Athènes que j’aime – 2/2 

 

Photo Nelly 2Une photographie d’Elli Sougioultzoglou-Seraidari (Έλλη Σουγιουλτζόγλου-Σεραϊδάρη), plus connue sous le nom de « Nelly’s » (1899-1998). Le modèle se tient dans le Parthénon. En contrebas, les Propylées.    

 

La cathédrale catholique d’Athènes de Leo von Klenze est dédiée à saint Denys l’Aréopagite (Διονύσιος ο Αρεοπαγίτης), patron d’Athènes et disciple de saint Paul. De cette construction, je garde d’abord le souvenir du pavage clair en marbre du Pentélique. C’est de ses carrières que fut extrait le marbre qui servit à la construction des plus beaux édifices de l’époque classique, à commencer par ceux de l’Acropole. Je me souviens aussi de ces douze colonnes en marbre de Tinos qui bordent la nef, un merveilleux marbre vert venu de l’une des plus belles îles de Grèce.

Dans un beau texte chargé d’odeurs et de saveurs du voyageur Olivier Rolin, on peut lire : « Modeste mémoire pour démontrer l’existence d’Athènes » s’ouvre ainsi : « Athènes est un paradoxe, une bizarrerie parmi les villes : le prototype de la cité, le lieu où se créent les concepts qui font qu’existent ensuite une histoire européenne, et l’histoire elle-même comme idée et comme pratique ; et, en même temps, la seule capitale d’Europe où l’histoire, affectée d’une syncope de près de vingt siècles, n’inscrit pas ses tracés et ratures successifs, composant ce palimpseste de pierre qu’est une ville. La plus ancienne est la plus récente capitale du vieux continent : lorsque Chateaubriand la visite en 1806, une bourgade ‟dont la population n’égalait pas celle d’un faubourg de Paris”. En fin de compte, une des villes les plus célèbres, les plus visitées du monde : mais seulement pour cette colline faîtée d’énormes murs au-dessus desquels se découpent colonnes et frontons. »

L’un de mes plaisirs, détailler des photographies qui montrent Athènes au XIXe siècle ou dans la première moitié du XXe siècle, des vues qui me permettent de prendre la mesure du changement, de comparer avec ce que j’ai connu et de trouver ici et là un point de repère, un amer dans cet océan de parpaing et de béton qu’est devenu la ville. Quand on sait qu’Athènes n’était qu’une misérable bourgade d’à peine quatre mille habitants à la fin de la Guerre d’indépendance ! L’oliveraie qui assurait depuis toujours la prospérité de la ville, soit cent cinquante mille oliviers, avait été incendiée par les Ottomans. Tout était dévasté, tout. La ville avait été abandonnée durant trois ans par ses habitants. Presque tous les vestiges de l’Antiquité avaient subi au cours de cette guerre d’irréparables mutilations.

 

AthènesAu loin, le Palais royal de Friedrich Wilhelm von Gärtner et le Lycabette.

 

Je feuillette « Athènes » de Gustave Fougères (Librairie Renouard, H. Laurens, éditeur, dans la collection « Les Villes d’Art célèbres »). Détaillant certaines photographies prises au début du XXe siècle (le copyright date de 1913), je retrouve quelques amers, par exemple dans cette vue prise du théâtre d’Hérode Atticus (au pied de l’Acropole) avec, au loin, la colline des Muses (que coiffe le monument à Philopappos) et, derrière, le port de Phalère. Dans cet espace compris entre le théâtre et la colline, rien que deux maisons basses et blanches et des chemins de poussière. Sur une autre image, j’aperçois le Lycabette. Mon premier logement athénien était situé dans la partie basse de cette hauteur, la plus emblématique de la capitale grecque après l’Acropole. C’était à Kolonaki (Κολωνάκι), un quartier où les belles Grecques étaient plus nombreuses que dans les autres quartiers de la capitale.

Le chapitre XII, « La ville moderne », du livre de Gustave Fougères s’ouvre sur ces mots : « Quand le jeune royaume de Grèce, fondé en 1834 par l’héroïsme des Pallikares et par les bons offices d’une diplomatie philhellène, eut élu pour capitale l’humble bourgade gréco-albanaise, dont les trois cents masures se tassaient au nord de l’Acropole, les esprits positifs critiquèrent ce choix ». Il y eut à Athènes plus d’Albanais que de Grecs. Les Albanais représentent aujourd’hui environ 70% de la population immigrée du pays, un flux migratoire qui commença dans les années 1990, après la chute du régime d’Enver Hoxha qui avait verrouillé le pays. Cette importante immigration fait oublier les Arvanites, des descendants d’une population d’origine albanaise établie en Grèce depuis des siècles. A ce propos, je me souviens de la photographie d’une parente prise dans un studio de Constantinople, Tante Litza en costume d’Albanaise. J’ai entendu dire que les femmes de la bonne société grecque se faisaient volontiers photographier ainsi. Tante Litza se tient au milieu d’un arrangement de moutons, devant une toile peinte, sorte de Marie-Antoinette grecque. Cette sympathie gréco-albanaise devait être en partie sous-tendue par le fait que si des Albanais s’étaient battus aux côtés des Ottomans, d’autres, nombreux, et dans certains cas musulmans, s’étaient battus aux côtés des libérateurs. Et puisqu’il est question des relations entre Grecs et Albanais, je ne puis que conseiller un livre fascinant, « Eschyle ou l’éternel perdant » d’Ismaïl Kadaré.

J’y pense (et je me place dans une mentalité grecque), les Arvanites ne seraient-ils pas aux Albanais récemment immigrés ce que les Romaniotes furent aux Juifs expulsés d’Espagne en 1492 et massivement installés à Salonique ?

Dans mon bureau d’Athènes (où je reviens volontiers par le souvenir), combien de fois ai-je détaillé le mur Nord de l’Acropole (dit « de Thémistocle ») avec ces tambours non cannelés provenant du Parthénon d’Aristide encastrés dans la maçonnerie, des tambours sur lesquels sont encore visibles les traces de l’incendie qu’avaient allumé les Perses en 480 av. J.-C. ?

Mais où est donc cette villa du Vieux Phalère dont il est question dans une lettre aux pages jaunies ? Elle a été probablement rasée par des promoteurs, par des maîtres du béton. Les traces s’effacent : promoteurs mais aussi tremblements de terre (si fréquents en Grèce), de Céphalonie à Volos, et guerres. Que reste-t-il de la mémoire des Grecs d’Asie Mineure ? Et des Grecs pontiques ? Des parents dispersés par toute la terre, de l’Afrique du Sud à la Volga, de l’Amérique du Nord à l’Australie. Les retrouver ? A quoi bon ? Le monde qui fut se reconstitue devant la page blanche.

Je tire d’un rayonnage un petit livre de Jean Moréas, « Paysages et Sentiments » ; je l’ouvre au hasard et lis : « On a soutenu, je crois, que sous Périclès les Athéniennes étaient laides. Aspasie venait de Milet. Aujourd’hui les Athéniennes viennent de partout ». Aspasie… On connaît au moins une représentation de la compagne de Périclès, femme de grande culture qui eut une influence certaine sur la vie politique athénienne ; cette copie romaine est au Pergamon Museum (Berlin). Elle répond si parfaitement aux critères de la beauté classique de ce Ve siècle av. J.-C. qu’on peut se demander si elle n’a pas été idéalisée. Mais qu’importe. Cette femme était d’abord réputée pour sa culture, son intelligence, sa conversation.

 
Aspasie de Milet

Aspasie au Pergamon Museum (Berlin), une copie romaine.

 

Athènes ne fut pas la première capitale de la Grèce libérée. Ses capitales : l’île d’Égine puis Nauplie où Capo d’Istria établit successivement le Gouvernement avant d’être assassiné dans cette ville même. C’est à Nauplie que débarque un prince de Bavière de la maison de Wittelsbach devenu Otto von Griechenland par la grâce des trois puissances qui avaient aidé à la libération du pays. Le 1er décembre 1834, Athènes est proclamée capitale du pays. Othon le philhellène va transformer Athènes faisant d’un village dévasté une ville moderne avec une solide équipe bavaroise d’urbanistes et d’architectes.  Cette ville ordonnée va connaître une extension chaotique suite à l’arrivée des réfugiés d’Asie Mineure. Dans un petit livre publié en 1930, « Athènes moderne », un certain Octave Merlier écrit : « Mais il est d’autres quartiers, dans la ville et en dehors de la ville, qui lui donnent un aspect tout nouveau. Ce sont les quartiers de réfugiés (…). Ce fut, après la terrible catastrophe de 1922, une invasion d’effroyable misère. Où loger ces centaines de milliers d’êtres qui arrivaient à demi-nus, à demi-fous, à demi-morts ? (…). Dans quelque cinquante ans, quand l’on pourra juger froidement, on osera dire que l’œuvre de la Grèce du XXe siècle fut plus gigantesque que celle des Athéniens de Thémistocle après la destruction de leur ville par les Perses. Plus d’un million d’êtres humains inonda soudain un pays qui comptait cinq millions d’habitants. Athènes en reçut le plus grand dénombre ». Le ton ce ces lignes paraîtra quelque peu enflé mais il en fut bien ainsi.

Othon le philhellène aimait s’accoutrer d’un costume de chef de la Guerre d’indépendance, avec fustanelle, style Theódoros Kolokotrónis (Θεόδωρος Κολοκοτρώνης) ou Pétros Mavromikhális (Πέτρος Μαυρομιχάλης). Ses fièvres grecques furent telles que son père Louis Ier  de Bavière dût le calmer. Son fils s’était mis en tête de construire son palais sur l’Acropole, ni plus ni moins. Le jeune roi le construira ailleurs, un imposant ensemble édifié entre 1836 et 1842 sous la direction de Friedrich Wilhelm von Gärtner, aujourd’hui siège du Parlement.

J’aime la Grèce et la Grèce m’irrite. Histoire de famille, tout simplement. Lorsque la Grèce est entrée dans la CEE, le 1er janvier 1981 (on se souvient de la parole historique de Valéry Giscard d’Estaing : « On ne ferme pas la porte à Platon », parole dont on connaît plusieurs  versions), je me suis tout simplement dit que ça allait swinguer, en pensant le sourire aux lèvres à cette si belle chanson de la grande Melina (Mercouri) : « Si tu aimes les aubaines, les problèmes, les échecs / Prends le risque et viens vite, je t’invite, je suis grecque / Je vais te tirer les cartes, et dans ta vie je vois / Des voyages, des nuages, des orages avec moi / Des voyages, des nuages, des orages avec moi… » Chère Melina aux yeux si beaux, aux yeux de ma mère, tu ne croyais pas si bien dire…

Les Grecs ont une notion de l’État particulièrement élastique, en dépit du nombre des fonctionnaires. Un simple étude de l’histoire de la Grèce moderne aide à comprendre ce phénomène. L’individualisme français est bien pâle en comparaison de l’individualisme grec. Quel étrange peuple que le peuple grec !

 

 Portrait de la fille de Botzaris

Katerina « Rosa » Botzaris (Κατερίνα Μπότσαρη) peinte par Joseph Karl Stieler. Fille du héros de la Guerre d’indépendance, Markos Botzaris, elle était réputée pour sa beauté. Ce portrait figure à la Schönheitengalerie, au château de Nymphenburg. Chez une grand-tante figurait le portrait peint d’une ancêtre habillée de la sorte. 

 

Dans « Athènes et l’Attique » (publié en 1941), un certain Emmanuel Boudot-Lamotte (publié en 1941) écrit : « L’année suivante (1834), elle devint la capitale de la Grèce. D’autres villes auraient pu sembler alors mieux qualifiées par leur importance. Le choix sentimental de l’humble bourgade au nom glorieux fut ratifié avec éclat par un siècle de renaissance vertigineuse. Le privilège indestructible de sa position et le prestige imprescriptible de son histoire garantissaient à la capitale nouvelle une destinée dont aucune autre ville de la Grèce n’eut pu escompter le retour ». Ce ton ardent fera sourire le lecteur ; il n’empêche qu’il traduit une réalité. L’histoire a joué en faveur d’Athènes. Si on s’en tient à la simple position géographique, Patras ou Corinthe auraient pu faire l’affaire.

Au siècle de Périclès, Athènes comptait cent cinquante mille membres du corps civique, quarante mille métèques et cent dix mille esclaves, soit trois cent mille habitants. Rappelons que lorsque l’indépendance du pays fut proclamée, Athènes en comptait à peine quatre mille.

Je vous propose enfin une extraordinaire série de cent sept photographies de Frédéric Boissonnas (1858-1946) prises entre 1903 et 1930. La photographie n°2 de la série est un autoportrait de ce Genevois  :

http://www.lifo.gr/team/lola/34658

Olivier Ypsilantis

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