En lisant ‟L’antisémitisme à gauche – Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours” de Michel Dreyfus – 2/9

 

2 – L’émergence des organisations ouvrières et de l’antisémitisme moderne (1880-1894)

Crise économique, montée du nationalisme et de l’antisémitisme

La crise économique touche la France en 1882. Ce sont des krachs bancaires, dont celui de l’Union générale imputé aux Juifs. L’antisémitisme est une arme maniée par nombre de catholiques contre les républicains anticléricaux. Il faut relire certains écrits de l’abbé  E.-A. Chabauty qui, avant les ‟Protocoles des sages de Sion”, évoque un gouvernement juif mondial et secret auquel seraient soumises toutes les puissances politiques de l’Europe. Parmi les publications antisémites de l’époque, ‟La France juive” d’Édouard Drumont tient une place de choix. Le livre a connu deux cents rééditions entre sa parution et 1914 ! Il a inauguré un véritable genre littéraire, et pas seulement en France. Édouard Drumont, qui s’est inspiré de Henri-Roger Gougenot des Mousseaux, devient le principal propagateur du ‟mythe de la conspiration judéo-maçonnique en un facteur influent de la vie politique française”. Le krach de l’Union générale a inspiré plusieurs romans, à commencer par ‟L’Argent” d’Émile Zola qui véhicule des poncifs sur les Juifs et l’argent.

 Edouard DrumontÉdouard Drumont (1844-1917)

 

L’arrivée de nombreux immigrants et les difficultés économiques favorisent une xénophobie qui ne vise pas exclusivement les Juifs. N’oublions pas les tensions entre ouvriers français et étrangers depuis les années 1880 et le massacre d’une cinquantaine d’Italiens à Aigues-Morte, en 1893. Ci-joint, un lien sur cet événement volontiers instrumentalisé :

http://www.ac-sciences-lettres-montpellier.fr/academie_edition/fichiers_conf/BOUDET2009.pdf

L’immigration est perçue comme un danger pour l’emploi des nationaux, ce qui affaiblit l’internationalisme du mouvement ouvrier et encourage le nationalisme de certains socialistes, à commencer par les blanquistes et Édouard Vaillant. C’est dans cette xénophobie qu’entre le stéréotype du Juif profiteur et corrupteur. Le général Boulanger (avec son programme suffisamment flou pour attirer les courants politiques les plus divers) va jeter les bases d’une ‟droite révolutionnaire” où confluent droite autoritaire et gauche antiparlementaire, l’une et l’autre volontiers antisémites. A partir de 1892, la crise de Panama active l’antisémitisme et l’antiparlementarisme. Par ailleurs, dans une France humiliée par la défaite de 1870, le Juif est volontiers assimilé au Prussien.

 

Le scientisme et la racialisation de l’antisémitisme 

Les socialistes sont particulièrement sensibles au scientisme ; ces anticléricaux ont une foi inébranlable en la science. Le scientisme contribue à l’émergence de l’anthropologie sur laquelle se structure notamment une pensée raciale dont certaines théories opposent Aryens et Sémites, une taxinomie inégalitaire du genre humain qui se développe autour de la Société d’anthropologie de Paris à partir de 1859 puis de l’École d’anthropologie à partir de 1876. Cette pensée raciale qui ne se limite à l’extrême-droite va par ailleurs fournir des arguments idéologiques à la IIIe République pour activer la colonisation. Dans les années 1880, l’antisémitisme se radicalise et nombre de socialistes vont s’y tremper. Aux préjugés séculaires contre les Juifs se superpose l’autorité du scientisme, une nouvelle religion qui attire les foules et intègre une démonologie médiévale. Fourier compare le Juif à une araignée ou un reptile, Toussenel à un vautour ou un porc, Proudhon à un ténia, Jules Guesde à une pieuvre. Le Juif est associé à la maladie, la souillure, la contamination. Le scientisme donne une dangereuse consistance au nationalisme.

L’antisémitisme stricto sensu apparaît dans les années 1880. C’est une soupe épaisse : à l’anti-judaïsme chrétien s’ajoute l’antisémitisme économique, l’antisémitisme racial activé par le nationalisme et la xénophobie ; et mentionnons ceux qui trouvent à l’antisémitisme des vertus ‟révolutionnaires” ! Chronologiquement, cet antisémitisme coïncide avec la structuration des organisations ouvrières au niveau national.

 

Naissance des organisations ouvrières

Au début des années 1880, le socialisme français est alors structuré en cinq courants qui regroupent un nombre limité d’adhérents et attire peu de voix. Aux élections législatives de 1893, il recueille des centaines de milliers de voix, ce qui lui donne cinquante députés. Les anarchistes sont encore plus divisés ; suite à la répression qui les frappe à partir de 1894, ils se retrouvent totalement désorganisés. La majorité des militants anarchistes se tournent alors vers le mouvement syndical. Ces multiples organisations ouvrières qui donnent aux mots socialisme et révolution des significations fort différentes sont toutes perméables à l’antisémitisme : elles reproduisent les stéréotypes d’antan sans jamais toutefois intégrer l’antisémitisme à leur programme.

 

La question sociale : une question juive

 Au cours de la décennie 1880, les Rothschild ne sont plus qu’un groupe parmi d’autres. Il n’empêche, l’image du Juif suppôt du capitalisme perdure. Auguste Chirac entreprend une œuvre d’économiste, chose alors peu courante chez les socialistes. Il va s’avérer être l’un des antisémites les plus virulents de son époque : tout est bon pour dénoncer les Juifs, y compris la concentration terrienne dont ils sont pourtant complètement absents. Augustin Hamon va dans le même sens, activant la croyance selon laquelle la France et le monde sont aux mains des Juifs. Fondé en 1883 par Jules Vallès, ‟Le Cri du peuple” n’est pas exempt de propos antisémites souvent venus de Jules Guesde. La ‟Revue socialiste” est un vecteur de l’antisémitisme économique. Elle salue Alphonse Toussenel et Gustave Tridon, auteur du ‟Molochisme juif”. L’identification des Juifs au capitalisme est faite par la plupart des groupements socialistes jusqu’à l’affaire Dreyfus. Mais l’antisémitisme de gauche sait aussi faire appel à d’autres arguments.

 

De l’antijudaïsme religieux à l’antisémitisme anticlérical et athée

Socialistes et anarchistes expriment essentiellement un antisémitisme anti-chrétien et anticlérical, associé à l’antisémitisme économique. Parmi eux, Albert Regnard, Benoît Malon et, surtout, Auguste Chirac qui revendique la paternité de l’antisémitisme dans une lettre ouverte à Édouard Drumont. Inondant la presse de ses articles spécialisés dans la dénonciation des mécanisme bancaires, il juge que l’Église est la ‟première organisation financière du monde car elle totalise toutes les juiveries”. Paul Leroy-Beaulieu qui n’est pas juif se voit traité de ‟grand rabbin de la synagogue du Capital” !

 

La Revue socialiste : d’Albert Regnard à Gustave Rouanet

Il faudra attendre la publication de la thèse de Leonty Soloweitschik, ‟Un prolétariat méconnu”, pour que le monde juif n’apparaisse plus limité aux Rothschild et à la banque. Pourtant, cet écrit pèse peu face à la masse toujours augmentée des publications antisémites comme celle du socialiste républicain Gustave Rouannet (1855-1927) qui opère cependant un virage en faisant remarquer qu’attribuer les méfaits du capitalisme exclusivement aux Juifs est injuste — les Catholiques n’étant ni meilleurs ni pires que les Juifs — et qui rejette l’antisémitisme pour se placer sur le terrain de la ‟lutte des races”. En dépit de l’ambiguité qu’il maintient vis-à-vis d’Édouard Drumont, il remet en question la toute-puissance attribuée au capitalisme juif ainsi que l’antisémitisme qui se place sur le plan de la ‟lutte des races‟, une lutte qui ajourne le but du socialisme, soit l’égalité des races et la fin des inégalités économiques. Albert Regnard dénonce sa démarche en commençant par repousser l’idée selon laquelle le socialisme poursuivrait l’‟égalité entre les races”. Il juge que la race juive (une race d’usuriers) est intellectuellement et moralement inférieure. Il écrit : ‟On ne devient pas usurier sous le poids des événements ; on naît tel ! Et, c’est précisément le cas de la race juive”. Il admet des exceptions mais, constate-t-il, les Juifs d’exception (Spinoza, Marx ou Lassalle) ‟se sont mis spontanément hors du judaïsme”.

 

Les Juifs, « rois de la République », et la fusillade de Fourmies

Au fil de ses publications, Auguste Chirac ne cesse de défendre l’idée selon laquelle des liens vont de la grande banque (juive) à la politique. Dans ‟L’Argent” (publié en 1890), il établit un distinguo entre Israélites et Juifs qui sera repris par certains antisémites, ces premiers étant regardés comme de véritables Français.

La fusillade de Fourmies (le 1er mai 1891, neuf ouvriers sont tués par l’armée) montre combien est profonde l’influence d’Édouard Drumont. Le sous-préfet dont dépend la commune de Fourmies s’appelle Charles-Ferdinand Isaac. Il n’est pas juif, mais qu’importe ! Édouard Drumont le désigne à la vindicte populaire. Les seuls coupables sont les Juifs qui tiennent le monde ouvrier dans leurs mains.

 

Le Juif contre la Nation : antisémitisme et xénophobie

A partir des années 1880 et jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale, xénophobie et antisémitisme font plutôt bon ménage. La xénophobie sait par ailleurs s’exprimer sans allusion antisémite. Signalons que l’emploi du mot antisémitisme précède d’environ trente ans celui de xénophobie.

 

Antisémitisme révolutionnaire : la fascination pour Drumont 

 Michel Dreyfus écrit : ‟En devenant un mouvement disposant d’une véritable base sociale, la ‟droite révolutionnaire” antisémite est souvent considérée comme un allié potentiel par les socialistes qui soulignent son anti-capitalisme et sa volonté de lutte contre le système. De l’autre côté de l’échiquier politique, c’est le plus souvent dans les rangs de l’extrême-gauche que s’exprimeront désormais les antisémites”. Premier lieu de cette rencontre, la ‟Revue socialiste” où ‟La France juive” d’Édouard Drumont est favorablement présentée, notamment par Benoît Malon qui, tout en prenant ses distances vis-à-vis des antisémites, se laisse entraîner par une certaine démagogie, la ‟systématisation bourgeoise de l’égoïsme”, et n’appréhende pas la nouveauté de la démarche d’Édouard Drumont. Ce faisant, il contribuera à justifier l’antisémitisme et ses vertus révolutionnaires chez les socialistes. En 1888, le blanquiste Henri Place laisse sous-entendre que l’antisémitisme pourrait être un allié du socialisme dans sa lutte contre le capitalisme. A partir de 1889, les vertus révolutionnaires de l’antisémitisme sont également défendues par le Comité central socialiste révolutionnaire qui conjugue nationalisme, antisémitisme et antiparlementarisme. Au cours des années 1880-1894, le mouvement ouvrier et ses composantes proposent une approche variée de la ‟question juive”. En mai 1894, l’arrivée de Georges Renard à la tête de la ‟Revue socialiste” (arrivée qui coïncide avec les débuts de l’affaire Dreyfus) va réorienter cette publication sur la ‟question juive”. Et l’Affaire va bouleverser les rapports de la gauche aux Juifs.

Michel Dreyfus nous parle de l’antisémitisme de gauche (durée environ 22 mn) :

http://www.dailymotion.com/video/xqypet_fenetre-sur-un-livre-de-michel-dreyfus-l-antisemitisme-a-gauche-histoire-d-un-paradoxe-de-1830-a-nos_news

Olivier Ypsilantis

 

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