Cet écrit de Robert L. Heilbroner est intéressant de plusieurs points de vue. Il s’agit d’abord d’un livre dense mais d’une lecture agréable, très agréable, fluide. Il nous propose une vue années 1950 d’un grand économiste pris par des inquiétudes malthusiennes et dont nous ne devons en aucun cas nous moquer ; car si ces inquiétudes liées à la surpopulation se sont atténuées, elles peuvent ressurgir et d’une manière encore plus aiguë. Chaque époque à ses peurs et il faut se garder de se moquer de celles des époques qui nous ont précédés, à moins que nous ayons conscience que nos peurs seront la risée des générations à venir. L’Inde et la Chine, chacune à leur manière, pratiquent le contrôle des naissances. Pour l’heure, la principale inquiétude démographique vient du continent africain, avec une possible submersion du continent européen par l’Afrique.
Robert L. Heilbroner exprime ses craintes quant à la surpopulation non seulement au niveau de l’alimentation mais aussi du logement. Il reprend une inquiétude formulée en 1798 et la projette vers l’an 2000, avec cette mortelle tension entre la fertilité du sol et la démographie. Thomas Malthus ne s’intéresse qu’au monde occidental (Europe, États-Unis). Avec du recul, on ne peut que constater qu’il n’avait pas prévu le formidable ralentissement démographique de l’Europe. Robert L. Heilbroner donne une explication à ce ralentissement, soit le passage de la femme exclusivement procréatrice à la femme travailleuse, suite à l’industrialisation. Il évoque les États-Unis, son pays, l’immensité de ses espaces naturels qui ne cessent d’être grignotés. Il s’inquiète de l’approvisionnement en eau. Fort heureusement, note-t-il, les progrès technologiques en agriculture permettent encore de répondre à l’augmentation de la population. Il signale que Thomas Malthus n’a jamais envisagé que le rendement des terres agricoles puisse augmenter beaucoup plus rapidement que leur superficie.
Pourquoi la population n’a-t-elle pas augmenté selon les prévisions de Thomas Malthus ? Les règles qui régissent l’accroissement de la population ne sont pas claires. Il y a certes l’industrialisation et ses conséquences sociales (familiales) ; elles n’expliquent pourtant pas tout. Concernant les États-Unis, l’auteur juge que son pays ne va pas affronter un problème alimentaire mais un problème d’espace, de réduction constante et implacable de l’espace (je rappelle que ce livre a été écrit au début des années 1950 ; que dirait l’auteur, aujourd’hui, en 2025 ?), avec les parcs nationaux convertis en aires de pique-nique et une consommation d’eau en constante augmentation.
Le premier recensement scientifique de la population anglaise s’est fait en en 1801. Sa rapide augmentation (25 % en trente ans) a éveillé les pires inquiétudes. Personne ne pensait possible une inflexion de la courbe des naissances et tout le monde avait en tête que l’Angleterre devrait affronter éternellement une pauvreté liée à une augmentation débridée de la natalité, avec une production alimentaire insuffisante, incapable de suivre un tel rythme. Croissance arithmétique contre croissance géométrique. Bref, nombreux étaient ceux qui jugeaient que l’humanité était condamnée à un éternel malheur et que tous ses efforts pour y échapper étaient vains.
Mais revenons à David Ricardo. Son œuvre la plus connue, « On the Principles of Political Economy and Taxation », expose des principes abstraits, contrairement à Adam Smith qui sait s’attacher à des détails pittoresques, révélateurs. Le monde de David Ricardo est un monde architectonique, dépourvu de tout ornement, de toute fioriture. C’est un monde froid comme un théorème d’Euclide. Mais ce système de pure géométrie est sous-tendu par des propositions humaines, et c’est un système tragique. Sur la scène de son théâtre n’apparaissent pas des individus mais des prototypes qui suivent des règles de conduite. Sur ce point (il n’est pas le seul), il diffère d’Adam Smith. C’est un monde qui n’a pas l’épaisseur du réel, c’est un monde caricatural à sa manière (soit un monde simplifié), un monde dont la seule dimension est l’économique. Qui constitue ce monde ? Tout d’abord, les travailleurs, des unités de l’énergie économique. David Ricardo espère le bien des travailleurs mais il remarque que chaque augmentation de leur salaire provoque une augmentation de la population qu’il juge néfaste pour tous. Viennent les entrepreneurs (les capitalistes), une masse uniforme et terne dont le seul but est d’accumuler des profits pour les investir et embaucher toujours plus de travailleurs. David Ricardo s’est formé dans le monde de la finance internationale. Il ne perçoit pas la variété des mobiles qui poussent les entrepreneurs d’alors à entreprendre. Le monde d’Adam Smith et de David Ricardo se ressemblent jusqu’à un certain point ; ils divergent lorsqu’ils en viennent à la question des propriétaires terriens. David Ricardo envisage ces derniers comme les seuls bénéficiaires ; tandis que les travailleurs et les entrepreneurs affrontent de sérieux problèmes, les propriétaires terriens ne font que vivre de leurs rentes (leurs terres). Mais comment David Ricardo définit-il la rente ? A mesure qu’augmente la population, la superficie des terres cultivables doit augmenter. Mais ces nouvelles terres sont moins productives que les terres déjà cultivées, les meilleures ayant été retenues. L’augmentation de la population active l’augmentation du prix des céréales dans ces terres nouvellement exploitées. Les revenus des propriétaires terriens augmentent, ainsi que ceux de leurs employés.
L’entrepreneur (le capitaliste), qui est à l’origine du développement de la société, se trouve alors comprimé : d’un côté, par l’augmentation des salaires, considérant l’augmentation du prix du pain ; de l’autre, par les propriétaires terriens qui ne cessent d’augmenter leurs surfaces cultivables. Ainsi, la part des bénéfices dans la société ne cesse d’augmenter au profit des propriétaires terriens et au détriment des entrepreneurs. Nous ne sommes plus dans le bel avenir dépeint par Adam Smith. Pour David Ricardo, le propriétaire terrien est le grand gagnant, tandis que le travailleur croupit dans la précarité, chaque augmentation de son salaire étant absorbée par les nombreuses naissances, et que les bénéfices de l’entrepreneur sont absorbés par l’augmentation des salaires de ses employés. Le propriétaire terrien n’a qu’à encaisser ses rentes et attendre qu’elles augmentent, installé dans son fauteuil. On ne peut donc s’étonner que David Ricardo combatte les lois protectionnistes et expose les avantages du libre-échange relatifs à l’importation de céréales bon marché. Les propriétaires vont s’opposer à ce projet durant une trentaine d’années. La jeune classe des entrepreneurs soutient avec enthousiasme les raisonnements de David Ricardo. Selon eux, on ne peut les accuser de comprimer les salaires car ce sont les travailleurs eux-mêmes qui, dans leur aveuglement, avec toutes ces naissances incontrôlées, font pression sur les salaires. À quoi bon entreprendre si les efforts n’aboutissent qu’à augmenter les salaires (des travailleurs) et les rentes (des propriétaires terriens) ? Les entrepreneurs assistent alors à l’évaporation de leurs bénéfices.
C’est alors qu’intervient Thomas Malthus qui déclare que David Ricardo est injuste envers les propriétaires terriens. Rappelons que c’est Thomas Malthus qui a été le premier à exposer la théorie « ricardienne » de la rente, théorie reprise et perfectionnée par David Ricardo. Rappelons que Thomas Malthus n’est pas un spécialiste des questions relatives à la population, il est avant tout un économiste. Il ne tire pas de sa théorie les conséquences qu’en tire David Ricardo. Thomas Malthus déclare que chaque jour des terres sont achetées grâce aux bénéfices tirés de l’industrie et du talent et, précise-t-il dans une note, David Ricardo, son ami, est un bon exemple de ce qu’il affirme. Précisons que David Ricardo ne présente pas le propriétaire terrien comme un petit malin qui arrange ses affaires dans son coin ; simplement, les mécanismes économiques, et donc sociaux, l’ont placé où il se trouve. Les précisions de David Ricardo méritent que l’on s’y arrête, même si elles ont été infirmées. Les entrepreneurs (les industriels) finiront par s’imposer face aux propriétaires terriens, ils imposeront l’importation de céréales. Des terres cultivées (céréales) seront converties en pâturages et la population du pays n’augmentera pas selon les prévisions pessimistes, avec tension dramatique entre population et terres agricoles – les terres nourricières. La théorie ricardienne qui affirme que la rente de la terre provient de la différence entre bonnes et mauvaises terres (ou moins bonnes terres) n’est en rien pertinente aussi longtemps que l’augmentation de la population est maîtrisée.
Les calculs de David Ricardo sont logiques, terriblement logiques, et comme il le prévoyait, c’est par le rythme de l’industrialisation que la menace d’une croissance géométrique de la population a été freinée, l’industrialisation ayant par ailleurs stimulé la productivité agricole.
Il est important d’insister sur l’attitude respective de Thomas Malthus et de David Ricardo envers le propriétaire terrien. Thomas Malthus l’envisage comme un individu qui contribue pleinement à la richesse des nations. David Ricardo estime qu’il y contribue en tant que capitaliste, capable d’améliorer la productivité des sols, mais en aucun cas en tant que propriétaire des sols.
Thomas découvre un autre sujet d’inquiétude, la surproduction, une question que nous avons pris l’habitude d’affronter ; mais à l’époque de Thomas Malthus et de David Ricardo, ce problème était nouveau. Un jeune économiste français, Jean Baptiste Say, va faire avancer la question. Il met en avant l’infini appétit de l’homme. Certes, l’estomac a ses limites, mais pour le reste… Demande infinie avec capacité d’achat garantie, étant entendu que tout produit a un prix et que ce prix suppose un revenu pour l’acheteur potentiel. David Ricardo accepte ce raisonnement, contrairement à Thomas Malthus qui va au-delà de ce raisonnement plutôt logique, et qui en vient à formuler l’idée selon laquelle le fait d’épargner réduit la demande et, donc, augmente l’offre, ce à quoi David Ricardo répond que personne n’épargnerait si ce n’était pour investir dans l’industrie dans l’espoir de nouveaux bénéfices. Je passe sur la suite. Ainsi que nous l’avons dit, les raisonnements de Thomas Malthus sont plus confus que ceux de son ami David Ricardo, ce qui ne signifie pas que l’un soit supérieur à l’autre ; la pure logique de David Ricardo sait s’enfermer sur elle-même. Par ailleurs, l’un et l’autre sont occupés par des questions très différentes.
Thomas Malthus et David Ricardo n’ont pas perçu ce qui ne le sera qu’un siècle plus tard, à savoir le cycle activité/dépression de l’économie. Mais quels sont les apports de ces deux hommes ? David Ricardo a fourni aux économistes un puissant outil d’abstraction, loin du désordre de l’activité quotidienne et, ce faisant, il a mis à nu une structure, découvrant ainsi les lois de la rente, le commerce extérieur, la monnaie, les impôts et la politique économique. Thomas Malthus n’avait pas la capacité d’abstraction et d’analyse de son ami, sa contribution théorique a donc été moindre. Il a cependant mis l’accent sur le problème de la surpopulation au point que son nom est entré dans le vocabulaire courant. Il a également eu l’intuition du phénomène des dépressions économiques, sans toutefois parvenir à en montrer le mécanisme. Les questions soulevées par l’un et l’autre ne sont plus d’actualité, mais l’un et l’autre ont laissé une marque profonde et qui perdure : ils ont transformé un monde optimiste en un monde pessimiste. Ils ont dénoncé chacun à leur manière les lois naturelles, invitant la société à les affronter sous peine de se voir convertie en un enfer. Ils ont été des éveilleurs, et d’autant plus qu’ils ont suivi leur conscience avec désintéressement. Ainsi, David Ricardo, le propriétaire terrien, a-t-il dénoncé la classe à laquelle il appartenait, tandis que Thomas Malthus, bien plus modeste, l’a défendue. Ces hommes sincères et scrupuleux ont suivi leurs idées, fidèles à eux-mêmes, sans se préoccuper de plaire ou de choquer.
Olivier Ypsilantis