radeaux. Porus est averti, mais trop tard. Il dépêche l’un de ses fils avec une colonne de char et de cavaliers ; tous sont massacrés. Porus aligne trente mille fantassins, Alexandre en aligne six mille, soit un rapport d’un à cinq. Mais Alexandre dispose de cinq mille cavaliers et Porus seulement de deux mille, suite aux pertes qu’il vient de subir. Porus aligne son infanterie au centre et il la flanque de sa cavalerie ; et devant sont disposés ses deux cents éléphants, séparés les uns des autres par une trentaine de mètres. Alexandre n’a pas l’habitude de répéter ses plans et, face à Porus, il n’a pas en tête d’appliquer le plan de Gaugamèles. Considérant la ligne formidable des pachydermes, il élabore un autre plan. Il demande à ses archers montés (des Thraces dans leur majorité) qu’ils harcèlent l’aile gauche du dispositif de Porus, soit des cavaliers que la cavalerie de Coénos doit prendre ensuite à revers. Les cavaliers de Porus se replient dans un grand désordre vers les fantassins qui se trouvent donc à leur gauche, derrière les éléphants, désorganisant à leur tour ces derniers. Les archers montés d’Alexandre abattent alors méthodiquement les cornacs, laissant les éléphants sans guide. Puis ils harcèlent les éléphants qui se mettent à tout bousculer et piétiner autour d’eux, écrasant les troupes de Porus. La phalange entre en action, harcèle des bêtes totalement désorientées et terrifiées par les coups de javelots et de sarisses ; et les pachydermes augmentent le désordre dans les rangs de Porus qui se retrouvent compressés dans un espace toujours plus réduit. Les Indiens finissent par ouvrir une brèche par où s’échapper, mais Cratère, qui entretemps a franchi le fleuve que plus personne ne défend, leur barre tout retraite. Les pertes indiennes sont considérables, les pertes macédoniennes minimes. Il s’agit de la dernière bataille rangée livrée par Alexandre. J’ai souvent tenté d’imaginer cette bataille, ces dizaines de milliers de fantassins et de cavaliers, sans oublier les deux cents éléphants, tous luttant, luttant sous les pluies de la mousson, dans la boue et le sang. Le film d’Oliver Stone, « Alexander » (2004), avec Colin Farrell dans le rôle d’Alexandre, en rend compte, à sa manière, mais probablement imparfaitement. Cette bataille probablement été beaucoup plus impressionnante.
Le roi Porus n’est pas Darius III et il lutte jusqu’au bout, jusqu’à être blessé. Alexandre éprouve de l’admiration pour son ennemi. Il lui envoie un émissaire et Porus se rend. Alexandre promet de le traiter comme un roi, et il tiendra parole. Sitôt conclu l’acte de soumission, Porus est rétabli sur son trône, à la tête d’un royaume intouché. Porus restera fidèle à Alexandre. Entretemps, Alexandre l’invite à signer la paix avec Omphis, ce qu’il fait. Alexandre ne veut pas s’attarder, il veut pousser jusqu’à la rive est de l’Inde, et atteindre le delta du Gange. Mais son armée est lasse. La mousson l’épuise, avec la boue, les serpents vénéneux. La pluie ne cesse pas. Nombre de soldat meurent et dans de grandes souffrances, des morts dues aux serpents et à diverses maladies. Mais Alexandre se dirige vers le nord, à la rencontre d’un ennemi de Porus qu’il réduit ; et il fait cadeau de son territoire à Porus. Héphaiston accompagne ce dernier afin de l’aider à consolider sa nouvelle possession. Héphaiston le diplomate, celui auquel Alexandre confie l’organisation d’une province nouvellement conquise, tout en lui demandant d’assurer ses communications alors qu’il a en tête de poursuivre vers l’est, jusqu’au bout du monde… Alexandre progresse vers les contreforts du Cachemire. Il sait de source sûre que le monarque du royaume qui borde le Gange est un usurpateur dont le peuple espère se défaire. Il franchit deux fleuves, dont un en crue. Il attaque la ville de Sangala (aujourd’hui Sialkot, au Pakistan), met en déroute des tribus hostiles et organise les territoires conquis. Mais, trop occupé, Alexandre ne perçoit pas que le moral de son armée ne cesse de baisser, une armée convaincue qu’en Inde il ne cesse de pleuvoir. Les hommes sont trempés jusqu’aux os. Tout moisit et ils doivent se contenter du coton indien qui ne les protège pas du frottement des armures et qui se déchire facilement. Ils sont las de s’enfoncer dans la boue, de désembourber les chariots. Les cuirs moisissent. Les pièces métalliques s’oxydent… Alors qu’ils s’apprêtent à traverser un fleuve du Pundjab, le Beas, ils se consultent et décident de ne pas passer sur l’autre rive. Alexandre avait déjà dû affronter le mécontentement de ses hommes ; et chaque fois, il avait su leur remonter le moral et les entraîner. Il espère une fois encore les convaincre de le suivre. C’est peine perdue. Les officiers et les soldats veulent rentrer au pays, tout simplement. Et Alexandre se voit contraint au retour. Il fait ériger une tour (aujourd’hui disparue) afin de marquer l’extrême avancée de cette immense aventure.
Olivier Ypsilantis