Voyage en Iran, avril 2014 – 1/11

 

12 avril. Barcelona. Ciel couvert, gris humide. Passent des avions moyens et longs courriers. J’aime le bruit de leurs réacteurs. Par la baie vitrée, je détaille la calligraphie des pins et m’efforce d’y deviner une histoire : pourquoi cette branche suit-elle ce tracé ? Des enfants jouent ; le catalan et le castillan se répondent.

Pourquoi ce voyage en Iran ? Pourquoi mon entêtement à défendre ce pays ? Il est vrai que ce seul nom — Iran — m’évoque d’incomparables prestiges. Il me replace dans des souvenirs d’enfance et de jeunesse lorsque je feuilletais des livres sur la miniature persane et sur Alexandre le Grand. Oui, c’est par Ἀλέξανδρος ὁ Μέγας et la miniature persane que j’ai découvert l’Iran. Puis il y eut le Livre d’Esther, un livre qui donne des clés pour l’avenir, un avenir qui n’est pas anéantissement mutuel. C’était avant l’apparition de l’islam, me fera-t-on remarquer. Mais l’islam en Iran n’a pas effacé ce qui l’a précédé : il existe un islam iranien. Cyrus et Darius vivent toujours dans la mémoire iranienne.

Confluent de tant de philosophies et de religions, l’Iran protège ses intérêts — doit-on lui en vouloir ? Ce pays n’a nullement l’intention de conduire le monde à sa destruction. Et je ne suis pas un pacifiste car je sais ce que valent les pacifistes : ils préfèrent l’esclavage au combat. Nous en avons eu de beaux exemples en France dans les années 1930, alors que Hitler confortait son pouvoir, puis au cours de l’Occupation, avec des pacifistes qui s’acoquinèrent avec Hitler pour ‟sauver” la paix avant de désigner les Juifs comme des fauteurs de guerre… Mais je m’égare et j’en reviens à l’Iran. Je crois en une entente entre l’Iran et Israël, dans un avenir pas si lointain, une entente qui déterminera notre avenir. Oublions les Arabes et les ‟Palestiniens”, ce peuple inventé, à moins que ‟Palestiniens” ne désigne les Juifs d’Israël… Je suis de ceux qui affirment leurs préférences, car je suis pour l’heure vivant.

Gavá, dans les environs de Barcelona. Marche sur le front de mer. Les dunes, la délicatesse d’une flore et les pins qui se terrent pour cause de vent, le vent qui sculpte le végétal et le minéral. Et tout en marchant et tout en pensant à ce voyage en Iran, je reviens par le souvenir dans ces salles du Louvre où était présenté l’art achéménide. Passent dans ma mémoire les noms de Susiane (cette plaine où s’est constituée pour la première fois une civilisation urbaine en Iran), l’influence sumérienne puis proto-élamique, l’Elam et ses merveilleuses peintures sur vases si hautement stylisées. En les contemplant, j’ai souvent pensé : je suis chez moi — comme devant les peintures sur vases et les fresques de la civilisation crétoise. En soirée, un vent frais venu de la Méditerranée. Je regarde passer les avions et j’écoute le bruit de leurs réacteurs que j’aime tant. Le muscat dans le verre à pied, le bleu de la piscine — je pense à David Hockney qui lui aussi fut un créateur d’ambiance.

 

Poterie de Suse

Poterie du IVe millénaire, Suse, au Musée d’Archéologie Nationale (Saint-Germain-en-Laye)

 

Perses et Mèdes. Ces derniers s’établirent dans la plaine de Hamedân et constituèrent peu à peu un État sous la pression constante de leurs voisins, l’Urartu et l’Assyrie, et de deux peuples venus du Caucase, les Scythes et les Cimmériens. Leur capitale, Ecbatane — l’actuel Hamedân —, à quelque trois cents kilomètres au sud-ouest de Téhéran. Après avoir détruit l’empire assyrien, les Mèdes régnèrent durant plus d’un demi-siècle sur un empire qui s’étendait de l’Afghanistan à la Turquie. Début VIIe siècle, les tribus perses installées dans le Fârs constituent un petit État. En 558 av. J.-C., Cyrus monte sur le trône. En peu de temps, il parvient à établir un empire, du Pakistan aux côtes de la Méditerranée. Son habile politique de tolérance facilite son expansion, notamment lors de la prise de Babylone, en 539. Ce grand roi est tué au combat en 529. Son fils Cambyse est détrôné par un usurpateur (un mage du nom de Gaumata) lors de sa campagne victorieuse en Égypte. Gaumata est exécuté par Darius Ier qui réorganise l’empire, notamment en créant vingt-trois satrapies, en édifiant les villes de Suse et de Persépolis et en ajoutant des conquêtes à celles de ses prédécesseurs, soit le Gandhara et la vallée de l’Indus. A l’ouest, il ne parvient pas à soumettre les Scythes. En 490, son armée est défaite à Marathon. Sous Xerxès, la lutte contre la Grèce reprend et l’unité de l’empire est mise à mal. Après la défaite de Salamine, Xerxès revient en Perse. L’empire se désagrège. Artaxerxès III s’efforce de le réunifier mais une puissance va submerger le pays : la Macédoine.

13 avril.  Castelldefels, Domingo de Ramos ou plutôt Diumenge de Rams. Bénédiction des Rameaux devant l’église Santa Maria. Ce léger pincement qui étreint le cœur alors qu’approche le départ. L’immense et magnifique Aeropuerto de Barcelona – El Prat. L’aéroport tout entier semble prêt à s’envoler — peut-être est-il déjà en vol. Partout des vitres d’un doux vert aquatique. Je pourrais célébrer le fonctionnalisme et l’ingénieur mais Le Corbusier l’a fait, il y a presque un siècle. En attendant l’Airbus A-321 pour Frankfurt am Main, je m’imagine en compagnie d’un Papa Corbu revenu à la vie et commentant son émerveillement.

 

 Aéroport de Barcelone

El Prat, un aéroport prêt à s’envoler.

 

Dans le vol Barcelona-Frankfurt am Main, deux jeunes Allemandes prennent place à côté de moi. La plus proche me voyant lire un article puis un livre sur l’Iran engage la conversation, timidement. Elle me demande pourquoi je m’intéresse à ce pays. La question suscite en moi une sorte d’exaltation : j’évoque le prestige historique de l’Iran, mon espoir en ce pays, les désastreuses amitiés des État-Unis et de l’Europe avec des États aussi peu recommandables que le Pakistan, l’Arabie saoudite ou le Qatar ; j’exprime enfin ma colère contre le monde arabo-musulman qu’appuient des gestes dépréciatifs. Elle me dit avec un sourire : ‟Je suis iranienne et vos paroles plairaient à ma mère qui parle toujours avec colère des Arabes”. Elle me communique le compte Facebook de sa mère qui milite pour mieux faire connaître la culture iranienne pré-islamique. ‟Mes parents ont commencé à remettre en question l’islam en lisant Marx et Engels. Nous ne sommes pas musulmans. L’islam ne fait pas partie de notre culture. C’est une importation arabe, les Arabes que l’Occident favorise parce qu’ils ont du pétrole et de l’argent… qui leur vient du pétrole”. J’écoute cette jeune femme qui s’exprime dans un bel anglais, avec douceur et détermination et je me dis que c’est un signe (parmi d’autres) qui accompagnera ce voyage. Sa famille est originaire de Chiraz, dans le Fârs, berceau de la culture perse.

L’Iran et Israël, deux pays qui ont beaucoup à voir l’un avec l’autre, deux pays antiques et jeunes, dotés de formidables ressources de spiritualité et d’intelligence, pays dont les relations vont déterminer l’avenir du monde, notre avenir donc. Je suis empli d’optimisme quant à l’avenir de ces relations, moi qui ne suis pas spontanément optimiste.

Frankfurt am Main-Téhéran à bord d’un Airbus A340-300 de la compagnie Lufthansa. Je lis un article de l’International New York Times (Saturday-Sunday, April 12-13, 2014) intitulé ‟Are Iran and Israel trading places ?” Arrivée à Imam Khomeini International Airport vers 1h30 du matin. Des policiers plutôt décontractés, polis et souriants. Procédure électronique d’empreintes digitales assez fastidieuse (quatre doigts de la main gauche / pouce gauche / quatre doigts de la main droite / pouce droit), une opération supervisée par un jeune policier qui ne cesse de nous sourire comme pour s’excuser puis qui finit par s’amuser de notre amusement. Long trajet en autocar vers l’hôtel. Nous passons devant le mausolée de l’ayatollah Khomeini, un vaste complexe toujours en construction, avec hôtellerie et centre d’études. Devant cet ensemble dont la construction a commencé en 1989 (l’année de sa mort), je crois d’abord à une installation industrielle…

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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