En lisant ‟L’antisémitisme à gauche – Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours” de Michel Dreyfus – 3/9

 

3 – Durant l’affaire Dreyfus (1894-1906)

L’antisémitisme en France de 1894 à 1898

L’affaire Dreyfus — l’Affaire — va peu à peu démarquer les socialistes de l’antisémitisme, surtout à partir de 1898. L’antisémitisme en France est alors principalement véhiculé par la presse catholique et celle de la droite révolutionnaire mais aussi, et à des degrés divers, par la plupart des courants socialistes et anarchistes. Précisons que la droite et l’extrême-droite disposent d’une presse autrement plus puissante que la presse socialiste, syndicaliste et anarchiste. Le socialisme français est par ailleurs divisé et l’engagement en faveur du capitaine Dreyfus ne se fera le plus souvent qu’avec hésitation, à l’exception des allemanistes, notamment Lucien Herr. Ci-joint, un lien intitulé ‟Les allemanistes – Jean Allemane” par Michel Winock :

http://jeanallemane.free.fr/Les_Allemanistes.html

L’antisémitisme économique de nombreux socialistes et l’antisémitisme racial d’autres socialistes vont s’atténuer au cours de l’Affaire. Les socialistes découvrent en effet que l’antisémitisme n’a aucune vertu ‟révolutionnaire”.

 

Jean AllemaneJean Allemane (1843-1935)

 
L’abandon de l’antisémitisme par la Revue socialiste et les allemanistes

La mort de Benoît Malon, un an avant les débuts de l’Affaire, infléchit l’orientation de la ‟Revue socialiste”. Gustave Rouanet en prend la direction et l’antisémitisme y est combattu. Auguste Chirac et Albert Regnard la quittent en 1899. Gustave Rouanet analyse d’une manière inédite les conséquences qu’aurait la victoire de l’antisémitisme pour la France et le socialisme international. Il décèdera en 1927. Son analyse se révélera prémonitoire.

Le journal ‟Le Parti ouvrier” (publié par le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire) tente péniblement de s’extraire des clichés antisémites. Les Juifs sont censés être des exploiteurs mais, reconnaît-il, tous les exploiteurs ne sont pas des Juifs ; beaucoup de Juifs ne sont ‟ni des banquiers ni des parasites à nez et doigts crochus”. Le journal s’interroge sur la culpabilité de Dreyfus, tout en lâchant ici et là des allusions antisémites, avant de reconnaître que l’antisémitisme est un allié de l’ordre existant.

En 1898, les allemanistes sont les premiers à admettre l’existence d’un prolétariat juif et que tous les Juifs ne sont pas des Rothschild. Par ailleurs, la thèse de Leonty Soloweitschik (1875-1953) va contribuer à remettre en question l’association systématique Juif/argent.

 
Persistance de l’antisémitisme à La Petite République jusqu’en 1898

Le journal ‟La Petite République” multiplie quant à lui les propos antisémites avec l’affaire Dreyfus, le scandale de Panama (voir les attaques contre Joseph Reinach) et le cas Isaïe Levaillant, ce préfet et directeur de la Sûreté générale devenu un dirigeant du Consistoire central. Le journal en question fait aller main dans la main deux idées : ‟Les Juifs dont Rothschild est le symbole sont assimilés à la grande banque et mis sur le même plan que la finance catholique et l’armée : le prolétariat n’a pas à choisir entre ces deux camps, tout aussi néfastes. Le journal voit par ailleurs dans l’antisémitisme une sorte de cheval de Troie contre la société bourgeoise, les antisémites pouvant hâter l’heure de la révolution. Apparue vers 1889-1890, au même moment que la droite révolutionnaire, cette vision des choses, à laquelle Bernard Lazare n’a pas été insensible, restera courante dans les rangs socialistes et anarchistes jusqu’en 1898-1899”.

Malgré quelques réserves, Louis Dubreuilh (1862-1924) trouve des vertus révolutionnaires à l’antisémitisme. En Autriche, les tendances anticapitalistes du Parti chrétien social de l’antisémite Karl Lueger le séduisent. ‟La Petite République” se défend volontiers d’être antisémite ; elle se raisonne mais peine à ne pas y retomber. Louis Dubreuilh y dénonce les ‟ploutocraties sémites et catholiques”. A la mort du marquis Antoine de Morès (personnage central de la droite révolutionnaire antisémite, flirtant volontiers avec les socialistes et les anarchistes), le journal en question lui consacre nombre d’articles élogieux. Ce n’est qu’en juin 1898, date à laquelle Jean Jaurès devient l’un de ses rédacteurs, que ‟La Petite République” se met à soutenir la cause dreyfusarde.

 
Jean Jaurès : quelques préjugés avant la défense de Dreyfus

Jean Jaurès a connu bien des hésitations vis-à-vis de l’antisémitisme. Lui aussi a cru un temps déceler dans l’antisémitisme ‟un véritable esprit révolutionnaire”, une idée alors assez courante chez les socialistes. Par ailleurs, on peut relever chez lui des propos péjoratifs sur les Juifs qui relèvent de la tradition catholique. Son attitude envers Dreyfus est empreinte d’ambiguïté jusqu’à ce que l’Affaire bascule suite à la révélation du lieutenant-colonel Henry au ministre de la Guerre, Godefroy Cavaignac. Mais signalons que son engagement en faveur de Dreyfus est plus motivé par sa vision de la démocratie et sa volonté de rallier la jeunesse que par son dégoût de l’antisémitisme.

 
Les hésitations des guesdites du Parti ouvrier français

Jules Guesde estime que l’antisémitisme est condamné par l’inéluctabilité de la révolution prochaine, une appréciation qui ne fait pas l’unanimité au Parti ouvrier français (POF). A ce propos, rappelons que dans le Languedoc, le guesdisme est très influencé par Georges Vacher de Lapouge. Ci-joint, un document Persée signé Pierre-André Taguieff et intitulé ‟Sélectionnisme et socialisme dans une perspective aryaniste : théories, visions et prévisions de Georges Vacher de Lapouge (1854-1936)” :

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mcm_1146-1225_2000_num_18_1_1219

En juillet 1898, le Parti ouvrier français explique que les prolétaires n’ont rien à gagner à défendre Dreyfus. L’engagement de Jean Jaurès nuance toutefois leur position ; mais craignant d’être détourné de son principal objectif — la lutte des classes —, le Parti ouvrier français ne se prononce pas ouvertement en faveur de Dreyfus avant 1899.

 
Les divisions des anarchistes

Nombre d’anarchistes assimilent le capitalisme aux Juifs ; aussi tardent-ils à s’intéresser à l’Affaire : Dreyfus est un bourgeois, un officier et, de plus, un Juif. C’est pourtant un anarchiste qui va devenir le ‟premier des dreyfusards”. L’auteur de ‟L’Antisémitisme, son histoire et ses causes” se trouve en 1894 au cœur de toutes les contradictions de l’extrême-gauche au sujet de la ‟question juive”. Il juge lui aussi que l’antisémitisme peut avoir des vertus révolutionnaires, ainsi qu’il l’écrit en conclusion à son livre. Il est vrai qu’il sera un pionnier dans la lutte contre l’antisémitisme, qu’il prendra ses distances vis-à-vis de l’assimilation et se rapprochera du sionisme avant de s’en éloigner. Bernard Lazare reste d’abord pour l’Histoire celui qui, le premier, a compris que la campagne antisémite supposait à coup sûr la condamnation de Dreyfus. La presse anarchiste de l’époque permet de constater que pour la majorité des anarchistes, l’antisémitisme se limite à une ‟querelle de bourgeois”, une lutte entre deux factions rivales du capitalisme ; aussi, pour eux, attaquer le pouvoir économique des Juifs revient à œuvrer pour la révolution. Pour nombre d’anarchistes d’alors, l’antisémitisme conduit à une critique globale du capitalisme ; autrement dit, la dénonciation du capitalisme juif favorise la lutte contre le capitalisme en général. Redisons-le, ce n’est qu’après le suicide du lieutenant-colonel Henry (en août 1898) qu’une majorité d’anarchistes prennent ouvertement la défense de Dreyfus.

 
Des syndicats peu réceptifs à l’antisémitisme

Le mouvement syndical adopte sur la ‟question juive” une position plus neutre que celle des socialistes. Quelle explication donner à ce phénomène ? Il semble que le poids de la Fédération nationale des Bourses (FNB), qui l’emporte sur sa rivale, la Fédération nationale des syndicats (FNS), guesdiste, y soit pour quelque chose. Le responsable de la FNB, Fernand Pelloutier, prend ouvertement partie en faveur de Dreyfus après avoir lu ‟J’accuse” d’Émile Zola. Il se réjouit toutefois de l’indifférence du peuple à l’égard de l’Affaire car, selon lui, on a ainsi la preuve que le peuple se détourne d’une agitation politique qu’il juge vaine au profit de la ‟révolution économique, vraiment libératrice”. ‟L’Ouvrier des deux mondes”, la revue publiée par Fernand Pelloutier, rend hommage au courage de Bernard Lazare qui instruit le peuple sur ‟les félonies militaires et les dangers du patriotisme”. Cette même revue déclare que l’antisémitisme est ‟un nouvel auxiliaire à la réaction et un adversaire de plus au socialisme”. La mort de ce dernier, en 1901, coïncide avec l’apparition de formulations antisémites dans le monde syndical ; en effet, certains syndicalistes reprennent à leur compte l’idée selon laquelle l’antisémitisme peut être un allié de la révolution.

 
La découverte du prolétariat juif

Depuis les débuts du socialisme utopique, aucune analyse n’a envisagé qu’il puisse y avoir un prolétariat juif. C’est pourquoi la thèse de Leonty Soloweitschik (soutenue en 1898 à l’université libre de Bruxelles) va avoir un tel impact. C’est la toute première étude rendant compte de l’existence d’un prolétariat juif, avec à l’appui une très riche documentation. ‟Soloweitschik est sans doute le premier à utiliser le mot de prolétariat pour qualifier les Juifs. Il n’emploie pas ce terme dans le sens marxiste d’ouvriers mécanisés, concentrés en usine, mais il décrit plutôt une population laborieuse composée d’ouvriers qualifiés et d’artisans. Cette approche est alors d’une grande originalité, car elle va à l’encontre des idées de l’époque, y compris au sein des organisations ouvrières”. C’est le premier livre qui remet en cause les stéréotypes associant les Juifs au capitalisme. Le livre est signalé dans un grand nombre de revues et traduit dans plusieurs langues, mais il tombe assez vite dans l’oubli et ne sera réédité en France qu’en 2009 !

 
Des survivances d’antisémitisme à gauche (1899-1906)

Augustin Hamon est l’un de ces socialistes qui se veulent économistes et qui donnent dans l’antisémitisme. Il est vrai qu’il est l’un des rares socialistes intéressés par les questions économiques qui se soient départis de leur antisémitisme avant 1914. Parmi les antisémites impénitents, citons Lucien Deslinières (1857-1937) et Antoinette Cauvin (1864-1924), plus connue sous le nom de ‟Citoyenne Sorgue”. ‟La Rénovation”, de tendance fouriériste, voit dans la ‟race juive” un péril. Le député socialiste Maurice Allard déclare à la Chambre des députés qu’il n’est pas antisémite ; mais il reproche aux Juifs ‟d’avoir empoisonné (avec le monothéisme hébreu) la pensée aryenne si haute et si large”. Certes, les interrogations se multiplient. Adolphe Tabarant exhorte les camarades à ne pas tomber dans le piège de l’‟antisémitisme imbécile”. D’autres se demandent si un socialiste ou un anarchiste ‟peuvent logiquement être antisémites”.

Une intéressante controverse signée Marc Crapez et intitulée ‟La Gauche et l’antisémitisme” rend compte du livre de Michel Dreyfus :

http://www.controverses.fr/pdf/n17/crapez2-17.pdf

 

Olivier Ypsilantis

 

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