Gertrud Kolmar

 

J’ai rencontré ce nom, “Gertrud Kolmar”, il y a trois ans au cours d’une promenade dans Versailles. Les bacs à livres d’un bouquiniste disposés sur le trottoir m’arrêtèrent. Je passais rapidement, des romans contemporains pour l’essentiel, rien qui puisse m’intéresser. Je passais donc rapidement jusqu’à ce que… Un livre m’arrêta, un livre à couverture sobre avec d’imposantes capitales d’imprimerie placées verticalement, GERTRUD KOLMAR, et un éditeur de bon aloi, Christian Bourgois. Je lus le quatrième de couverture : “Gertrude Chodziesner (1894-1943) est issue d’une famille de la grande bourgeoisie juive. Son cousin Walter Benjamin, etc., etc.”. Je pressentis une belle, une très belle rencontre.

Le soir même je pus voir son visage, via Internet, un visage doux et ardent qui me laissa supposer l’intensité d’une œuvre, de ces lettres. J’appris par ailleurs qu’il existait à Berlin, sa ville, une Gertrud-Kolmar-Straße, adjacente à la Hannah-Arendt-Straße (qui borde l’un des côtés du “Holocaust Denkmal für die ermordeten Juden Europas”) et parallèle à la Wilhelm-Straße,  l’adresse de la Neue Reichskanzlei et son Führerbunker.

 

Le père de Gertrud Käthe Chodziesner, Ludwig, avait épousé une tante de Walter Benjamin, Elise (née Schönflies) décédée en 1930. Ils eurent quatre enfants : Gertrud l’aînée, Margot (née en 1897), Georg (né en 1900), Hilde (née en 1905). Margot émigra en Australie, Georg en Amérique, Hilde en Suisse. Gertrud resta auprès de son père dont elle avait été la secrétaire.

Afin de ne pas surcharger le présent article, je m’empresse de communiquer les références d’un site (en anglais) où j’ai trouvé l’étude sur Gertrud Kolmar la plus complète et la plus sensible, mise en ligne à ce jour : Jewish Women’s Archive (JWA) avec l’article de Kirsten Krick-Aigner, professeur d’allemand au Wofford College de Spartanburg (South Carolina) : http://jwa.org/encyclopedia/article/kolmar-gertrud

Gertrud Kolmar est le nom que choisit cette poétesse dès publication de son premier recueil, “Gedichte”, en 1917. “Kolmar (in Posen)” est le nom allemand de la petite ville de Pologne, Chodzież, où naquit Ludwig Chodziesner, une “dissimulation d’identité” suggérée par ce dernier. Je n’évoquerai pas la poésie de Gertrud Kolmar : je ne suis pas germaniste et il me faudrait la lire dans l’original. Il est vrai que j’ai connu de grandes joies à lire la poésie allemande avec traduction en regard, comme ce recueil de poèmes de Gottfried Benn, traduit par Pierre Garnier, qui me permit de goûter avec détermination l’original. Combien de fois ai-je lu à voix haute “D-Zug” ? Combien de fois ai-je demandé à l’amie allemande de me lire ce poème : “Braun wie Kognak. Braun wie Laub. Rotbraun. Malaiengelb. / D-Zug Berlin-Trelleborg und die Ostseebäder. / Fleisch, das nackt ging. / Bis in den Mund gebräunt vom Meer” ? Quoi de plus beau que : “Fleisch, das nackt ging. / Bis in den Mund gebraünt vom Meer” ? Soit : “Chair qui allait nue. / Brunie par la mer jusque dans la bouche.”

Je n’évoquerai de Gertrud Kolmar que sa correspondance, publiée chez Christian Bourgois et traduite par Jean Torrent, des lettres essentiellement adressées à sa sœur, Hilde, réfugiée en Suisse depuis 1938, et mariée au libraire Peter Wenzel dont elle avait une fille, Sabine, une enfant très présente dans les lettres de sa tante. Ce sont eux qui, conscients de la valeur d’une œuvre dont ils étaient les dépositaires, la firent connaître et publier.

Mais avant d’en venir à sa correspondance, quelques repères biographiques complémentaires. Gertrud Kolmar reste donc auprès de son père âgé. Début 1939, ils doivent quitter leur maison de Finkenkrug (Das verlorene Paradies, ainsi qu’elle la désigne), un bourg entouré de terres arables et de forêts à l’ouest de Berlin, pour le quartier berlinois de Schöneberg. Dès juillet 1941, Gertrud Kolmar est affectée au travail obligatoire, d’abord à Lichtenberg, dans une usine de cartonnage de l’Est-berlinois, puis à Charlottenburg. Consultez “The Central Database of Shoah Victims’ Names” (Yad Vashem) à “Chodziesner Gertrud” et “Chodziesner Ludwig”. L’un et l’autre figurent sur la “List of victims from Germany (and from Berlin)” ainsi que sur la “Page of Testimony”. Les deux “Feuilles de Témoignage” ont été rédigées en hébreu et à la même date, le 6 mars 1957. Gertrud Käthe Chodziesner, devenue Gertrud Sara Chodziesner, fut arrêtée le 27 février 1943 (au cours de la rafle connue sous le nom de “Fabrik-Aktion”) et déportée le 2 mars 1943 par le transport n° 32. Le père (né en 1861) avait été déporté à Theresienstadt par le transport n° 1/62, le 9 septembre 1942. Il y décéda le 13 février 1943, soit quelques jours avant l’arrestation de sa fille.
 

L’un des nombreux pavés du souvenir à Berlin

 

Peu de lettres m’ont à ce point ému. Que nous disent-elles ? Elles rendent d’abord compte du cercle de fer qui va se rétrécissant autour des Juifs, un cercle fait de décrets discriminatoires. L’espace se rétrécit au fil des lettres, à partir de ce déménagement forcé – voir la lettre du 15 février 1939. Dans la lettre du 18 mai 1941, Gertrud Kolmar décrit une installation sous la devise : “Déménage dans ta propre maison !” : “Début mai, nous avons en effet loué les deux chambres de derrière (l’une des deux était la mienne), meublées il est vrai. Mais il a tout de même fallu enlever plusieurs meubles, en apporter d’autres ou les changer de place, vider les armoires de nos affaires pour les mettre ailleurs. Ce qui exigea notamment quelque réflexion, puisque nous ne souffrons pas d’un excès d’espace dans cet appartement”. Et l’espace se rétrécit encore. Dans la lettre du 21 septembre 1941, elle écrit : “Car depuis que mon lit est dans la salle à manger, en fait je n’ai plus “ni feu ni lieu”, plus d’espace pour moi, et le sentiment d’être sans domicile, que j’éprouvais ici depuis toujours, n’a fait que se renforcer”. Et l’espace ne cesse de se rétrécir avec ces locataires qui bavardent et qu’elle entend à travers la porte de sa chambre, un bavardage qui la déprime plus encore que le bruit des machines à l’usine – voir la lettre du 15 décembre 1942. Dans cette même lettre se trouve l’une des clés qui expliquent son attitude face aux épreuves : “La personne que je connais, monsieur le Dr. H., était spécialiste de Spinoza et m’a parlé un jour de la doctrine affirmant la liberté de la volonté humaine au sein même de son asservissement. Je lui ai répondu que c’était une chose que je comprenais très bien de ma propre expérience. Car je n’ai pas été libre d’accepter ou de refuser ce travail en usine qui m’était ordonné, j’ai dû m’incliner et le faire. Mais j’étais sans doute libre de l’approuver ou de le désavouer intérieurement, d’aller vers lui à reculons ou de bon gré. Dès l’instant où je lui répondis oui dans mon cœur, il n’y eut plus aucune contrainte qui pesait encore sur moi. J’étais déterminée à le considérer comme un enseignement et à en tirer le plus que je pourrais. C’est de cette façon que j’ai été libre, par-delà ma servitude”. C’est tout ce recueil de lettres qui semble se refléter dans ce passage, un passage que je n’hésiterais pas à placer en exergue.

Dans la lettre du 24 novembre 1940, Gertrud Kolmar annonce qu’elle a commencé l’étude de l’hébreu. Dans la lettre du 16 décembre 1941, elle fait part de son désir de lire la Bible en hébreu. Dans cette même lettre elle fait cette remarque : “J’ai lu la Bible de Luther toute ma vie, et des gens qui savent en juger ont prétendu que sa langue a très clairement influencé ma langue de poétesse”. L’apprentissage de l’hébreu fut aussi pour elle un acte de résistance au nazisme, probablement le plus profond qui soit. Elle écrivit des poèmes en hébreu. Et j’ai appris qu’elle avait également le projet d’émigrer en Palestine. Gertrud Kolmar avait la passion des langues. Elle avait appris le russe mais surtout l’anglais et le français, une langue qu’elle aimait particulièrement et qu’elle avait perfectionnée au cours d’un assez long séjour à Dijon. Elle aimait la poésie de Rimbaud, de Paul Valéry et de Leconte de Lisle. Cette connaissance des langues lui avait valu d’être affectée, au cours de la Première Guerre mondiale, comme interprète et à la censure du courrier dans un camp de prisonniers de guerre, le camp de Döberitz, dans les environs de Berlin. Cette expérience lui avait permis de se familiariser avec les techniques de la dissimulation qu’elle utilisera dans sa correspondance, après la prise du pouvoir par les nazis.

Dans une lettre datée du 11 septembre 1940, elle évoque Julien Green dont elle a presque tout lu. Elle loue particulièrement ses deux premières œuvres, “Mont-Cinère” et “Adrienne Mesurat”. Elle écrit : “Je les connais par cœur” puis hésite ; à laquelle des deux accorder la palme ? Elle finit par se décider pour la deuxième : “Cette étanchéité, cette clôture nulle part rompue de l’ensemble, cette absence de tout délayage, de tout élément laissé au hasard, cette mesure infime d’action extérieure et ce luxe d’action intérieure et, dans “Adrienne Mesurat”, un maximum d’érotisme pour un minimum de sexualité…” Ces lettres sont riches de telles considérations qui par leur acuité m’évoquent le “Journal” d’Hélène Berr.

Et j’en viens à ce qui m’est apparu comme le plus extraordinaire de cette correspondance : ses interrogations sur son pouvoir de séduction. Gertrud Kolmar a près de cinquante ans. Elle est célibataire. Je rappelle à ce propos qu’elle avait été enceinte, hors mariage, d’un officier, Karl Jodel, rencontré au camp de Döberitz, et que ses parents l’avaient contrainte à avorter. Sa poésie rend compte de ce drame, de ce désir de maternité, un thème central. Dans la longue lettre du 24 décembre 1941, elle analyse sa relation avec “le plus jeune et le plus bel” ouvrier de l’usine où elle travaille, un jeune homme de vingt-et-un ans. Elle s’interroge. S’agit-il d’amitié, de camaraderie, de… ? Elle tente alors d’adopter à son égard l’attitude d’une “maternelle amie”. Mais il déjoue ses plans en continuant à la traiter comme une fille de son âge. Une autre femme entre en jeu, plus jeune et avec laquelle “le plus jeune et plus le bel” ouvrier a un comportement qui manque de provoquer sa jalousie avant qu’elle ne se reprenne et s’adonne à l’analyse. Elle commence par noter qu’il la traite comme le ferait un jeune homme tout juste fiancé qui, pour apparaître blanc comme neige aux yeux de sa fiancée, considère avec hostilité ses anciennes relations – des égarements. Et d’un coup, par l’analyse, elle se sent heureuse. Ce qui aurait dû la blesser la réconforte : “Enfin, elle était donc là, la pointe d’érotisme, la goutte d’amour dont je regrettais que notre relation fût totalement dépourvue. Elle arrivait donc après coup. Car on ne traite pas ainsi une camarade, ni une “maternelle amie”. C’est seulement envers une maîtresse congédiée qu’on est comme ça”. Mais c’est toute cette lettre, un chef-d’œuvre d’analyse psychologique, que j’aimerais vous citer car elles ne furent pas si nombreuses les femmes qui osèrent évoquer leur désir. Gertrud Kolmar n’était pas Anaïs Nin ; elle était même “femme de devoir”, selon l’expression consacrée, ce qui rend de telles confidences infiniment émouvantes et d’un érotisme d’autant plus intense qu’il est contenu.

La lettre du 7 avril 1942 est étrangement belle. Gertrud Kolmar s’interroge sur la particularité de la séduction qu’elle exerce sur les hommes, une séduction non pas exercée par sa manière d’être, sa personnalité intellectuelle (comme on serait porté à le croire), mais par son visage. Pour tout dire, ce recueil de lettres m’a rendu amoureux ; il a confirmé la force de séduction de ce visage doux et ardent que j’ai rencontré par l’unique portrait qu’il nous resterait d’elle. Ce visage, je l’aurais remarqué entre mille visages, dans les rues de Berlin, et je l’aurais suivi du regard. Mais ceci est une autre histoire.

En lisant la lettre du 26 décembre 1942, j’ai été repris par la même émotion qu’en lisant celle du 24 septembre 1941. Gertrud Kolmar rapporte qu’au moment de prendre congé d’elle, la voix de l’homme – “le plus jeune et le plus bel” ouvrier de l’usine – se mit à trembler ; et elle note : “Je représentais finalement pour lui plus que je n’avais cru, que je m’étais ordonné de croire” ; et elle poursuit : “Je veux être heureuse et reconnaissante qu’un tel cadeau m’ait encore été accordé à mon âge (Gertrud Kolmar a quarante-huit ans) : une rareté bien plus grande qu’un amour entre des jeunes gens de dix-huit et vingt-quatre ans.”

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