Misère de l’antisionisme ordinaire. L’exemple d’un grand Lycée français à l’étranger – 1/5

Une lettre de Richard Prasquier, Président d’Honneur du Crif : 

1 - Richard PrasquierJe connais Patricia depuis une quinzaine d’années. Nous nous étions rencontrés en Pologne à l’occasion d’un voyage organisé sur les différents camps nazis d’extermination des Juifs. Voyage particulièrement éprouvant mais dont on sortait transformé. Treblinka, Sobibor, Belzec : dans ces trois camps qui ne sont pas des camps, mais des usines d’extermination, entre 1,5 et 2 millions d’êtres humains – principalement des Juifs et aussi des Tsiganes – ont été gazés. Hommes, femmes, enfants… Et les meurtriers sont de la même humanité que nous, eux qui avaient pourtant décidé que les Juifs n’étaient pas de vrais êtres humains.

Ces questions-là nous taraudaient tous. Patricia a continué d’y réfléchir et a fait participer ses élèves à cette réflexion, notamment par des voyages réguliers en Pologne. Exemplaire a été son engagement dans le combat de la mémoire de la Shoah, combat qui pose des questions terribles : non pas tant la question du pourquoi à laquelle Primo Levi fait répondre (“Ici, il n’y a pas de pourquoi….”) mais celle du “Qu’aurais-je fait ?”. 

Mais ce combat n’est pas du goût de tous.

Il est en France un homme politique célèbre qui a dit que ce qui s’était passé dans les chambres à gaz était un détail de l’histoire de la guerre. Je suis sûr que dans une immense majorité les professeurs du lycée de Patricia n’ont pas voté pour le parti que cet homme a créé, je suis même sûr qu’ils le honnissent ; mais malheureusement, ils pensent de la même façon que lui. 

A savoir que les faits sont moins importants que l’idéologie qu’on veut faire prévaloir. 

Cette idéologie chez beaucoup de membres du Snes, syndicat dominant qui peut détruire les carrières et que le politique ne veut en général pas affronter, s’organise sur une vision binaire du monde : il y a les oppresseurs et les opprimés, il faut donc aider les opprimés. Les opprimés emblématiques sont les Palestiniens, leurs oppresseurs  sont des sionistes. Il ne faut en aucun cas soutenir des sionistes. On n’est pas antisémite (bien sûr…) puisque par définition on se situe dans le camp du Bien. Mais on ne peut pas soutenir des sionistes. Or, cette insistance sur la Shoah aide les sionistes. Il faut donc la rejeter, en mettant l’accent sur les crimes des sionistes qui valent bien ceux des nazis. CQFD…

Pensez à Belzec, 600 000 morts, pas de révolte,  pas de survivants (pour être précis deux sonderkommandos juifs évadés, morts peu après la fin de la guerre…) ; et essayez de trouver parmi les pires des crimes attribués (le plus souvent faussement) aux sionistes quelque chose qui s’en rapproche de loin, de très loin… Vous ne trouverez pas. Il n’importe, le combat mémoriel politiquement correct se situe dans cette dénonciation-là et rien ne doit l’en détourner.

J’avais été invité à prendre la parole à l’Institut français, en janvier 2006. Je n’étais pas à l’époque Président du Crif mais Président du Comité français de Yad Vashem. Je me souviens avoir parlé de la Shoah et puis tout naturellement d’Israël, du terrorisme et de la nécessité du mur de séparation. C’est alors que des professeurs du Lycée français ont quitté la salle ostensiblement en signe de protestation. Pensez-donc : Yad Vashem, un Mémorial sioniste…!

J’exprime à Patricia toute mon admiration pour le travail qu’elle a effectué remarquablement pendant tant d’années dans des conditions malheureusement indignes de ce que devrait être une Éducation Nationale au service de la vérité, et je souhaite que ces pages servent à  faire comprendre le harcèlement professionnel injuste, impitoyable et impuni qui a été le sien pendant tant d’années, un harcèlement qui ne concerne pas qu’elle, probablement.

 

Un mot d’Olivier Ypsilantis, août 2014 :

Je n’ai vécu que le déclenchement de l’ ‟affaire du Lycée”. C’était en janvier 2006, des murmures s’étaient élevés d’un groupe d’enseignants qui assistaient à une conférence de Richard Prasquier ; ce dernier justifiait la construction du Mur de séparation entre Israël et les territoires palestiniens. J’étais assis à côté du Professeur Marcello Pezzetti et ces protestations nous firent serrer les poings. Cet incident me permit de prendre (une fois de plus) la mesure de l’animosité envers Israël. Je parle d’Israël alors qu’il devrait être question de la Shoah ; je vais y venir. Cette animosité reste pour moi un sujet d’étonnement et d’étude. 

Il y a les antisionistes militants, les fébriles ; mais en toile de fond se tiennent les antisionistes mous, les pantouflards — le gros de la troupe —, qui appartiennent à des catégories socio-culturelles et socio-économiques fort variées. L’antisionisme est un liant. A ce propos, n’est-il pas étonnant que des citoyens qui ne se préoccupent que de leur pouvoir d’achat et de leurs points retraite se montrent si préoccupés par Israël ? Pourquoi ce pays hautement complexe suscite-t-il un tel verbiage ? L’ignare qui généralement sait se taire est soudainement atteint de psittacisme au seul nom Israël. Pourquoi ? Israël, pays au destin incomparable et qui invite à une inlassable réflexion fait se lever des hordes d’ennemis grégaires qui prennent des postures ‟morales”.  

Pourquoi l’antisionisme attire-t-il les foules ? Pourquoi Israël cristallise-t-il le ressentiment voire la haine d’un si grand nombre ? J’ai une réponse, probablement partielle. L’antisionisme peut être envisagé comme une paire de pantoufles incomparablement confortables. Il suffit de les essayer pour ne plus vouloir les quitter. La dénonciation d’Israël procure un infini confort. Elle permet par exemple d’évacuer la Shoah, cette histoire européenne. Le pantouflard : ‟Les Juifs ont été assassinés certes — nous ne sommes ni des révisionnistes ni des négationnistes — mais, à présent, ce sont eux qui assassinent. Les assassinés se sont convertis en assassins”. Et le pantouflard retourne à sa somnolence après avoir émis cette profonde ‟pensée”. L’antisionisme s’inscrit le plus souvent dans la grégarité. L’antisionisme, c’est la rumination, la stabulation, la chaleur du troupeau.  

Je vis presque quotidiennement cette bêtise que pointe Georges Bensoussan : ‟Leur raisonnement, tout juste sorti de l’enfance et qui partage le monde entre bons et méchants, entre justes et injustes, comprend difficilement que la force peut être du côté de la justice et que le nombre de victimes ne rend pas une cause juste pour autant”. En juillet 2014, après le déclenchement de l’Opération Protective Edge, je savais qu’au bout de quarante-huit heures, l’opinion publique en viendrait à juger que la réponse d’Israël était disproportionnée. L’opinion publique regardait les compteurs : trop de Palestiniens tués, pas assez de Juifs tués — pardon, d’Israéliens —, donc réponse disproportionnée…

Il y a peu, sur mon blog, un intervenant est venu me chanter les louanges des combattants du Ghetto de Varsovie avec des trémolos pour mieux m’assener que sa détestation de Tsahal était proportionnelle à son admiration pour ces combattants. Le Juif faible, déguenillé et ne disposant que d’un armement de fortune face aux troupes de Ferdinand von Sammern-Frankenegg puis de Jürgen Stroop est exalté. Mais le Juif fort qui défend son pays retrouvé, Israël, attire la vindicte. Cette attitude a une généalogie précise, je n’insisterai pas. 

Comment être antisioniste sans être antisémite ? Il suffit d’un petit tour de passe-passe : on fustige Israël et le sionisme tout en exaltant ‟les Juifs” et les Palestiniens, — ‟le peuple en danger”  (?!) —, victimes d’Israël comme ‟les Juifs” ont été victimes des nazis, comme Nakba et Shoah vont main dans la main. Cette entreprise de manipulation et ces inversions sont fort prisées en Europe car elles permettent de pratiquer une sorte d’annulation de la Shoah, de débarbouiller les consciences, d’habiller de frais les mémoires et de confirmer le moelleux des pantoufles. Ce n’est pas par hasard qu’ils sont si nombreux en Europe à fouiner du côté d’Israël sans jamais se donner la peine d’étudier l’histoire de ce pays, particulièrement complexe et stimulante. On se penche les yeux embués sur ‟le peuple en danger” (?!) tout en se désintéressant ou en ne s’intéressant que très épisodiquement aux peuples véritablement en danger. Les Palestiniens n’intéressent que dans la mesure où ce sont les Juifs qui les ‟oppriment”.  

La dénonciation d’Israël et des ‟crimes du sionisme” offrent à l’Europe la possibilité de jouer avec/sur les sentiments du monde arabo-musulman, tant chez lui qu’auprès des populations immigrées. Désigner Israël comme source de tous les maux permet aux États arabes (pour ne citer qu’eux) de détourner les colères de leurs populations, un procédé bien connu des historiens. Ces États ont trouvé le point faible de l’Occident. Toutes les conditions sont ainsi réunies ‟pour que l’Europe régresse vers une zone très trouble de ses penchants passionnels les plus archaïques”, ainsi que l’écrit Shmuel Trigano. 

Joseph Klausner avait dit à un célèbre écrivain : ‟Sois en minorité, ne suis jamais la masse”. Être sioniste, aimer Israël de tout son cœur, c’est répondre radicalement à cette invitation qui constituait en quelque sorte son testament politique. Les raisons de mon sionisme sont multiples mais cette raison en est une : être en minorité et ne pas avoir à supporter l’odeur du troupeau. Etiam si omnes, ego non.  

 

4 mars 2014, une amie, Yvette, professeur de philosophie, m’envoie le courrier suivant. Yvette est une collègue de Patricia, professeur d’italien :

Cher Olivier, 

En lisant les commentaires que suscite la triste affaire Dieudonné, je ne peux m’empêcher de faire des rapprochements avec des événements que j’ai vécus dans mon lycée, il y a déjà plus de six ans, et dont je t’avais alors parlé. 

Si l’affaire Dieudonné dans ses diverses manifestations reflète le délabrement intellectuel et moral de la société française, je crois que ce dont j’ai été témoin dans ce Lycée français à l’étranger m’a donné un avant-goût de cette infamie. En effet, ce grand lycée — où la majorité des enseignants sont peu intégrés dans le pays d’accueil — fonctionne en circuit fermé. A ce titre, il constitue un microcosme de la réalité française. D’une certaine manière, on y retrouve au quotidien des caractéristiques de la France profonde dans toute sa médiocrité. L’affaire dont je vais te parler est simple, a priori. 

A l’occasion d’une conférence sur la Shoah, une enseignante tient devant ses élèves des propos ironiques et méprisants sur l’enseignement de la Shoah. Une autre enseignante lui en fera le reproche, en privé. Cette dernière sera mise à l’écart par ses collègues et sera victime d’une campagne de diffamation d’une extrême violence, activement conduite par le syndicat majoritaire dans cet établissement. Par ailleurs, la passivité de l’institution scolaire empêchera de mettre fin à ce harcèlement et de rétablir la vérité. A ce jour, les conséquences de ces malveillances persistent et sous diverses formes. Étant moi-même intervenue par la parole et l’écrit, je pourrais t’apporter plus d’informations si tu souhaitais approfondir cette triste histoire qui, en quelque sorte, a un caractère exemplaire. 

J’ajoute que cette affaire concerne une personne dont tu connais bien l’engagement et les valeurs. Je pense que tu devrais la contacter directement. En effet, elle te parlera de ce qu’elle a vécu et tu pourras constater les mécanismes mis en œuvre, les complicités et les lâchetés qui ont permis l’impunité des coupables et la déformation des faits.

 

10 mars 2014, réponse de Patricia au courrier d’Olivier : 

Cher Olivier,

Merci de ton intérêt pour ce que je nommerai  l’ ‟affaire du Lycée”. Je suis bien sûr disposée à répondre à toutes tes questions. 

Tu connais cette affaire dans ses grandes lignes et ton courrier me laisse penser que tu as compris les motivations de ceux qui l’ont montée de toutes pièces.  

La propagande acharnée de plusieurs membres du Snes sous la houlette de la documentaliste du Lycée français (une campagne qui commença dès le 30 janvier 2008) continue à distiller son venin et à produire ses effets sur les nouveaux venus. Cette affaire m’a épuisée, elle a également été pour moi une source de nombreux questionnements même si aujourd’hui, par la force de l‘habitude, je suis devenue plus spectatrice qu’actrice des nombreuses marques de rejet qui constituent mon lot quotidien. J’observe et mes conclusions ne m’inclinent guère à l’optimisme, crois-moi. Je retrouve les mécanismes si efficaces du stalinisme et évolue dans un univers kafkaïen… Dans cette affaire, le plus inquiétant est cette masse qui ne veut rien savoir — surtout ne pas se compliquer la vie ! — et se laisse guider par des mots d’ordre, les yeux fermés. Et ne parlons pas de la lâcheté de l’Institution qui, comme à son habitude, veut éviter le scandale et est prête à tout pour que rien ne se sache.

 

2 - Edith BruckEdith Bruck (née en 1932)

 

L’année dernière, j’ai vraiment compris que la Shoah suscitait une haine passionnelle, avec cette tentative de sabotage évitée in extremis d’une conférence (le 7 mars 2013) sur Edith Bruck. Tout comme Richard Prasquier et quelques autres proches, la question de savoir « Qu’aurais-je fait ? » reste et restera sans réponse pour moi ; en revanche, mon interrogation sur la capacité de la masse à se laisser manipuler a trouvé un embryon de réponse. Grâce à ce qui est arrivé au lycée, j’ai compris comment des dictatures peuvent asseoir leur pouvoir sur les masses. Les ingrédients sont toujours les mêmes, propagande savamment menée, mensonges, renversement et distorsion systématique des faits, instauration de la terreur, contrôle permanent, complicité active ou passive des uns, lâcheté des autres. Ainsi, une collègue me disait dernièrement que chaque fois qu’elle venait me parler on lui en faisait le reproche. J’ai aussi vérifié ce que les études historiques rappellent fréquemment, à savoir que le degré de résistance des gens aux réflexes grégaires ne dépend absolument pas de leur degré de formation académique. Malgré mon inquiétude et mon découragement, je suis heureuse de pouvoir compter sur quelques amis qui partagent mes sentiments et ont à cœur de rétablir la vérité.      

 (à suivre)

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