En lisant ‟L’antisémitisme à gauche – Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours” de Michel Dreyfus – 7/9

 

7 – De la Libération à 1968 : disparition de l’antisémitisme chez les socialistes et les communistes

Les Juifs en France, de 1945 à la guerre des Six-Jours

L’après-guerre voit l’affaire Finaly qui va défrayer la chronique de 1948 à 1953. En 1953, une première loi d’amnistie est votée pour faits de collaboration. Pierre Mendès France est attaqué en tant que juif (en particulier par Pierre Poujade), notamment lorsqu’il préside le Conseil de juin 1954 à février 1955.

 

L’occultation de la mémoire du génocide par celles de la Résistance et de la déportation

Jusqu’à la fin des années 1960, l’extermination des Juifs est minimisée et sa perception est confuse ; elle reste associée à celle de la déportation vers les camps de concentration nazis. Raul Hilberg rend compte de sa solitude lorsqu’il entreprit son enquête, en 1948. On sait par ailleurs que les éditions Princeton University Press refusèrent début 1959 de publier ses travaux. Voir à ce sujet le rôle d’Hannah Arendt. Il faudra attendre la publication du roman d’André Schwarz-Bart, ‟Le Dernier des Justes”, en 1959, puis le procès Eichmann, en 1961, pour que le public commence à distinguer l’extermination de la déportation.

Loin de mettre en valeur l’engagement de ses membres dans la Résistance, bon nombre des cadres de la SFIO, traumatisés par ce qu’ils éprouvent comme une faute originelle (le vote du 10 juillet 1940 en faveur du maréchal Pétain), mènent une sévère épuration dans leurs propres rangs, de 1944 à 1946. La SFIO s’interdit donc de valoriser sa participation à la Résistance, contrairement au PCF qui joue de la grosse-caisse, a oublié le pacte germano-soviétique d’août 1939 et ne cesse d’évoquer le Parti des 75 000 fusillés. Mais que ce soit à la SFIO ou au PCF, la spécificité de l’extermination des Juifs est sous-estimée. Les communistes (y compris ceux de la Main-d’œuvre immigrée, MOI) n’en ont pas pris conscience car elle n’entre pas dans leur schéma de lecture. Pour eux, le nazisme n’est qu’un capitalisme parmi d’autres. L’engagement des Juifs communistes dans la Résistance a été important ; mais au cours de la guerre, le communiste est passé avant le Juif et cette hiérarchie perdurera. A partir de la Libération, la Fédération nationale des déportés et internés, résistants et patriotes (FNDIRP) est le vecteur de la mémoire communiste. Significativement, il n’existe pas d’organisation de ce type à la SFIO. L’intitulé FNDIRP passe sous silence la spécificité juive : les déportés ont été déportés parce qu’ils étaient des résistants et des antifascistes. Il est vrai que les rescapés juifs ne sont pas nombreux à faire entendre leur voix. Rappelons que sur 163 000 déportés, 40 % des victimes de la répression pour faits de résistance sont revenus tandis que les déportés pour cause de race n’ont été que 3 % à revenir. Le camp le plus volontiers évoqué est Buchenwald, un camp de concentration et non d’extermination. Jusqu’à la fin des années 1960, l’évocation d’Auschwitz est dominée par la mémoire communiste, alors que la quasi-totalité des victimes de cet immense camp ont été des Juifs. Le résistant et le communiste passent avant le Juif.

 

 Raul Hillberg

Raul Hilberg (1926-2007)

 

 Le rejet de l’antifascisme, vecteur possible de l’antisémitisme

D’une manière générale, l’antifascisme et la mémoire de la Résistance constituent un antidote efficace à l’antisémitisme. L’antifascisme est alors une valeur essentielle des cultures socialiste et communiste qui ne lui accordent cependant pas exactement la même signification. Cette valeur est rejetée par nombre de groupes d’extrême gauche, soit parce qu’ils sont les héritiers des pacifistes des années 1930, soit parce qu’ils estiment qu’il a empêché toute perspective révolutionnaire à la Libération. Michel Dreyfus a cette remarque parfaitement juste : ‟Là où l’antifascisme est fort, il ne peut y avoir d’antisémitisme. Inversement, là où il est faible, là où la Résistance est considérée comme une mascarade ou une tromperie, apparaissent des manifestations d’antisémitisme”. A ce sujet, Jean Galtier-Boissière (1891-1966) est représentatif. Michel Dreyfus écrit : ‟Son analyse de la Seconde Guerre à travers la grille pacifiste de la Première et son rejet de l’antifascisme l’amèneront à s’associer à Henry Coston et à soutenir Paul Rassinier dans le milieu de la décennie 1950”. Michel Dreyfus poursuit : ‟La lutte contre le colonialisme amènera même quelques militants d’extrême-gauche à défendre, au début des années 1960, une argumentation (…) tendant à mettre sur le même plan colonialisme et génocide. Membre du Parti communiste, Jacques Vergès en est l’archétype (…). En 1961, Vergès signera avec d’autres avocats du FLN un petit ouvrage réclamant un Nuremberg pour l’Algérie”. En 2005, Jacques Vergès affirmera que l’Algérie a été victime d’un génocide culturel, que le colonialisme est plus grave que le totalitarisme. Bref, le colonialisme annoncerait le nazisme, ainsi que l’écrit Robert Louzon en 1933. Faire du colonialisme un précurseur du nazisme revient à relativiser ce dernier. Par ailleurs, le lien entre massacres coloniaux et Shoah n’est une évidence que pour ceux qui le veulent. La Grande Guerre, la défaite, la révolution puis la guerre civile en Allemagne ont plus influé sur le climat dans lequel s’est développé le nazisme que les massacres menés entre 1904 et 1907 par l’Allemagne en Afrique. Lorsqu’il traite des camps nazis, Jean Galtier-Boissière admet que la volonté d’exterminer les Juifs est le summum de la folie nazie mais il compare aussitôt la Shoah au massacre des Indiens d’Amérique. Cette relativisation de l’entreprise d’extermination nazie sera l’un des fondements du négationnisme. Par ailleurs, l’antifascisme issu du pacifisme est souvent un vecteur de l’antisémitisme.

Dans l’après-guerre, les manifestations d’antisémitisme à gauche ne sont pas homogènes. Certaines reprennent l’image associant Juif et capitalisme, d’autres s’inscrivent dans l’héritage du pacifisme des années 1930. A l’occasion, le P.C.F. attaque nominalement Léon Blum, Jules Moch, Daniel Mayer et Pierre Mendès France et fait preuve d’indifférence à l’égard de l’antisémitisme qui se développe en U.R.S.S. et en Europe de l’Est. Apparu dans les années 1950, le négationnisme s’inspire de l’argumentaire des ‟Protocoles des sages de Sion” tout en remettant en question la Shoah.

 

Des traces d’antisémitisme à la S.F.I.O. et surtout chez d’anciens socialistes

L’antisémitisme au sein de la S.F.I.O. apparaît comme un héritage du pacifisme des années 1937-1939. A la Libération, Daniel Mayer, un résistant de la première heure, s’emploie à rénover la S.F.I.O où ont sévi l’attentisme (voir Paul Faure) et le soutien à Vichy. Daniel Mayer épure sévèrement le parti. Devenu secrétaire général de la S.F.I.O. en août 1945, il défend l’unité avec le P.C.F. ; mais c’est un échec ; son rapport moral est repoussé et il est remplacé par Guy Mollet. Les raisons de sa mise à l’écart sont diverses mais deux d’entre elles pourraient avoir joué : le poids de la franc-maçonnerie et l’antisémitisme perceptible dans des correspondances internes au parti. Chez les socialistes, l’antisémitisme déclaré s’exprime surtout chez les socialistes du Parti socialiste démocratique (P.S.D.) de Paul Faure. Attentistes ou diversement collaborateurs, ils continuent à revendiquer leur pacifisme d’avant-guerre et leur socialisme au sein du P.S.D. Ci-joint, un lien Persée intitulé ‟Daniel Mayer et la S.F.I.O., 1944-1958”, signé Gilles Morin et Martine Pradoux :

www.persee.fr/web/revues/…/mat_0769-3206_1998_num_51_1_40420

 

Paul Rassinier, de la S.F.I.O. au révisionnisme

Après avoir été exclu du Parti communiste en 1932, Paul Rassinier est membre de la S.F.I.O de 1934 à 1951. Au Parti socialiste, il rejoint le courant pacifiste et anticommuniste de Paul Faure, un homme important dans son cheminement. Revenu de déportation, il est élu parlementaire en juin 1946 avant d’être battu peu après par son adversaire de toujours, Pierre Dreyfus-Schmidt. En 1949, dans son premier livre, ‟Passage de la ligne. Du vrai à l’humain”, un récit de déportation, Paul Rassinier s’efforce de montrer que les communistes ont été autant responsables de l’horreur des camps nazis que les SS eux-mêmes. Jean Galtier-Boissière avait soutenu quelque chose de semblable dans ‟Le Crapouillot”. Les communistes sont accusés d’en rajouter sur les camps nazis dans le but de faire oublier les camps soviétiques. Cette première relativisation du rôle des nazis ne choque personne à la S.F.I.O. tant il s’accorde avec son anticommunisme. Le deuxième livre de Paul Rassinier, ‟Le Mensonge d’Ulysse, regard sur la littérature concentrationnaire” (1950), est préfacé par l’anarchiste Albert Paraz. L’année suivante, Albert Paraz se fait le défenseur de Céline dans ‟Rivarol”, Céline qui a justifié ses positions racistes ‟au nom d’un pacifisme viscéral qui lui a attiré la sympathie de la presse libertaire”. Cette préface fait réagir la S.F.I.O. qui exclut Paul Rassinier de ses rangs puis refuse sa réintégration. Ci-joint, un lien sur Albert Paraz mis en ligne par Pratique de l’Histoire et dévoilements négationnistes :

http://www.phdn.org/negation/rassinier/paraz.html

Les élucubrations de certains groupes d’extrême-gauche et leur aveuglement s’expliquent par la persistance de schémas antisémites fort anciens (dont le Juif et l’Argent), par le faible intérêt pour le génocide des Juifs dans la société française d’alors et par la nouveauté de la démarche de Paul Rassinier.

 

Patriote, inconditionnel de l’URSS, le P.C.F. marginalise ses militants étrangers et pourfend le « cosmopolitisme »

Le P.C.F. joue la carte du patriotisme en commençant par pousser de côté les résistants communistes étrangers. Il met fin à toutes les sections juives des organisations qu’il a créées pendant la guerre. La M.O.I. elle-même est dissoute en 1945 et sa section juive est transformée en 1947 en une Union des Juifs pour la résistance et l’entraide (U.J.R.E.) qui perd tout rôle politique. Le P.C.F. se met à dénoncer le cosmopolitisme et l’internationalisme, une orientation qui doit être replacée dans le cadre de la reprise en main du mouvement communiste international au sein du Komintern. Ainsi, de nombreux résistants se voient-ils mis à l’écart à partir de 1949. Le nationalisme du P.C.F. ne serait-il pas teinté d’antisémitisme, notamment lorsqu’il s’en prend à Léon Blum ?

Il y a l’affaire des ‟Blouses blanches”, bien connue ; il y a le procès de Prague, moins connu, un procès qui s’inscrit dans la politique internationale que l’U.R.S.S. mène à partir de 1949, avec procès à grand spectacle dans les pays sous domination soviétique. Parmi les quatorze accusés du procès de Prague, onze sont des Juifs, à commencer par le principal accusé, Rudolf Slánský, secrétaire général du Parti communiste tchécoslovaque. Et comme on ne veut pas faire usage du mot ‟juif” pour stigmatiser les accusés, on fait usage du mot ‟sioniste”.

 

L’affaire des « Blouses blanches »

Une fois encore, on s’efforce de dissimuler le caractère antisémite de ce procès, mais en vain. Le P.C.F. emboîte le pas à l’U.R.S.S. sans se faire prier. Cette affaire met cependant mal à l’aise nombre de militants et de sympathisants. La mort de Staline la suspend et le P.C.F., qui a décidément un sacré culot, explique par la voix de ‟L’Humanité” qu’il ne s’agissait que d’une provocation organisée par la réaction mondiale et les trotskistes. Ce n’est qu’en 1964 que le P.C.F. se dissociera publiquement sur cette question de l’U.R.S.S. en critiquant la publication soviétique, ‟Judaïsme sans fard”.

 

Derniers dérapages communistes

A partir de 1954, Pierre Mendès France, alors président du Conseil, subit les attaques des communistes, comme les avait subies Léon Blum, des attaques qui fleurent l’antisémitisme. Jacques Duclos n’est pas en reste. Lorsque Georges Pompidou est nommé Premier ministre, en 1962, des communistes se font un plaisir de rappeler avec une insistance particulière qu’il a été directeur général de la banque Rothschild. Au cours de la guerre des Six-Jours a lieu un dérapage communiste significatif par la bouche de Benoît Frachon, à l’occasion du trente-sixième congrès de la C.G.T. dont il est secrétaire général. Au lendemain de cette guerre, Gomulka se félicite que la Pologne soit devenue une nation monolithique et il traite les Juifs de ‟cinquième colonne”. Après la mort de Paul Rassinier, en 1967, les contacts entre l’extrême-droite et l’extrême-gauche se multiplient.

 

Olivier Ypsilantis

 

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