Jacob Kaplan – 4/6 

 

La voiture n’arrivant toujours pas, les doriotistes décident d’aller à pied à la Gestapo. Nous formons deux groupes. Le chef marche avec moi. J’engage la conversation. Je lui parle de mes titres militaires, de mes décorations, et m’étonne que lui, Français, livre aux Allemands un ancien combattant français. Il me répond d’une manière évasive. A un certain moment, il ouvre son veston, je ne sais pourquoi ; il porte un revolver et aussi un médaillon de piété. Je lui dis alors : « Vous êtes un homme religieux et pourtant, vous qui savez que je suis un père de cinq enfants, vous me conduisez à la Gestapo. » Il aurait pu m’enjoindre de me taire, il ne le fait pas, il ne répond pas. (Jacob Kaplan dans un entretien avec Pierre Pierrard)

 

Le grand rabbin de France, Isaïe Schwartz, passe en Suisse. Tout en rappelant qu’‟un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort”, David Shapira reste réservé quant à cette décision. Suite au départ d’Isaïe Schwartz, Jacob Kaplan se retrouve grand rabbin de France par intérim, le 19 janvier 1944.

La question du sionisme se pose à présent à plus d’un Juif. Léon Meiss et Isaïe Schwartz ne veulent pas entendre parler d’un État juif, contrairement à Jacob Kaplan qui de ce point de vue représente un courant minoritaire parmi les responsables de la communauté juive. Les réunions entre ces derniers vont jeter les bases d’un Conseil représentatif de toutes les tendances idéologiques au sein de la communauté, le CRJF (Conseil représentatif des Juifs de France) qui deviendra le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France). La création du CRJF marque un tournant du judaïsme français : il n’est plus représenté par un seul organe exclusivement responsable des questions relatives au culte.

 

Grand Rabbin Isaïe SchwartzDe gauche à droite : l’aumônier Justin Schuhl, le grand rabbin Abraham Deutsch et le grand rabbin Isaïe Schwartz.

 

Dans ses sermons, Jacob Kaplan n’envisage jamais les épreuves comme une punition divine mais comme des peines proportionnées à la grandeur morale d’Israël. Dans ‟Les Temps d’épreuve”, il réaffirme que le peuple juif est soumis à un test de fidélité à son Créateur et qu’il n’est en aucun cas victime d’un châtiment divin.

La synagogue de Lyon est fermée suite à une descente de la Gestapo. Jacob Kaplan et sa famille se sont installés à Bourg-en-Bresse. Ses enfants se font appeler ‟Capellan”. Le 1er août 1944, Jacob Kaplan est arrêté par des miliciens. Son arrestation est minutieusement rapportée par Pierre Pierrard dans ‟Le Grand Rabbin Kaplan” sous-titré ‟Justice pour la foi juive”. Dès le lendemain, Jacob Kaplan qui a réussi à prendre le large entre dans la clandestinité. La Libération approchant, ces doriotistes ont probablement préféré laisser filer un grand rabbin dans l’espoir qu’il intercède en leur faveur.

A la Libération, environ un tiers du rabbinat de France et un quart de la communauté juive de France ont été assassinés. Jacob Kaplan appelle les survivants à développer leur spiritualité juive ; mais la communauté juive préfère pousser de côté sa judéité en commençant par changer ses noms de famille. 85% des changements de noms entre 1803 et 1957 se font après 1945. Ces changements s’accompagnent de conversions et d’un déclin des pratiques religieuses, bref d’une volonté de couper tout lien avec une origine source de tant de souffrance.

Début novembre 1944, Jacob Kaplan est de retour dans la synagogue de la rue de la Victoire ; puis il se rend aux États-Unis pour une session du Congrès juif mondial où doit être traité entre autres questions la reconstruction du judaïsme en France. La délégation française obtient de quoi restaurer une vingtaine de synagogues.

 

VI – Reconstruction du judaïsme français (1945-1967)   

Quatre problèmes demandent des solutions urgentes : 1 – S’occuper des rares survivants des camps nazis, des personnes ne pouvant ou ne voulant pas retourner dans leur pays d’origine, des Juifs parisiens (environ vingt mille personnes) qui avaient dû fuir la capitale  et qui retrouvaient leurs logements occupés. 2 – S’occuper des enfants orphelins ou bien placés dans des familles chrétiennes et parfois victimes de pressions en vue de leur conversion. 3 – Obtenir la restitution des biens spoliés par l’aryanisation. Reconstituer le corps rabbinique. Remettre en fonctionnement les synagogues profanées. 4 – Renforcer l’élite intellectuelle d’un judaïsme qui avait été un modèle pour les Juifs du monde entier.

Jacob Kaplan affronte les intellectuels chrétiens qui s’évertuent à expliquer la malédiction d’Israël par sa non-reconnaissance de Jésus le Messie et sa condamnation à mort. La conférence de Seelisberg, en 1947, à laquelle il participe va initier des changements au sein de l’Église.

Une œuvre immense attend la communauté juive : récupérer les enfants cachés et placés dans des familles et des institutions chrétiennes et les ramener dans l’héritage de leur peuple. Rappelons qu’en France, 11 600 enfants ont été assassinés et que 72 400 ont été sauvés. Par ailleurs, Jacob Kaplan met fin de manière catégorique aux accusations de collaboration lancées à l’encontre de l’UGIF, notamment en zone non-occupée. Dans une oraison funèbre, il rend honneur à Raymond-Raoul Lambert. Il s’agit pour lui d’éviter les règlements de compte dans une communauté dévastée. Jacob Kaplan réitère sa confiance en la France dont il lie le destin à celui du peuple juif, compte tenu que pour lui Vichy n’a été qu’un accident de l’histoire du pays.

Sous l’Occupation, des Juifs se sont convertis mais d’autres se sont aperçus qu’ils ignoraient tout du judaïsme ; aussi se mirent-ils à en étudier les fondements spirituels et idéologiques.

Juste après la guerre, l’antisémitisme se manifeste encore. Il est notamment le fait de ces Français qui ont profité des lois d’aryanisation. En avril-mai 1945, Paris voit des manifestations antijuives.

Jacob Kaplan affronte le problème de l’assimilation (des conversions) et de la difficulté qu’éprouvent les Juifs à s’affirmer comme juifs après la Shoah. Seul l’effort en direction de la jeunesse paraît susceptible d’assurer la pérennité du monde juif. Quoi qu’il en soit, la baisse de la pratique juive se confirmera dans les années 1950, jusqu’à l’arrivée des Juifs d’Afrique du Nord dans les années 1960. Dans l’immédiat après-guerre, la désaffection pour la Synagogue est préoccupante. La plus prestigieuse et la plus vaste synagogue de France, celle de la rue de la Victoire où officie Jacob Kaplan, est presque vide pour les offices du shabbat. A cette désaffection s’ajoute le manque de postulants à la fonction de rabbin.

Jacob Kaplan n’est pas dupe. L’émancipation n’est pas automatiquement synonyme d’assimilation. L’intégration s’est accomplie au détriment du judaïsme. Ne serait-il pas possible d’envisager un scénario qui permette la fusion de l’émancipation et des valeurs d’Israël ? Mais ce n’est pas l’émancipation qui a échoué ; les Juifs ont provoqué son échec par l’ignorance de leur propre culture.

Au lendemain de la guerre, Jacob Kaplan doit affronter et combattre l’antisémitisme, à commencer par l’antisémitisme chrétien et ses résurgences. En mars 1950, dans une causerie radiophonique, Jacob Kaplan dénonce une représentation du ‟Marchand de Venise” de Shakespeare et son adaptation à l’opéra, un véritable appel à la haine. Au début des années 1950, des mouvements néo-nazis se manifestent. A Paris, en 1955, a lieu une curieuse affaire qui réactive le ‟miracle des Billettes” et l’histoire du juif Jonathan. La diffusion des préjugés antisémites n’est pas le seul fait de l’enseignement chrétien, il est véhiculé à l’occasion par l’enseignement officiel, laïque donc. Par exemple, dans un ouvrage scolaire traitant d’‟Esther” de Racine, il est précisé en note : ‟L’auteur a passé sous silence le hideux massacre des dix fils d’Haman et des ennemis des Juifs qui dura quinze jours selon la Bible”. Jacob Kaplan écrit aux auteurs en leur précisant qu’il n’est aucunement fait référence à ce massacre dans la Bible et que, par ailleurs, il leur aurait fallu évoquer les massacres de populations juives par les Croisés. Laurent Michard et André Lagarde tiendront compte de la remarque du grand rabbin. Toujours concernant l’antisémitisme, fin 1959 – début 1960, plusieurs pays connaissent ‟l’épidémie des croix gammées”, soit plus de deux mille croix gammées griffonnées sur des murs.

A la rentrée 1948, l’école Yabné inaugure sa première classe, répondant ainsi à l’un des vœux les plus chers de Jacob Kaplan, soit la création d’une école destinée à ‟recréer l’âme juive traumatisée par les souffrances qu’elle avait endurées”. En 1965, des bâtiments rattachés à cette école seront inaugurés sur l’emplacement de l’ancienne école Gustave-de-Rothschild. Cette école qui est appelée à former le noyau des dirigeants communautaires s’inscrit dans la mouvance du courant sioniste-religieux et soutient les réalisations de l’État d’Israël.

La mort du grand rabbin de Paris, Julien Weill, place Jacob Kaplan à un poste de première importance. Six mois après, il est nommé grand rabbin de Paris le 8/9 novembre 1950 et il est intronisé le 9 janvier 1951. Le 21 juillet 1952, le grand rabbin de France Isaïe Schwartz décède. Ci-joint, une notice biographique sur le grand rabbin Julien Weill :

http://judaisme.sdv.fr/histoire/rabbins/julienw.htm

Jacob Kaplan se retrouve au centre de l’affaire Finaly. Son intervention en permet un dénouement heureux et elle renforce les relations entre Juifs et Chrétiens, notamment en annulant le précédent de l’affaire Mortara (1858). Ci-joint, un lien sur cette affaire, ‟Le grand rabbin Jacob Kaplan et l’affaire Finaly : guide, porte-parole et négociateur de la communauté juive” par Catherine Poujol :

http://www.cairn.info/revue-archives-juives-2004-2-page-32.htm

Le 15 mars 1955, Jacob Kaplan est intronisé grand rabbin de France dans la synagogue de la rue de la Victoire. Le nouveau grand rabbin donne la priorité à l’éducation juive de la jeune génération. De fait, il y a urgence avec moins de cinq cents élèves inscrits au cours d’instruction religieuse pour une communauté d’environ deux cent mille membres. En avril 1962, il est le premier grand rabbin de France promu au grade de Commandeur de la Légion d’honneur. En avril 1967, il est élu membre titulaire de l’Académie des Sciences morales et politiques.

 

VII – L’arrivée des premiers Juifs d’Afrique du Nord 

1960. Jacob Kaplan et les dirigeants communautaires commencent à envisager l’immigration massive des Juifs d’Algérie. Il pressent déjà que cette communauté va revitaliser un judaïsme français quelque peu anémié. Après le référendum de janvier 1961 sur l’autodétermination de l’Algérie, des tendances du FLN appellent les Juifs à rester dans le pays après son indépendance tandis qu’une autre les juge coupables entre tous d’avoir opté en 1870 pour la nationalité française se séparant ainsi du reste de la population, musulmane. Enfin, le soutien que les Juifs d’Algérie apportèrent aux Français, en 1954, ne plaide pas en leur faveur auprès du FLN.

Dans la nuit du 30 au 31 août 1961, Jacob Kaplan échappe de justesse à un attentat de l’OAS. L’arrivée massive de réfugiés mobilise les rabbins de France et les dirigeants communautaires qui se préoccupent en priorité des besoins liés au culte et à l’éducation juive des enfants afin de préserver l’identité de toute une génération. En 1963, dépassé par les évènements, Georges Wormser, président du Consistoire central, démissionne. Il est remplacé par Louis Kahn. Cette même année, Edmond Fleg et Jules Isaac décèdent. Ci-joint, deux notices biographiques sur ces deux grandes figures du judaïsme français :

http://www.veroniquechemla.info/2010/02/edmond-fleg-1874-1963-chantre-sioniste.html

http://judaisme.sdv.fr/perso/jisaac/jisaac.htm

Ces décès marquent la fin d’une période du judaïsme français qui, avec l’arrivée massive des Juifs d’Afrique du Nord, se fait plus extraverti parce que composé d’individus qui n’ont jamais eu à affronter un dilemme identitaire, national ou religieux.

Jacob Kaplan nomme personnellement quarante rabbins pour faire face à l’afflux de cent cinquante mille Juifs. Ces rabbins n’ont pas suivi le séminaire rabbinique de la rue Vauquelin, une décision révolutionnaire en désaccord avec le règlement interne du Consistoire. L’immigration des Juifs de Tunisie et du Maroc avait stimulé le judaïsme français et celle des Juifs d’Algérie confirme cette tendance. De nombreuses synagogues et centres communautaires s’ouvrent, d’autres sont reconstruits. Jacob Kaplan s’implique dans la collecte de fonds communautaires au point d’interrompre le sermon solennel de Yom Kippour afin de lancer un appel aux dons. Il est vrai qu’il y a urgence.

  

Synagogue de la rue de la VictoireIntérieur de la synagogue de la rue de la Victoire (1834-1895) par Alfred-Philibert Aldrophe. Commencée en 1867, terminée en 1874, ouverte au public l’année suivante. 

 

Olivier Ypsilantis

(à suivre)

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