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Carnet 25 (Quelques variations sur le temps et la mémoire)

 

Emmanuel BerlEmmanuel Berl (1892-1976)

 

Parmi les écrivains qui me sont les plus proches, et que je vois comme des grands frères, figure Emmanuel Berl. J’aime tout particulièrement ses écrits autobiographiques. « Rachel et autres grâces » commence ainsi :

« Bien des fois, j’ai essayé d’écrire ma biographie. Je n’ai pas pu ; même une journée, une heure de ma vie, il est impossible que je les reconstruise ; je trouve devant et derrière moi un fatras gazeux qui se dérobe et d’ailleurs se détruit. Le domaine du souvenir est trop vaste pour que je ne m’y perde pas, fût-ce dans ses moindres parcelles, et celui de l’oubli l’est encore davantage. 

Que ma vie charrie donc ma vie, dans son flux ! C’est à elle de dénouer les nœuds qu’elle noue et de payer les dettes qu’elle contracte. Elle le fait, d’ailleurs, sans que j’intervienne, elle n’a pas besoin de mon consentement pour restituer à la terre l’azote que je lui ai pris.

Je ne peux pas plus l’ordonner que la retenir. 

Mais je ne peux pas davantage la laisser couler tout simplement. Ce que nous sommes incapables d’atteindre, nous ne sommes pas moins incapables d’y renoncer. Comme le langage nous renvoie au silence, le silence nous renvoie au langage : ‟Malheur à moi si je parle ! et malheur à moi si je me tais” ! dit le Zohar. »

« Rachel et autres grâces » se termine ainsi, le début et la fin se renvoyant magnifiquement l’un à l’autre :

« Nous n’avons jamais tort de regarder autour de nous, comme notre condition nous y oblige, et de noter tant bien que mal ce que nous avons vu, comme le langage nous y incite (…). Comme si chacun de nous était requis mystérieusement par une puissance invisible de sauver, dans son propre naufrage, quelques-unes des expériences innombrables, accumulées au cours de sa vie. C’est sans doute cette étrange postulation qui a poussé les hommes à produire cette masse de livres, de tableaux, de statues, dont l’immensité les étonne eux-mêmes. »

 

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 Julian Barbour

Julian Barbour (né en 1936)

 

Le temps ? Julian Barbour nous en parle :

https://www.youtube.com/watch?v=I5rExaKLEoU

Julian Barbour est l’auteur d’un livre au titre éloquent, « The End of Time », et d’une notion plutôt radicale : « Time capsules which explain how the powerful impression of the passage of time can arise in a timeless world. »

 

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« Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n’y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière : « Ici, on consulte le Bottin » et « Casse-croûte à toute heure ».

L’espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l’emporte et ne m’en laisse que des lambeaux informes :

Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes », écrit Georges Perec dans « Espèces d’espaces ». Cher Georges Perec, cher grand frère.   

 

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Lorsque l’on dépasse l’âge auquel ses parents sont morts, on trouve à la vie un goût particulier. On est plus inquiet, plus attentif au fait de vivre, simplement de vivre : respirer, boire, manger, se réveiller, marcher et j’en passe…

On n’y pense pas assez : plus on avance en âge plus il y a sur la planète Terre des individus plus jeunes que nous ; autrement dit, plus on avance en âge, moins il y a sur la planète Terre des individus plus âgés que nous. La moyenne d’âge dans certains pays (voir l’Égypte ou l’Algérie) est tout simplement stupéfiante ; il suffit de consulter des pyramides des âges pour s’en convaincre.

Le temps n’existe peut-être pas. Les cadrans horaires peuvent être considérés comme de simples commodités sans prise sur la réalité. Il n’empêche que nous sommes notre propre horloge : notre corps est notre horloge. Il y a l’horloge biologique (un élément de notre organisme qui génère un certain nombre de réactions biologiques régulées par cycles et dont le centre de régulation se situe au niveau de l’hypothalamus), il y a aussi la reproduction cellulaire. On n’a pas l’âge de ses artères, selon l’expression commune, mais plutôt celui de ses cellules. Les travaux de Steve Horvath sont à cet égard éloquents. Ci-joint, un lien en rend compte, « DNA methylation age of human tissues and cell types » :

http://genomebiology.com/2013/14/10/r115

Et pensons-y, chaque année nous passons sur la date de notre mort… Ainsi ma mère est-elle passée cinquante-sept fois sur la date de sa mort ; et mon père soixante-deux fois.

 

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Henri BergsonHenri Bergson (1859-1841)

 

 

Ci-joint, un lien intitulé « La notion bergsonienne du temps » (Revue néo-scolastique de philosophie, n°75, 1912. pp. 337-378), avec le premier chapitre de « La philosophie de M. Bergson », exposé et critique réalisés par Mgr Albert Farges (1848-1946), ancien directeur à Saint-Sulpice et à l’Institut catholique de Paris, Docteur en philosophie et en théologie, Lauréat de l’Académie française :

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/phlou_0776
555x_1912_num_19_75_2025

Henri Bergson fut le premier philosophe qui amplifia durablement non seulement ma réflexion sur le temps mais aussi ma perception du temps. Je l’ai beaucoup lu avant et après le baccalauréat. Et je puis dire sans forcer la note que ses livres m’ont enivré.

Brièvement. Henri Bergson distingue le temps et la durée. Pour rendre sensible cette distinction, il fait appel à la métaphore du cinématographe. Je signale en passant que les métaphores de Bergson participent grandement au goût (délicieux) de ses écrits. Il commence par nous faire remarquer que ce que nous voyons à l’écran n’est pas mouvement mais succession trépidante d’images qui diffèrent à peine les unes des autres. Ainsi le mouvement est-il trahi, comme l’est la durée. Nous n’en avons qu’une illusion. Le temps ne peut être divisé, pas plus que ne peut l’être le mouvement. Le temps des horloges (divisé mécaniquement) n’est pas une donnée de la conscience : ce qui est éprouvé ne peut être divisé ; la conscience est un flux ; le temps est extérieur à la conscience, la durée lui est intime.

La « durée intérieure » (ou temps psychologique) diffère d’un homme à l’autre mais aussi d’une société à l’autre, d’une période de l’histoire à l’autre. Un même homme percevra le temps différemment à un moment ou à un autre de sa vie. L’ennui étire — « éternise » — le temps ; l’état de concentration le raccourcit. Tout homme sait que les heures de joie  (dans les bras d’une femmes aimée, par exemple) sont courtes et que les heures de peine sont longues (en prison, par exemple). La relativité du temps psychologique est formidable. La physiologie explique en partie la relativité du temps — le temps subjectif. D’où cette sensation d’accélération du temps à mesure que nous vieillissons. Voir à ce sujet les travaux du philosophe et neurobiologiste chilien Francisco Varela.

Ci-joint, un entretien avec Francesco Varela, entretien au cours duquel il met les points sur les i :

http://www.larecherche.fr/savoirs/autre/francisco-varela-cerveau-n-est-pas-ordinateur-01-04-1998-79275

 

Francisco VarelaFrancisco Valera (1946-2001). Ci-joint, des repères biographiques : http://www.enolagaia.com/Varela.html

 

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Claude Burgelin (un ami de Georges Perec) est l’auteur d’un intéressant article intitulé « La mémoire de l’oubli – Comment la littérature réinvente la mémoire ». Que nous dit-il sur ce foisonnement de la mémoire qui s’écrit ? Les violences de l’histoire, et plus particulièrement celles de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah (soit l’entreprise délibérée d’effacement de la mémoire d’un peuple), ont activé ce travail de mémoire,  cette tentative de suppléer au silence, à l’absence. La Shoah est en filigrane de toute l’œuvre de Georges Perec ; je ne cesse d’y revenir en grande partie parce qu’elle est l’une des entreprises les plus imposantes de toute la littérature visant à répondre à ce silence, à cette absence. Relisez « W ou le souvenir d’enfance » (publié en 1975) où Georges Perec traite de la destruction et de la reconstruction de la mémoire. C’est un texte essentiel, non seulement de son œuvre mais aussi de la littérature mondiale, et je pèse mes mots. L’auteur rassemble et analyse les souvenirs qu’il a de ses premières années tout en montrant que ces souvenirs sont marqués d’erreurs et de distorsions : la mémoire sécrète ses mythes et ses légendes ; elle cherche à suppléer un manque fondamental. Georges Perec qui a une conscience suraiguë de ce manque s’emploie à un travail d’hypermnésie, à une vaste entreprise taxinomique. Rappelons que Georges Perec a longtemps travaillé comme documentaliste au laboratoire de neurophysiologie médicale du CNRS. Son « Je me souviens » (soit « Je me souviens » répété 480 fois) est une invitation à ce travail.  Georges Perec élabore des « trucs » destinés à piéger la mémoire et à la stimuler, des « trucs » auxquels il nous invite. Car si toute mémoire est traumatisme, elle peut se faire « composante d’une sorte de bonheur discret du souvenir » par stratégies actives. Voir « Tentative d’inventaire des aliments liquides et solides que j’ai ingurgités pendant l’année 1974 », un exercice tout compte fait stimulant étant entendu que « la mémoire n’a pas à jouer les grandes dames : elle se nourrit de tout ». La mémoire devient toujours plus vorace — et omnivore — à mesure qu’elle déploie ces stratégies actives.

 

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Le travail que Patrick Modiano a entrepris au sujet de Dora Bruder et ses parents assassinés à Auschwitz a un peu à voir avec celui que j’ai entrepris au sujet de Marianne Cohn et sa famille (un travail qui n’a pas abouti lui à un roman car je juge que dans ce cas les éléments d’enquête se suffisent à eux-mêmes). Ci-joint, un lien critique intitulé « Dora Bruder ou la biographie déplacée de Modiano » :

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/caief_0571-5865_2000_num_52_1_1388

Ci-joint, un lien intitulé « L’ekphrasis photographique dans Dora Bruder de Patrick Modiano : entre magnétisme et réfraction » :

http://narratologie.revues.org/6607?lang=en

Ci-joint, un lien ina.fr où Olivier Barrot présente « Dora Bruder » :

https://www.youtube.com/watch?v=tVX7fvUTGvQ

Je viens d’apprendre qu’une rue Dora Bruder devrait être prochainement inaugurée dans le XVIIIe arrondissement de Paris où est née Dora Bruder, personnage de chair et de sang et personnage d’un roman dont le titre n’est autre que « Dora Bruder » :

http://www.lefigaro.fr/livres/2015/01/20/03005-20150120ARTFIG00152-patrick-modiano-bientot-une-rue-dora-bruder-a-paris.php

Claude Burgelin : « Elle (Dora Bruder) et ses parents ont péri à Auschwitz. Leur mémoire est partie en fumée avec eux. Rien ne reste d’eux que leurs noms… Demeurent pourtant quelques-uns des magasins que Dora a pu voir, les stations où elle prenait le métro, les boulevards qu’elle arpentait, la caserne des Tourelles où elle fut enfermée avant Drancy. Peu à peu, au travers de ces minutieux repérages d’adresses et de lieux précis, se dessine en creux le fantôme de Dora Bruder. »

Et si une mémoire défaille ou ne veut se dire, elle peut faire appel à une autre mémoire, à d’autres mémoires, comme dans « Récits d’Ellis Island », un film réalisé par Robert Bober et commenté par Georges Perec.

Ci-joint, un lien intitulé « Récits d’Ellis Island (Georges Perec). Des récits contestés » :

http://narratologie.revues.org/942

Claude Burgelin écrit que « la mémoire est une pillarde, une voleuse et une tricheuse », ce que Georges Perec savait mieux que personne. La mémoire de l’autre peut être un humus, humus de ma mémoire qui, de ce fait, n’est pas exclusivement mienne. A ce propos, le livre de Pierre Pachet, « Autobiographie de mon père », me donne l’envie d’écrire une « Autobiographie de mon père », de lui donner la parole tout en respectant sa discrétion. Pourquoi pas aussi une « Autobiographie de ma mère » et ainsi de suite ?

Claude Burgelin : « Freud a montré que l’inconscient à l’œuvre dans nos rêves, fantasmes et souvenirs, construisait ses figures par condensation ou déplacement, par métaphore ou métonymie. Notre mémoire fait de même : elle s’approprie des histoires arrivées à d’autres, des fragments de légendes ou de mythes, des images de toute sorte. Elle en fait son miel particulier, mêlant incessamment, et bien sûr à son insu, le vrai et le faux, l’exactitude et la fable. Elle apparaît ainsi comme un espace de création au même titre que d’autres. » Et il termine son article sur ces mots : « Dans la tradition grecque, les neuf Muses étaient filles de Mnémosyne, la Mémoire. Le mythe n’a rien perdu de son actualité : c’est en puisant dans les trésors sans fond de la mémoire individuelle ou collective, récente ou infiniment archaïque, que la littérature — et avec elle la civilisation ? —  trouvera les moyens de son renouveau. » Autrement dit, la mémoire nous précède. Elle est une inépuisable source d’énergie qui offre cette particularité : ses réserves augmentent à mesure que l’on puise en elles.

 

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Un lien (bourré de liens) : [Dans la bible hébraïque, « Zakhor » (Souviens-toi !), avec son antonyme (N’oublie rien !), est un impératif qui ne souffre aucune exception] :

http://www.idixa.net/Pixa/pagixa-1104190956.html

A ce propos, je ne puis que vous conseiller la lecture du livre de Yosef Hayim Yerushalmi :  « Zakhor. Histoire juive et mémoire juive ».

Yosef Yerushalmi

Yosef  Yerushalmi (1932-2009)

 

Olivier Ypsilantis

 

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