Skip to content

A propos de la “leyenda negra”

En Header, de gauche à doite, le descendant de l’esclave noire affranchie, Michael N. Henderson, du chef apache Geronimos, Alfonso Borrego, de l’empereur aztèque, Ituriel Moctezuma.

 

La globalisation n’est pas un fait nouveau. Elle a connu plusieurs moments, très différents les uns des autres. L’un de ces moments, la découverte de l’Amérique en 1492. La conquête de l’Amérique n’a pas été conduite par une entité unique ; et, moralement, elle a été jugée diversement dès ses débuts. Hernán Cortes avait sa vision, une vision qui n’était pas nécessairement partagée dans l’Espagne d’alors. L’Américain Charles C. Mann invite notre époque à un jugement plus nuancé – plus modeste – sur cette époque, plutôt que de s’adonner à une condamnation morale massive du haut de notre chaire qui, trop souvent, est chaire d’arrogance et d’ignorance. Notre vision de certaines périodes de l’histoire et de certains événements est trop souvent portée par un vecteur idéologique ou par des modes – l’air du temps. Il s’agit généralement d’une vision simple, simplifiée et simpliste, ce qui lui permet de s’imposer auprès du plus grand nombre, le plus grand nombre préférant les réponses (aussi simples que possible) aux questions.

La découverte de l’Amérique peut être qualifiée d’événement mondial car ses conséquences restent incalculables. Cet événement ne peut être étudié et encore moins jugé d’un point de vue unique, par exemple du haut d’une chaire idéologique comme le font trop souvent les Espagnols aujourd’hui, portés par ces médias mainstream et toute une classe politique de moins en moins cultivée qui tous enjambent l’analyse et proposent des réponses bon marché.

Dans son ouvrage « How Europe’s Discovery of the Americas Revolutionized Trade, Ecology and Life on Earth », Charles C. Mann reprend la distinction formulée par Daron Acemoglu et James A. Robinson dans « Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity, and Poverty ». Selon ces deux prix Nobel d’Économie (avec Simon Johnson), il y a deux principaux modèles de colonisation, l’anglo-saxon qui est inclusive et l’espagnol qui est extractive. Le modèle espagnol consiste à extraire les richesses d’un pays sans trop toucher à ses structures politiques et sociales. Le modèle anglo-saxon consiste à occuper le territoire, ce qui implique d’engager un nombre bien plus important de colons et d’éliminer ou de repousser les peuples indigènes. Aucun de ces modèles n’est plus moral que l’autre. Nous pouvons simplement constater que le système anglo-saxon s’est montré plus efficace dans la mesure où il a permis la fondation de sociétés économiquement beaucoup plus structurées. Une question se pose : les Espagnols auraient-ils pu conquérir avec si peu d’hommes des territoires aussi vastes et aussi peuplés s’ils n’avaient emporté avec eux – et bien malgré eux – des germes auxquels succombèrent des millions d’indigènes ?

__________

 

Julio Martínez Mesanza (né en 1955), un poète passionné d’histoire. Son recueil de poèmes « Europa » (publié en 1983) a été qualifié d’épique, une désignation qu’il réfute dans la mesure où un poème épique consiste en des tirades sur des mythes fondateurs de peuples, ce que ne rapportent pas ces poèmes. Il y a certes des éléments qui pourraient être insérés dans un poème épique, comme les épées (espadas), mais il en faudrait plus pour que ces poèmes soient qualifiés d’épiques. Et Julio Martínez Mesanza déclare lors d’une entrevue à la presse qu’il doit être l’un des rares poètes à utiliser le char de combat et l’artillerie comme autant de symboles. Sa poésie a été qualifiée de fascisante, de belliciste et de rétrograde par le professeur Armando Pego Puigbó, ce qui ne l’étonne guère. Depuis la publication de son recueil de poèmes « Europa », la désignation « fasciste » (facha, soit fascista syncopé) est employée toujours plus frénétiquement. Julio Martínez Mesanza se défend d’une telle accusation tout en reconnaissant qu’il est loin d’en être la seule victime. Il y a des images belliqueuses dans sa poésie (comme il y en a dans la Bible et dans la poésie grecque antique) mais y figurent les vaincus et les vainqueurs, les humbles et les puissants. Et il cite l’hispaniste britannique Trevor J. Dadson (décédé en 2020) qui avait parfaitement compris en étudiant sa poésie qu’elle était une épica de los vencidos. En Espagne tout s’est politisé et d’une manière stupide, parfaitement binaire. J’ai assisté au cours de plusieurs décennies à la montée de cette tendance qui incite toujours plus les Espagnols à avoir toujours plus honte de leur histoire en commençant par la simplifier et outrageusement. Julio Martínez Mesanza évoque la conquête de l’Amérique et la Leyenda Negra. Cette conquête n’a certes pas été exempte d’erreurs et de violences mais elle a été plutôt exemplaire en comparaison d’autres conquêtes entreprises par d’autres pays. Les Espagnols ont certes exporté de l’or mais cet or a en partie servi au développement de l’art et de la culture, en particulier des universités. Julio Martínez Mesanza juge qu’il est trop fait cas de la Leyenda Negra, une propagande élaborée par des puissances étrangères rivales de l’Espagne. Autrement dit, la conquête de l’Amérique a eu un aspect négatif mais aussi positif et les conquêtes menées par d’autres pays ont eu également des aspects négatifs, des conquêtes menées par des puissances rivales de l’Espagne et qui, nous insistons, ont propagé la Leyenda Negra.

Et l’Europe ? Il y a une vingtaine d’années, Julio Martínez Mesanza s’est inquiété de l’élimination de toute référence judéo-chrétienne dans la Constitution européenne. Puis il s’est rendu compte que la seule préoccupation de l’UE était d’ordre économique, qu’elle liquidait peu à peu son secteur industriel pour se concentrer sur celui des services, avec par ailleurs une inflation de règlements véritablement étouffante. Bref, Julio Martínez Mesanza voit l’avenir de l’Europe non pas en Europe mais plutôt dans la América Hispánica.

__________

 

Le descendant du guerrier apache Geronimo, Alfonso Borrego, s’interroge. La Leyenda Negra doit-elle être acceptée sans réticence ? Il se retrouve à Madrid en compagnie d’un descendant de l’empereur aztèque Moctezuma II, Ituriel Moctezuma, et de Michael N. Henderson, descendant d’une esclave affranchie par Bernardo de Gálvez. Ces trois hommes se retrouvent donc et sont interrogés par un journaliste. Tous ont une histoire commune et ils s’interrogent chacun à leur manière sur la Leyenda Negra. Ils considèrent – et à raison – qu’elle a été élaborée par des ennemis de l’Espagne d’alors, par des pays en compétition pour la domination du monde, et cette légende doit être d’autant plus révisée qu’elle est à présent essentiellement propagée, et plusieurs siècles après les faits, par des Espagnols eux-mêmes. Ce sont eux, surtout les Espagnols diversement de gauche, qui semblent prendre le plus au sérieux cette légende et qui l’amplifient, autant par paresse (la connaissance exige quelque effort) que par crainte d’être traité de fascistes et autres qualificatifs destinés à décourager toute réplique. Parmi les propagateurs de la Leyenda Negra, l’ex-président du Mexique, Andrés Manuel López Obrador et l’actuelle présidente Claudia Sheinbaum. En Espagne, le ministre de la Culture Ernest Urtasun est allé jusqu’à comparer la colonisation belge au Congo à celle de l’Espagne en Amérique. Ce ministre s’est par ailleurs proposé d’aménager des espaces woke dans les musées pour « superar un marco colonial o anclado en inercias de género o etnocéntricas ». Des historiens ont commencé par faire remarquer à ce ministre que l’Espagne n’avait pas de colonies mais des virreinatos sur le continent américain. Le chercheur Michael N.  Henderson, le descendant de l’esclave affranchie, s’est livré à une recherche historique approfondie à partir de son arbre généalogique, ce qui l’a conduit à étudier la participation espagnole à la Guerre d’Indépendance américaine. Dans son livre « Got Proof!: My Genealogy Family Through the Use of Documentation » est rapportée l’histoire de son ancêtre affranchie et de celui qui l’a affranchie, Bernardo de Gálvez. Il ne s’agit pas pour cet historien de nier les horreurs vécues par les Noirs d’alors dans la Louisiane d’alors, espagnole et française, mais de ne pas renoncer à évoquer l’histoire de cette ancêtre. Michael N. Henderson déclare par ailleurs que le rôle de l’Espagne dans la Guerre d’Indépendance américaine n’est pas assez connu et que c’est Bernardo de Gálvez qui a expulsé les Britanniques du Mississipi, un homme reconnu et célébré aux États-Unis comme un héros.

Michael N. Henderson et Alfonso Borrego refusent que l’on compare la conquête britannique de l’Amérique à celle de la conquête espagnole de ce continent. Et Ituriel Moctezuma estime que certains peuples n’ont pas l’autorité morale pour juger d’autres peuples. Alfonso Borrego, le descendant de l’Apache Geronimo, estime que la différence entre un Espagnol et un Anglais tient au fait que ce dernier a tué presque tous les Indiens. Le descendant de Moctezuma II refuse de voir les Conquistadores comme des Anges ou des Démons mais simplement comme des hommes du XVIème siècle, un siècle violent ; et il s’efforce de souligner que cette rencontre entre Indiens et Espagnols a eu du bon pour les uns et pour les autres. Ituriel Moctezuma aime se définir comme un indohispano. Ces trois hommes d’origine si différente se veulent des témoins de la Hispanidad. L’Espagne n’a pas à demander pardon selon ces trois hommes. Pour le descendant de Moctezuma II, l’Espagne devrait remercier l’Amérique pour ce qu’elle lui a apporté, et l’Amérique devrait remercier l’Espagne pour ce qu’elle lui a apporté. Bref, ces trois hommes invitent à revoir la Leyenda Negra, cette arme de propagande, et à s’ouvrir à la Hispanidad.

Olivier Ypsilantis

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*