Voyage en Iran, avril 2014 – 5/11

 

(18 avril suite). Le tremblement de terre de Bam (26 décembre 2003) a fait confluer le tourisme vers Rayen situé à peu de distance. Cette catastrophe a fait environ trente mille victimes et a détruit l’un des plus beaux sites d’Iran mais elle a été bénéfique à Rayen qui a accéléré sa mise en valeur. Ci-joint, un lien du CNRS sur ce tremblement de terre :

http://www2.cnrs.fr/presse/thema/724.htm

A l’entrée de la forteresse de Rayen, une belle maquette permet au visiteur de poser ses jalons dans cet ensemble labyrinthique d’environ 40 000 m2. Au loin, les hauteurs enneigées soulignent le brun foncé du pisé. Mes poumons se dilatent. Sur les surfaces du pisé, mon œil surprend des morceaux de paille qui luisent. C’est une ville totale où chaque élément s’inscrit strictement dans un ensemble, où architecture et urbanisme forment une indissociable entité. L’homme moderne qui vit dans des métropoles et des mégapoles de bric et de broc ne peut que contempler cet ensemble avec une stupeur admirative. Dans le palais du Gouverneur, un labyrinthe dans un labyrinthe. Et partout, le bel arc brisé iranien, plus ample que le gothique, harmonieusement ouvert et qui prend appui sur deux belles courbes.

Tasse de thé et figues séchées sur l’avenue qu’ombragent des platanes. La tiédeur du soleil sur la peau et l’air vif des montagnes dans les poumons. Les pick-up chargés d’oranges. Sur la route. Une usine dans le désert ; je pense aux précisionnistes américains, en particulier à certaines peintures de Charles Demuth et de Charles Sheeler, ces célébrants de la Stimmung, comme Giorgio de Chirico ou Mario Sironi. Des premiers plans me transportent en Europe, dans les campos de Níjar, au sud-est de l’Espagne ; mais les arrières-plans sont asiatiques, non seulement par leur taille mais aussi par leur structure, avec cette stratigraphie d’une terrible beauté, ces basculements formidables, ces obliques et ces verticales de vertige qui nous parlent d’un inquiétant travail tellurique. Le travail de l’érosion est non moins formidable, avec ce ravinement ondoyant qui passe de strate en strate selon des modes à étudier. Le plus grand des sculpteurs est bien l’érosion. Les montagnes sont couleur de safran et de cannelle ; elles offrent toute la palette des épices d’Orient. Le tout est poudré de vert antique, de ce vert qui sur les fresques accompagne volontiers l’ocre rouge et l’ocre jaune. Les lointains sont bleutés, d’un bleu vaporeux qui passe insensiblement dans un ciel que rythment des cirrostratus plus ou moins dilués.

Mahan. Mausolée du derviche Shah Nematollah Vali. Les lanternons octogonaux et les trompes (ou pendentifs) riches en stalactites. Et toujours cet arc iranien d’une parfaite élégance. Je pense une fois encore à ce que l’arc gothique a parfois d’un peu grêle. Les carreaux hexagonaux des plinthes sont d’un bleu où l’on aimerait se baigner. Le bassin octogonal inscrit dans le bassin cruciforme. Les minarets jumelés (une spécificité iranienne) recouverts d’une faïence à dominante bleue. Déjeuné d’un yaourt, d’herbes fraîches, coriandre et aneth, et d’une purée de poix chiches. Sur la route, des cognassiers.

 

Shah Nematollah Vali ShrineMahan, la somptueuse coupole du mausolée du derviche Shah Nematollah Vali.

 

Jardin de Shazdeh, l’un des plus beaux jardins historiques d’Iran, un jardin d’époque qâdjâr, à quelques kilomètres de Mahan, au pied des montagnes de Tigran. Ce jardin a été réalisé en 1850 pour le prince Mohammad Hassan Khan Qadjar Sardari Iravani et agrandi en 1873 pour Abdolhamid Mirza, gouverneur de la province. Sa mort (au début des années 1880) interrompit les travaux, ce que le visiteur ne remarquera guère. L’ensemble a été plusieurs fois restauré, notamment après le tremblement de terre de Bam, en 2003. Cette oasis forme un ensemble de plus de cinq hectares. C’est un rectangle de quatre cents mètres sur cent vingt mètres, entièrement clos par un mur qui le sépare du désert. Ce jardin est en pente et l’eau coule en abondance (son bruit délicieux) le long d’une cascade aménagée en vastes paliers qui constitue la colonne vertébrale de l’ensemble. Partout, l’eau glisse en fines nappes ou s’égoutte. Les arbres sont imposants et bien verts — le paradis sur terre tout simplement. Sur les côtés, une herbe grasse, normande dirais-je, et un sous-bois qui me transporte dans les forêts d’Ile-de-France.

Vendredi, jour de repos en islam. Je vais probablement étonner ceux qui me lisent mais je me dois de dire que l’islam tel que je le perçois aujourd’hui en Iran m’apparaît autrement plus léger qu’en pays arabe. Il ne s’agit pas de se faire le thuriféraire de l’actuel régime ; je me contente d’observer le peuple, les femmes en particulier, aujourd’hui, en avril 2014. Je le précise car dans ce pays tout me semble très mobile, les mentalités en particulier. Et je maintiens (quitte à passer pour un sympathique romantique perdu dans les brumes) que l’immense passé pré-islamique de ce pays reste agissant. Par ailleurs, l’antagonisme chiisme/sunnisme devrait être étudié de plus prêt. On me rétorquera que dans les deux cas on ne quitte pas l’islam. Certes, mais il y a des nuances entre les deux principaux vecteurs de l’islam, des nuances soulignées par des intérêts géopolitiques majeurs. Par ailleurs, ainsi que je l’ai déjà écrit, les éclats de lumière sont plus à rechercher du côté du chiisme que du sunnisme.

Conversation avec un Iranien, étudiant en philologie française. Nous en venons à parler des Arméniens. Il me dit estimer grandement ce peuple : ‟Ce n’est pas la Turquie que vous devez accepter dans l’Europe ; la Turquie, pays sunnite, génocidaire et oppresseurs des Kurdes (ces cousins des Perses), toujours plus islamisé par l’entremise d’Erdogan.” Je lui fais part de mon rêve d’un Grand Kurdistan (hors la zone iranienne, sachons rester diplomate) qui réduirait l’actuelle Turquie à peu de chose. Je termine sur une allusion aux Mèdes (ancêtres des Kurdes) qui figurent en bonne place sur les bas-reliefs de Persépolis dans les escaliers qui conduisent à l’Apadana. Enfin, je lui évoque l’arabisation de l’Europe et je n’entrerai pas dans les détails d’une conversation qui en indisposerait plus d’un !

 

Shazdeh gardenDans le désert, le Jardin de Shazdeh.

 

Kerman. Visite du Musée de Harandi. Au rez-de-chaussée, des instruments de musique traditionnels iraniens ; à l’étage, un magnifique petit musée archéologique. Trouvailles faites à Shahdad, dans le désert du Dasht-e Lut, quatrième millénaire av. J.-C. Ci-joint, un lien intitulé ‟A brief Surface Survey of the Protohistoric Site of Shahdad (Kerman, Iran)” :

http://www.bretschneider-online.it/rda/rda_pdf/rda_6/RDA_6_01.pdf

Jiroft, troisième millénaire av. J.-C. Bronze, albâtre, une production hautement élaborée. Céramique avec bouquetins ; les élégantes variations autour de cet animal. A ce propos, je conseille aux passionnés la lecture du N° 287 (oct. 2003) de Dossiers d’Archéologie :

http://www.dossiers-archeologie.com/numero-287/jiroft-fabuleuse-decouverte-iran.1790.php

Halil Roud et sa production de bronzes d’une finesse d’enluminure irlandaise. Les bols à pieds ornés de palmiers et de merveilleux bouquetins, encore. Les motifs d’un gobelet m’évoquent Joaquín Torres-García. Voir les pages 78 à 87 dans ce N° 287 de Dossiers d’Archéologie.

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La préférence quasi instinctive que j’accorde aux Iraniens tient à de multiples raisons. J’ai pu vérifier sur place ce que je pressentais mais il me faudrait toutefois poursuivre l’enquête : à aucun moment, je n’ai noté de sentiments anti-juifs ; anti-israéliens, il fallait s’y attendre mais anti-juifs, non ! A ma connaissance, les ‟Protocoles des sages de Sion” ne constituent pas en Iran une nourriture ‟spirituelle”, alors que tous les Arabes en sont friands, chez eux comme chez nous. Les Iraniens ne sont pourtant pas insensibles à la théorie de la conspiration — il arrive même que des gens intelligents s’y laissent aller.  Mais c’est un autre livre, moins connu, qui semble avoir leur préférence. ‟Confessions of a British Spy and British Enmity Against Islam” met en scène un ‟conspirateur”, non pas un Juif mais un Anglais, un certain Mr. Hempher, supposé être l’auteur de l’écrit :

http://www.hakikatkitabevi.com/download/english/14-ConfessionsOf%20ABritishSpy.pdf

Il est vrai que dans la préface, les Juifs sont accusés de tous les maux dont souffre le ‟vrai” l’islam (comprenez le sunnisme), le principal de ces maux étant le chiisme, élaboré par les Juifs… On peut lire ce qui suit en début de préface : ‟The first mischief contrived to demolish Islam from within was instigated by a Jew, namely Abdullah bin Sebe’ of Yemen. He established the Shiite sect against the Ahl as-sunna, the true Muslim group”. Les Chrétiens (assimilés aux Juifs) suivent dans cette dénonciation, puis les Anglais, les Anglais surtout : ‟The British were the forerunners in this regard (to abolish Islam)”. Bref, les Juifs se retrouvent en compagnie d’autres accusés, ce qui d’une certaine manière repose de l’effroyable litanie des ‟Protocoles” en dépit d’un air de famille affirmé. J’allais oublier… La préface à ces ‟Confessions” de Mr. Hempher dans l’édition mise en lien ci-dessus est propre à cette édition turque de 2001.

 

Vase en bronze de Jiroft

Devant un vase en bronze de Jiroft, j’ai pensé à Joaquín Torres García

http://www.bradshawfoundation.com/middle_east/ancient_geometry/index.php

(à suivre) 

Olivier Ypsilantis

 

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