Salomon Ibn Gabirol (1020 – env. 1057) – 2/2

 

1-D – L’hylémorphisme universel.

(Hylémorphisme, terme de la métaphysique aristotélicienne et des scolastiques selon lequel l’être est constitué de deux principes complémentaires : la matière et la forme.)

La source de la Volonté s’écoule en formant deux fleuves qui tendent à se rejoindre pour former une sorte de corde qui s’étire jusqu’aux ultimes frontières de l’être. Brièvement exposée, telle est la doctrine de l’hylémorphisme universel combattue par saint Thomas d’Aquin.

La matière, ainsi que l’écrit Ibn Gabirol, est le papier, le livre ; tandis que la forme est l’écriture qui s’y inscrit. La matière universelle est ce qui soutient tandis que la forme universelle est ce qui est soutenu. La matière universelle est la matière de toute matière ; la forme universelle est la forme de toute forme. Matière et forme ne cessent de s’entremêler comme les brins d’une corde en expansion dans l’Univers. Chaque rencontre de la matière et de la forme élabore un substrat de la matière capable d’accueillir une nouvelle forme qui engendre une synthèse au niveau inférieur, assurant ainsi la continuité de ce processus qui va de la matière et de la forme universelles jusqu’à la réalité la plus achevée — la réalité individualisée. C’est la doctrine de la ‟pluralité des formes”, également combattue par saint Thomas d’Aquin, une doctrine qui conduit Ibn Gabirol à poser ce principe général : le plus élevé et subtil est matière du plus inférieur tandis que le plus inférieur est forme du plus élevé. Ainsi, dans un processus de concrétion de l’être, une simple chose peut être à la fois ce qui supporte et ce qui est supporté. Si on compare la dialectique d’Ibn Gabirol et celle de Hegel, une remarque s’impose : avec Ibn Gabirol, la dialectique instaure un processus de dégradation : chaque nouvelle synthèse éloigne de la plénitude originelle ; tandis qu’avec Hegel, la dialectique instaure un processus d’élévation, de perfectionnement. Rappelons que chez Ibn Gabirol, l’Un — Dieu — reste en marge de tout processus : Il ne peut être sujet au changement. Ibn Gabirol définit ainsi les rapports forme/matière : la matière soutient et la forme est soutenue ; la matière est invisible et la forme est visible ; la matière est complétée par la forme et la forme complète l’essence de la matière ; la matière est délimitée et la forme délimite ; la matière est divisée et la forme divise. L’être est l’union de la matière et de la forme. La matière et la forme laissées à elles-mêmes ne sont que ‟quelque chose” qui relève plus du domaine du non-être que de l’être, ‟quelque chose” qui n’accède pas au statut ontologique de l’être au sens propre, l’être qui pour Ibn Gabirol est l’être en acte. Autrement dit, la matière et la forme se font être par leur union : c’est l’Unité qui leur confère l’être en les unissant. Selon Ibn Gabirol, la matière est créée par l’Essence et la forme par des propriétés de l’Essence : Savoir et Unité. Il affirme son hylémorphisme universel car la pluralité est ce qui caractérise la Nature. Seul Dieu est Un par essence et se suffit à Lui-même ; tout ce qui n’est pas Lui est dualité. Pour démontrer l’existence de la matière et de la forme universelles, Ibn Gabirol fait appel à une double notion : l’universel commun et le particulier propre. A partir des propriétés que l’intellect attribue à la forme et à la matière universelles, il s’agit de vérifier que ces mêmes propriétés sont bien présentes dans tout ce qui constitue la Création. C’est à partir de ce constat que l’existence de la matière et de la forme universelles se trouve confirmée. Je passe sur les étapes de cette argumentation, qui pour être bien comprise doit être placée dans un éclairage aristotélicien, et j’en viens au début du cinquième traité de ‟Fons Vitae”. Ibn Gabirol parvient à la conclusion suivante : tout ce qui existe est constitué d’une matière et d’une forme universelles qui contiennent respectivement toutes les formes et tous les niveaux de la matière. Et il nous invite à considérer la matière universelle comme l’ultime frontière de l’être, comme le lien et le support de toute chose. Cette matière serait comme une force spirituelle qui existe en soi et n’a pas de forme, une force aveugle en quelque sorte. La forme quant à elle serait comme une lumière qui confère à ce qu’elle rencontre la propriété et l’idée d’espèce et de forme. L’essence de l’être universel est multiple mais elle se rapporte néanmoins à deux choses : la matière et la forme qui l’une et l’autre sont à la l’origine de tout ce qui existe. Comme nous l’avons vu, cette matière originelle et universelle est plus simple que toute autre matière : tout en procède et tout y revient ; de même pour la forme universelle. Ainsi, que le dit le Zohar, la matière première (originelle) est espace vide, parfaitement pur et parfaitement simple, réceptacle et ultime support de toute chose, pure possibilité dans l’attente de l’‟information” donnée par la forme. Quant à la forme première (originelle), elle est pure forme qui ne s’est pas encore répandue sur la matière ; elle est Volonté et Raison divines, unies, coïncidant avec Dieu ; et elle tombe dans la finitude lorsqu’elle s’unit à la matière et entre dans le processus de la création qui — est-il nécessaire de le préciser ? — a un commencement et une fin. A ce propos, on peut établir un parallélisme avec la doctrine augustinienne qui distingue Loi éternelle et Loi naturelle.

 

Aristote, gravure d'Enea VicoAristote (384-322 av. J.-C.), gravure d’Enea Vico (1546)

 

1-E – Les substances simples ou spirituelles.

L’union de la matière et de la forme aux différents niveaux de la réalité constitue un processus qu’Ibn Gabirol nomme dialectique, avec succession de synthèses où matière et formes s’acheminent vers la corporalité, un processus qui s’opère à deux niveaux fondamentaux : les substances simples (ou spirituelles) et les substances sensibles (ou corporelles) qui émanent de ces premières. Ces deux niveaux (qui ne sont pas séparés comme ils le sont chez Platon) constituent un tout complexe et stratifié. L’union de la forme originelle universelle et de la matière originelle constitue la trinité des trois grandes hypostases — ou principes premiers — du monde spirituel, trois substances simples qui sont à la base de toute réalité, qui l’irriguent et la nourrissent : l’Intelligence universelle, l’Âme universelle, la Substance de la Nature. Elles se contiennent les unes des autres et émanent les unes des autres. Elles peuvent également être envisagées comme les trois faces d’un même tétraèdre.

 

1-Ea – L’Intelligence.

L’Intelligence est le point de départ de tout le processus créateur. C’est la première hypostase, produit de la première rencontre de la matière et de la forme. L’Intelligence qui se situe à l’extrême supérieur se compose tout comme l’extrême inférieur de matière et de forme, étant entendu que ces deux extrêmes procèdent l’un de l’autre. Mais comment définir la matière et la forme de l’Intelligence ? La forme de l’Intelligence est la forme des formes : toutes dérivent d’elle. Ces formes si diverses tiennent les unes aux autres par la matière de l’Intelligence qui est unité, qui circonscrit et contient toutes les substances sans jamais cesser d’être elle-même une substance. De plus, c’est en l’Intelligence que toutes les formes trouvent leur plus haute expression ; et c’est parce que l’Intelligence n’a pas de forme propre qu’elle peut accueillir toutes les formes. L’Intelligence connaît avec précision tout ce qu’elle accueille ; de ce fait, les formes qu’elle contient ne tombent jamais dans l’indifférenciation et se distinguent nettement les unes des autres. La substance de l’Intelligence est située à l’extrême supérieur et à l’opposé de la substance du corps qui, elle, ne peut recevoir qu’une seule forme ; tandis que la substance de l’Intelligence, d’une parfaite subtilité, peut les recevoir toutes.

 

1-Eb – L’Âme universelle.

L’Âme universelle est le seconde hypostase de la trinité des substances simples. Elle exerce un rôle d’intermédiaire entre l’Intelligence universelle et la Substance de la Nature. L’Âme universelle est une substance simple et spirituelle, fondement du monde corporel qu’elle produit et gouverne. La matière de l’Âme universelle est une puissance réceptrice capable d’accueillir les formes intelligibles. Sa forme quant à elle est intermédiaire entre la forme corporelle et spirituelle. Cette production de forme n’est pas une création (seul Dieu crée) : l’Âme imprime ce que recèle son essence et le projette sur la matière.

 

1-Ec – La Substance de la nature.

La Substance de la Nature est la dernière des substances simples. Elle marque la limite entre le monde spirituel et sensible. C’est d’elle qu’émane le monde corporel. Ces deux mondes ne sont pas séparés ; ils forment les deux faces d’une même réalité qui offre une complexe stratigraphie au centre de laquelle se trouvent les formes les plus subtiles et spirituelles avec, en périphérie, les formes les plus circonscrites et corporelles. De cette construction, Ibn Gabirol tire le principe général selon lequel plus une substance est pure et élevée plus elle peut recevoir de formes. Redisons-le, Ibn Gabirol envisage la réalité comme une cascade qui s’écoule de la Volonté et qui, ce faisant, se dilue, s’appauvrit, se loge dans des corps.

 

2 – L’Homme

La question centrale du traité ‟Fons vitae” est : pourquoi l’homme a-t-il été créé ? Que l’homme apprenne à se connaître, qu’il contemple et étudie la substance de son âme afin de découvrir sa propre finalité et, ce faisant, sa félicité : l’union de son âme avec le monde supérieur, le retour à l’Unité première. Cette marche vers le centre — vers l’Origine — s’opère par la connaissance (la science, soit la philosophie et, plus précisément, la métaphysique) qui conduit à l’action, l’action qui libère l’âme.

Certes, Dieu n’est pas accessible à l’intelligence humaine ; il n’empêche, l’homme peut s’en approcher par la réflexion philosophique qui donne sens à sa vie. Par sa propre essence, il peut appréhender toute chose dans la mesure où elle est inscrite dans sa propre essence. Pour Ibn Gabirol, l’homme est le réceptacle — circundatorem — du monde. Il est vrai que cette stimulante vision que véhicule ‟Fons vitae” ne se retrouve pas dans ses autres écrits, en particulier ‟Keter Malkut” (‟La Couronne royale”) qui évoque la misère ontologique et métaphysique de la condition humaine.

 

3 – Le monde physique

Pour Ibn Gabirol, le monde s’ordonne suivant une vision pythagoricienne et géocentrique. A la composition de la terre inspirée d’Empédocle s’ajoute une structure en pelure d’oignon, soit dix couches : le firmament (avec la Lune), la sphère présidée par Mercure, une autre par Vénus, par le Soleil, par Mars, par Jupiter, par Saturne. Ces corps célestes — des esprits — agissent sur les hommes et autres créatures. On distingue deux sortes de trinité : d’une part, la Lune / Mercure / Vénus ; d’autre part, Mars / Jupiter / Saturne, avec le Soleil comme intermédiaire. Au-dessus de ces sept sphères, la sphère des douze signes du Zodiaque et celle de l’Intellect ; enfin, la dixième sphère, à laquelle l’Intellect n’a pas accès, celle du ‟palais intime” du Maître, demeure des Justes. Au-dessus de ces dix sphères, l’Inatteignable, Yavhé.

 

EmpedoclesEmpédocle (490-435 av. J.-C.)

 

Ci-joint, l’intégralité (traduction en anglais de Harry E. Wedeck) du livre majeur de Salomon Ibn Gabirol, ‟Fons vitae” :

http://www.sacred-texts.com/jud/fons/

Olivier Ypsilantis

 

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