En lisant « Qu’est-ce que le sionisme ? » de Denis Charbit – 4/5

 

 Menahem Ussishkin, à droiteMenahem Ussishkin (1863-1941), à l’extrême droite de la photographie.

 

IV – Un projet culturel : la renaissance de l’hébreu

Le rapport entre culture hébraïque et nation juive se noue au début du XIXe siècle en Russie, influencé par la Haskala allemande ; mais forts du romantisme ambiant, les Juifs de Russie ne recherchent pas l’assimilation ou l’acculturation mais leur transformation en communauté ethno-culturelle dotée d’une conscience historique et linguistique. Remise en cause de l’hégémonie de la religion et du pouvoir des rabbins mais aussi valorisation de l’antique patrimoine dépositaire de « l’âme nationale ». Ainsi, au milieu du XIXe siècle, l’hébreu n’est pas seulement langue sacrée et liturgique mais aussi langue de culture. La presse hébraïque va puissamment aider à la formation d’une conscience nationale juive. Le sionisme, c’est aussi la consécration de l’hébreu comme langue vernaculaire.

 

Herzl et l’État juif multilingue

Theodor Herzl se montre favorable à la pluralité des langues au sein du futur État des Juifs. Et il prend volontiers en exemple le fédéralisme linguistique helvétique. Par ailleurs, il connaît la réalité multilingue de l’Empire austro-hongrois. Le ressentiment de Theodor Herzl s’en tient strictement au politique ; il n’invite pas les Juifs à rejeter les cultures européennes. Par ailleurs, et face à l’immensité de la tâche — fonder un État —, il juge qu’il n’y a pas urgence à imposer une langue commune ; et, à ce propos, il pense plus à l’allemand qu’à l’hébreu. Il juge que le yiddish n’est qu’un dialecte abâtardi qui sent le ghetto et que l’hébreu (langue qu’il ne maîtrise pas) est une langue archaïque qui ne peut exprimer les réalités du monde moderne. « Theodor Herzl fut bien le seul parmi les sionistes à ne pas exiger l’appoint d’un nationalisme culturel fondé sur une unité linguistique pour renforcer un nationalisme politique dont il fut pourtant l’une des plus éminentes figures. »

 

Le grand projet d’Eliézer Ben Yehouda

Eliézer Ben Yehouda juge quant à lui qu’un groupe conscient de sa singularité s’identifie (et est identifié) à une langue spécifique. Il repousse les langues juives élaborées dans l’exil (yiddish, judéo-espagnol, etc.) pour l’hébreu, la langue des ancêtres, la langue de la Bible. Aussi prend-il à sa charge la rénovation syntaxique et lexicale destinée à donner à l’hébreu toutes les caractéristiques d’une langue vivante. Dans son Thesaurus figurent le corpus hébraïque et les mots nouveaux élaborés à partir de celui-ci, des mots éventuellement empruntés au Talmud et à des langues sémitiques ou indo-européennes.

 

L’hébreu ressuscité

Des Juifs manifestent leur mécontentement face à l’entreprise d’Eliézer Ben Yehouda qui fait en quelque sorte passer l’hébreu du statut de langue sacrée à celui de langue fonctionnelle. D’autres comme Franz Rosenzweig sont sceptiques voire moqueurs ; celui-ci écrit : « Dans cette quête effrénée du neuf et de l’inédit, certains y perdent tout sens de la mesure, plus ravis par un menu de restaurant rédigé en hébreu que par tout l’ensemble des Psaumes du roi David et des Livres des Prophètes. » Mais qu’importe ! L’enthousiasme et l’immense travail des artisans de la renaissance de l’hébreu vont finir par s’imposer à tous, avec cette dilatation de l’espace linguistique après deux millénaires de compression.

 

La langue comme patrimoine culturel

Pour les sionistes culturels, l’hébreu est la raison d’être du nationalisme. La langue, l’hébreu, importe plus que l’État. Elle est la manifestation la plus authentique du caractère national. Elle est le dépositaire du passé, d’une mémoire — et quelle mémoire ! — ouverte sur l’avenir. Pour les sionistes culturels (en particulier Joseph Klausner), l’hébreu est l’ultime refuge de l’identité juive. Les sionistes culturels n’invitent pas à tourner en rond dans le patrimoine mais à l’utiliser comme source d’énergie. Et n’oublions pas que ces sionistes sont aussi des héritiers de la Haskala.

 

L’hébreu comme choix idéologique

Menahem Ussishkin est un sioniste pratique. Ardent défenseur le l’hébreu, il s’oppose à la diglossie (bilinguisme hébreu / yiddish). Il juge que le sionisme consiste à retourner chez soi, par la terre  —Israël — et la langue — l’hébreu. Il faut prendre congé des langues de l’exil. Et ce n’est que dans un cadre territorial souverain que la revendication linguistique pourra aboutir. Afin de parfaire l’unité linguistique, Menahem Ussishkin préconise l’adoption d’une seule prononciation, celle des Séfarades qu’il juge plus authentique que celle des Ashkénazes. Il prend parti pour l’hébreu parlé contre l’hébreu biblique et il déclare : « L’hébreu de la rue et du marché, fut-il corrompu ou incorrect, a une importance politique bien plus grande que le ‟Rouleau de feu” réservé aux privilégiés d’une chapelle. »

Ci-joint, une notice biographique sur Menachem Ussishkin :

http://www.zionism-israel.com/bio/Menachem_Ussishkin.htm

Les dirigeants sionistes se hâtent de créer un réseau d’établissements secondaires pour supplanter ceux de l’Alliance israélite universelle et du réseau « Ezra ». En 1924 est inaugurée la première institution d’enseignement supérieur, l’Université hébraïque de Jérusalem.

 

Langue sacrée, langue profane

L’œuvre d’Éliézer Ben-Yéhouda subit des critiques, à commencer par celles venues des cercles religieux (mis à part les sionistes religieux) qui l’accusent de retenir la forme pour mieux rejeter le contenu. Halakha contre Haskalah et nationalisme. Au-delà de cette polémique, une question reste ouverte : Doit-on se méfier d’une langue livrée telle quelle, d’une langue qui enjambe la loi naturelle du développement organique et qui s’épargne des générations de commentateurs et de commentaires ?

 

La « querelle des langues »

Au sein du mouvement sioniste, le choix de l’hébreu s’impose sans peine. Le fils d’Éliézer Ben-Yéhouda, Itamar Ben-Avi, propose l’emploi des caractères latins, et non hébreux, mais en vain. La question du yiddish se pose avec acuité, étant donné que le yiddish est la langue maternelle de la plupart des fondateurs du sionisme et que cette langue est parlée par les quatre-cinquième du peuple juif. Les Sionistes ne peuvent donc espérer attirer les Ostjuden qu’en s’adressant à eux en yiddish. Et n’oublions pas le projet politique du Bund, concurrent du sionisme, le Bund qui souhaite organiser les Juifs en minorité nationale de langue yiddish. L’hébreu et le yiddish deviennent les emblèmes d’une tension au sujet de l’identité juive. L’écrivain Mica-Yossef Berditchevsky défend la diglossie : l’hébreu pour la pensée politique et la spéculation métaphysique et le yiddish pour le roman et la poésie, l’hébreu pour ses antiques prestiges et le yiddish pour sa popularité.

 

Rivalité dans la modernité

Fin XIXe siècle, le yiddish et l’hébreu sont porteurs d’un projet global : culturel, politique et territorial. Ils sont rivaux, d’autant plus qu’ils s’adressent au même public. Deux élites intellectuelles se disputent le pouvoir symbolique et politique qui avait été celui des autorités religieuses. L’hébreu cherche à s’extraire de l’élitisme et à obtenir la consécration populaire, tandis que le yiddish est en quête de prestige. Je passe sur les stratégies apologétiques et polémiques mises en œuvre par les défenseurs de l’une et de l’autre de ces langues dans le but de rabaisser la langue rivale. C’est au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que l’hébreu gagne la partie, la plupart des yiddishophones ayant péri dans la Shoah.

Ci-joint, un lien sur la conférence de Czernowitz (1908), un temps de cette lutte entre hébreu et yiddish  :

http://www.akadem.org/medias/documents/4_czernowitz.pdf

 

Le rôle de l’hébreu dans la construction nationale israélienne

Denis Charbit écrit : « En réclamant Eretz Israël et la langue hébraïque, en établissant une relation d’interdépendance entre ces deux objectifs, l’un relatif au territoire, l’autre à la langue, le sionisme apparaît ainsi non seulement comme une issue à la détresse contingente des Juifs d’Europe au XIXe siècle, mais aussi comme une révolution historique, au double sens du terme, mettant fin à deux mille ans d’exil territorial et linguistique et à une dépendance politique qu’on pensait ne pouvoir surmonter qu’à la fin des temps. »

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

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