En lisant « Zakhor, Jewish History and Jewish Memory » de Yosef Hayim Yerushalmi – 1/4

 

I – Les fondements bibliques et rabbiniques. Le sens dans l’histoire, la mémoire et l’écriture de l’histoire.

Mais tout d’abord, un riche article intitulé « Freud and the Marranos: How Yosef H. Yerushalmi Gave Voice to Jews Caught Between Worlds » et signé David N. Myers. Il permettra à ceux qui ne connaissent pas l’œuvre de Yosef Hayim Yerushalmi de prendre la mesure de l’amplitude de ce penseur :

http://tabletmag.com/jewish-arts-and-culture/books/161991/freud-marranos-yerushalmi

Le présent livre s’articule en quatre parties. J’en ferai une recension en quatre articles respectivement intitulés : 1 – Les fondements bibliques et rabbiniques. Le sens dans l’histoire, la mémoire et l’écriture de l’histoire. 2 – Le Moyen Age – La mémoire, ses canaux et ses réceptacles. 3 – Au lendemain de l’expulsion d’Espagne. 4 – Notre époque et ses dilemmes. Malaise dans l’historiographie. Ce petit livre, un recueil de quatre conférences, a d’abord été publié par University of Washington Press, en 1982.

Dans ces quatre conférences, Yosef Hayim Yerushalmi s’efforce de se définir en tant qu’historien juif. Après avoir constaté que le judaïsme a toujours été imprégné du sens de l’histoire, l’auteur se demande pourquoi l’historiographie a toujours été sous-estimée dans le monde juif, lorsqu’elle n’a pas été tout bonnement oubliée. Les Juifs ont pourtant la réputation d’être particulièrement attentifs à l’histoire et d’y chercher une direction, guidés par une mémoire particulièrement imposante et soucieuse d’elle-même. Mais quel genre d’intérêt les Juifs portent-ils à l’histoire ? Dans le texte de présentation à « Zakhor, Jewish History and Jewish Memory », Yosef Hayim Yerushalmi nous rappelle que sa notion « mémoire collective » / « mémoire du groupe » doit beaucoup à Maurice Halbwachs (voir « Les Cadres sociaux de la mémoire » et « La Mémoire collective »). Pourtant, concernant ses recherches sur la mémoire collective juive, Yosef Hayim Yerushalmi dit n’avoir trouvé aucune aide directe, même chez Maurice Halbwachs. Pourquoi ? La tradition orale n’est pas si pertinente chez les Juifs, le peuple le plus précocement alphabétisé et adonné à la lecture. Par ailleurs, l’étude de la mémoire collective juive doit tenir compte de deux éléments, et non d’un seul, les Juifs ayant opéré tout au long de leur très longue histoire une fusion inédite entre religion et peuple — le sentiment d’appartenance à un peuple. Il est impossible d’étudier le monde juif sans faire aller ces deux vecteurs main dans la main.

I – La mémoire est si fragile, si peu fiable, et pourtant ! La Bible des Hébreux nous ordonne de nous souvenir — Zahhor – Souviens-toi ! Le verbe zakhar passe cent soixante-neuf fois dans la Bible, et diversement conjugué. Son antonyme, shakach, oublier, vient l’appuyer. Se souvenir ! Souviens-toi ! Ne pas oublier ! N’oublie pas ! Le peuple juif a survécu en respectant ces injonctions. Mais quel est le rapport des Juifs à leur passé ? Et, dans ce rapport, quelle est la place qui revient à l’historien ?

 

 Zakhor, revue italienneUn volume de la première série « Zakhor », soit neuf volumes publiés entre 1997 et 2006 par Eurostudio editore, responsable entre autres publications de « Zakhor Rivista di storia degli ebrei d’Italia ». 

 

Nombre de cultures n’éprouvent aucun intérêt pour l’histoire, à commencer par la culture indienne et l’immense littérature sanscrite qui a pourtant étendu sa curiosité à presque tous les champs de la connaissance. Les Grecs peuvent être considérés comme les pères de l’histoire au sens où nous l’entendons encore ; pensons à Hérodote. Mais le sens de l’histoire fut l’invention des Juifs et ses prémisses fondamentaux furent repris par le christianisme et l’islam. C’est la foi de l’Israël antique qui permit une compréhension qui fit que la rencontre entre l’homme et le divin passa du cosmos à l’histoire, avec défi lancé par Dieu à l’homme, sa créature, qui dût s’efforcer d’y répondre par le libre-arbitre, avec cette formidable tension entre obéissance et révolte. Le départ d’Adam et Ève du Paradis marque l’entrée irréversible de l’homme dans les temps historiques, des temps d’épreuves souvent terribles au cours desquelles la créature comprend que Dieu se laisse lire dans l’histoire.

Les rites et les fêtes d’Israël rendent compte de ce passage des archétypes mythiques au temps historique. Ils célèbrent à satiété un passé historique et ses temps forts, des temps de grandes épreuves. Dieu lui-même se révèle « historiquement », dans le Sinaï par exemple ; Israël apprend qui est Dieu par ce qu’il fait dans l’histoire. La mémoire est donc essentielle pour la foi d’Israël, pour l’existence même du peuple d’Israël. L’injonction « Zakhor ! » éclate partout, comme la foudre. Elle gronde dans le Deutéronome et les Prophètes. Pourtant, la Bible sait que la mémoire historique est toujours vacillante et que l’histoire ne se répète pas. Tout passe et à jamais. Il n’y aura pas d’autre traversée de la mer Rouge, il n’y aura pas de retour au Sinaï ; c’est pourquoi la mémoire est impérativement convoquée, pour qu’Israël devienne une nation de prêtres et une nation sainte — pas une nation d’historiens. A cet effet, la mémoire doit être sélective afin d’éviter le désordre, l’encombrement, l’illisibilité. Mais le principe de sélection de la mémoire d’Israël est particulier : Israël doit d’abord se souvenir des interventions de Dieu dans l’histoire et des réactions en tout genre qu’elles ont suscitées chez l’homme. Les deux principaux canaux de cette mémoire : les rites et le récit.

Les conceptions historiques fondamentales de la Bible furent assurément l’œuvre non pas d’historiens mais de prêtres et de prophètes. Et pourtant… Les récits historiques que consigne ce corpus de textes ont une dimension profondément humaine. L’histoire s’organise autour des actes de Dieu mais les actions des femmes et des hommes d’Israël et des nations ne cessent d’être rapportées. L’histoire est une théophanie et non pas une théologie. Par ailleurs, l’histoire biblique a de bout en bout une puissante saveur : les faits ne sont pas sacrifiés à la légende, pas plus que le détail n’est sacrifié au schéma ; chaque période a sa spécificité ; les personnages ne sont pas réduits à des types ; l’histoire a un sens ; une chronologie s’oppose à la fixité, l’hétérogène s’oppose à l’homogène.

 

 Zakhor de Yosef Hayim Yerushalmi

 

Dans la Bible, le sens, la mémoire et l’écriture de l’histoire sont liés les uns aux autres. Dans le judaïsme post-biblique, ces trois éléments ne fonctionnent plus ensemble. Le canon des textes sacrés fut fixé au synode de Yavne/Jamnia, en Palestine, vers 100 de notre ère. Au cours de l’élaboration d’une anthologie des textes sacrés, certaines œuvres historiques furent écartées, dont l’histoire juive de l’époque hellénistique, des textes préservés par les Chrétiens et qui resteront inaccessibles aux Juifs jusqu’à l’époque moderne. Par ce qui fut ainsi retenu, l’histoire d’un peuple allait s’inscrire dans des écritures saintes lues à haute voix dans les synagogues et sur un mode cyclique. Les scribes copiaient et transmettaient. Les exégètes expliquaient. Peu à peu, les récits et leurs interprétations devinrent le patrimoine non pas d’une minorité mais de tout un peuple. Ainsi, après avoir établi le canon, les Juifs cessèrent pratiquement d’écrire de l’histoire. L’avenir allait appartenir aux rabbins et non à Flavius Josèphe. Il faudra attendre presque quinze siècles avant qu’un Juif (Joseph ben Josué Ha-Kohen d’Avignon) ne se déclarât lui-même historien. La littérature rabbinique (le Talmud, l’œuvre essentielle du judaïsme avec la Bible), fascinante à bien des égards, reste déconcertante pour l’historien. Les récits de la Bible sont historiques (l’histoire de la période biblique est racontée par la Bible elle-même) tandis que les rabbins jouent à volonté avec le temps (la chronologie), avec dialogues incessants entre les différentes périodes, ce qui est stimulant pour l’esprit mais quelque peu fatigant pour l’historien.

L’histoire de la période talmudique ne peut être appréhendée par sa vaste littérature tant elle est fragmentaire ou retouchée. Il est vrai que si l’anachronisme n’aide pas l’historiographie, il peut être légitime et participer pleinement au génie de certains genres comme la Haggadah rabbinique. Les rabbins n’eurent pas en tête une histoire de la période biblique mais l’exploration incessante du sens de cette histoire ; et les contradictions historiques — les anachronismes  — leur furent à cet effet un précieux outil. Notons que la Haggadah ne fait subir aucune distorsion au texte biblique ; elle y prend son envol pour mieux s’y poser dans un mouvement sans fin ; et chaque envol produit commentaires et interprétations. Mais pourquoi les rabbins n’ont-ils jamais écrit l’histoire post-biblique ? Pourquoi n’ont-ils jamais consigné ce qu’ils purent savoir de l’histoire de ces périodes qui avaient immédiatement précédé la leur, sans oublier l’histoire de leur propre époque ? Les rabbins se considéraient comme héritiers des Prophètes ; mais si ces derniers ont tous interprété les événements de leur temps, les rabbins quant à eux ont observé un silence relatif sur leur temps tout en fournissant des interprétations sur le sens de l’histoire. Pourquoi ? Pour les rabbins, la Bible n’était pas seulement le livre de l’histoire advenue, elle révélait la trame de toute l’histoire — le passé, le présent et l’avenir —, l’histoire qui avait une fin : l’établissement du royaume de Dieu sur terre. La Bible leur avait appris qu’il leur fallait être attentifs à l’histoire invisible. On pourrait dire, comble de l’ironie, que l’imprégnation absolue des rabbins par l’histoire pourrait en grande partie expliquer qu’ils n’aient jamais écrit d’ouvrages historiques. Au fond, le récit biblique peut donner sens à toute contingence historique à venir. En attendant la destruction/rédemption, le premier devoir des Juifs était de se conformer à l’impératif biblique d’être une nation sainte. En regard d’un tel impératif, l’histoire contemporaine semblait n’être qu’un bourbier. Et si les rabbins se considéraient comme des héritiers des Prophètes (qui dévoilaient le sens profond d’événements historiques particuliers), ils ne prétendaient pas pour autant être des Prophètes. Suite aux soulèvements contre Rome et à l’implacable répression, les rabbins s’employèrent à réfréner l’activisme messianique. L’héritage rabbinique si a-historique n’en transmit pas moins aux générations un passé juif vital. Le judaïsme ne perdit ni son lien à l’histoire, ni sa dimension fondamentalement historique.

Une intéressante étude autour du mot « zakhor » mise en ligne par le Mouvement juif libéral de France (MJLF) :

http://www.mjlf.org/index.php?option=com_content&view=article&layout=tenoua&id=135&Itemid=229

Un extrait du plus célèbre des livres de Yosef Hayim Yerushalmi, « Zakhor. Histoire juive et mémoire juive », publié  chez Gallimard, dans la collection « Tel » :

http://www.idixa.net/Pixa/pagixa-1104190956.html

Un lien intitulé « Zakhor : le devoir du souvenir » (à propos du « Chabbat  Zakhor », le chabbat qui précède Pourim) :

http://www.chiourim.com/zakhor_%3A_le_devoir_du_souvenir.html

 

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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