Les Chrétiens d’origine juive dans l’Antiquité – 5/5

 Les Elkasaïtes

A la fin du Ier siècle, les Judéo-chrétiens sont exclus d’un judaïsme qui s’institutionnalise. Au cours du IVe siècle, ces mêmes Judéo-chrétiens sont marginalisés à l’intérieur du christianisme qui s’officialise. Les raisons de cette double exclusion ou marginalisation sont évidentes. Le judaïsme ne pouvait reconnaître comme siens des Juifs croyants à la messianité de Jésus et à la divinité du Christ. Quant au christianisme, dont les adeptes ne sont plus seulement d’origine juive mais aussi d’origine païenne, il ne pouvait admettre des fidèles qui pratiquent encore la Torah de Moïse — du fait même qu’il se proclame le Verus Israel.”  Simon Claude Mimouni

 

Autre groupe judéo-chrétien, les Elkasaïtes, un groupe documenté du IIIe au Xe siècle. Il est attesté dans l’Empire romain et dans l’Empire iranien dont il semble être originaire, plus précisément des régions de Babylonie et d’Assyrie.

Simon Mimouni : ‟Le judéo-christianisme elkasaïte est une formulation plus ou moins récente désignant un mouvement religieux dont les traits caractéristiques de la doctrine et de la pratique paraissent originaires de certains groupes baptistes relevant aussi bien du judaïsme en général que du judaïsme nazoréen, et dont les membres reconnaissent comme fondateur un personnage qu’ils nomment Elkasaï”. La question du judéo-christianisme elkasaïte relève du judaïsme en général, du judaïsme nazoréen en particulier et, dans une moindre mesure, du mazdéisme. Ce mouvement a eu probablement assez peu d’adeptes. Pourtant, son importance philosophique et théosophique a été fondamentale puisqu’il a influencé de diverses manières des religions comme le manichéisme, le mandéisme et l’islamisme d’avant les Abbassides. Il semble toutefois que l’islamisme a plutôt été influencé par l’ébionisme.

La documentation concernant le judéo-christianisme elkasaïte est essentiellement indirecte et provient de traditions chrétienne, manichéenne et islamiste mais aussi, dans une bien moindre mesure, de traditions judaïque et mazdéenne. Le premier témoignage chrétien au sujet de l’elkasaïsme est de Hippolyte de Rome (vers 235). Tous les témoignages chrétiens postérieurs à la fin du IVe siècle dépendent d’Épiphane de Salamine. Origène (via Eusèbe de Césarée) a lui aussi apporté le sien. Concernant les témoignages manichéens, on citera la ‟Vita Mani”, retrouvée dans un Codex manichéen de Cologne. Ce document relate les vingt-quatre premières années de la vie de Mani au sein d’une communauté baptiste de Mésène dont le caractère elkasaïte est toutefois remis en question par certains spécialistes. Concernant les témoignages islamiques, il est fait allusion aux Elkasaïtes dans un texte arabe du Xe siècle, ‟Fihrist al-Ulûm” d’Ibn an-Nadim, dont les données confirment celles de la ‟Vita Mani”. Les témoignages mazdéens sont quant à eux parcimonieux.

L’origine du mouvement elkasaïte est controversée. Des chercheurs ont suggéré deux formes d’elkasaïsme : l’une, la plus ancienne, se serait développée dans l’Empire iranien dès le début du IIe siècle ; l’autre, dans l’Empire romain dès le IIIe siècle, deux formes qui semblent avoir divergé quant aux croyances et aux pratiques. Les Elkasaïtes ont probablement été anti-pauliniens, une information venue d’Origène via Eusèbe de Césarée. La thèse concernant l’existence d’un personnage fondateur du mouvement  — Elkasaï — et ayant vécu au IIe siècle en Transeuphratène, dans l’Empire parthe, est envisageable en l’absence d’arguments contradictoires. L’appui principal de cette hypothèse est contenu dans la ‟Vita Mani” : Mani, cité par ses proches disciples, parle d’un certain Elkasaï, fondateur d’un mouvement religieux. Il est également possible que ce dernier se soit fait appeler ainsi par ses disciples. D’après Épiphane de Salamine, Elkasaï est un juif de naissance et de croyance qui a rejeté le sacrifice sanglant instauré par les patriarches et perpétré dans la pratique pascale. Au sang et au feu, il oppose l’eau qui purifie, l’eau thaumaturgique. A en croire Hippolyte de Rome, le mouvement elkasaïte trouve son origine dans l’Empire iranien et Elkasaï s’ancre dans le judaïsme babylonien du tout début du IIe siècle. Malgré les polémiques au sujet de l’origine de ce mouvement (voir la thèse de G. P. Luttikhuizen), on peut penser qu’il a bien été fondé par un certain Elkasaï, à partir d’un groupe juif se caractérisant par des pratiques baptistes, peut-être des Osséens établis vers la fin du Ier siècle, en Syrie sous domination parthe. Il est possible qu’avant de fonder sa religion, Elkasaï ait été un judéo-chrétien ébionite. Il aurait ainsi créé un groupe religieux se désignant sous le nom de Sampséen. (Les Sampséens sont des Elkasaïtes rattachés aux traditions chrétienne et manichéenne ainsi qu’aux mughtasila du texte d’Ibn an-Nadim ci-dessus mentionné). L’elkasaïsme a indubitablement un caractère judéo-chrétien. Il s’agit d’un groupe de Chrétiens d’origine juive qui se serait constitué lors de la guerre entre Rome et les Parthes, à la suite d’une révélation faite à un certain Elkasaï. Ce mouvement s’est probablement trouvé assez vite marginalisé par rapport au judaïsme tant pharisien que nazoréen, méfiant à l’égard des groupes portés au prophétisme. L’histoire du mouvement elkasaïte reste si dépendante des sources chrétiennes que leur caractère hérésiologique ne peut que les rendre suspectes. Ces sources considèrent le mouvement elkasaïte comme ‟hétérodoxe” car il ne reconnaît que la messianité de Jésus — et refuse la divinité du Christ.

Les sources convergent pour désigner la naissance du mouvement dans l’Empire iranien — en Babylonie ou en Mésopotamie du Nord. A partir du IIIe siècle, ce mouvement semble avoir envoyé des missionnaires dans l’Empire romain, en Orient et en Occident. Selon la ‟Vita Mani”, des communautés elkasaïtes sont attestées au IIIe siècle dans l’Empire iranien, notamment en Babylonie où Mani a passé son enfance et sa jeunesse. Il semble par ailleurs que des communautés elkasaïtes aient été implantées sur le pourtour du Golfe persique. Les Elkasaïtes repoussent certains passages de l’Ancien Testament et des Évangiles et, à en croire Origène, toutes les Lettres de Paul de Tarse. Ils reconnaissent un livre, l’‟Apocalypse d’Elkasaï” (ou ‟Révélation d’Elkasaï”). Il s’agit d’une apocalypse judéo-chrétienne qui s’inspire en partie d’apocalypses juives plus ou moins contemporaines, soit des écrits de la fin du Ier siècle. Notons que cet écrit est fondateur d’un mouvement religieux ayant récupéré des éléments pharisiens, chrétiens et païens. Il contient un message révélé au cours d’une vision. Il aurait été rédigé en araméen. Le caractère ésotérique de ce mouvement est attesté et il est possible qu’il ait été réservé à quelques initiés elkasaïtes. Ce livre de révélation aurait pu servir également de ‟livre de rituel”, relevant ainsi de la littérature liturgico-canonique chrétienne. L’‟Apocalypse d’Elkasaï” a selon toute vraisemblance été rédigée en Mésopotamie, sous le règne de Trajan. Ce document doit être considéré comme le premier témoignage du christianisme en Mésopotamie, d’un christianisme croyant en l’astrologie, à la magie et à la divinité d’éléments naturels.

En ce qui concerne les pratiques et les croyances des Elkasaïtes, on se référera aux informations transmises par Hippolyte de Rome, Épiphane de Salamine et la ‟Vita Mani”. Les Elkasaïtes respectent scrupuleusement les observances de la Torah. Ils prient en direction de Jérusalem. Toutefois, ils refusent les sacrifices qui se pratiquent au Temple. Ils sont végétariens. Ils procèdent à de nombreuses ablutions et immersions. L’eau est supposée purifier les péchés et guérir des maladies. Ils font usage de la divination et de l’astrologie et célèbrent le mariage.

Le mouvement elkasaïte est plutôt prophétique que messianique. Pour lui, Jésus est le dernier des prophètes et c’est pour cette raison qu’il le désigne comme ‟Christ”. Notons enfin que leur observance de la Torah les oppose à Paul pour qui les Païens qui reconnaissent Jésus peuvent en faire l’économie.

L’elkasaïsme est un mouvement religieux important considérant son éventuelle influence sur l’islamisme. Il est à la fois le produit du judaïsme général et du judaïsme nazoréen en particulier, sans oublier les mouvements baptistes et leurs rituels d’eau. L’elkasaïsme a donné naissance au manichéisme et (ce n’est qu’une hypothèse) au mandéisme.

Ci-joint, un article généraliste intitulé ‟Les Chrétiens au IIIe siècle” :

http://www.histoire-pour-tous.fr/dossiers/85-antiquite/4541-les-chretiens-au-iiie-siecle.html

 Olivier Ypsilantis

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2 Responses to Les Chrétiens d’origine juive dans l’Antiquité – 5/5

  1. Herculine Barbin says:

    J’interviens très en retard, mais il n’est jamais trop tard pour bien faire… Ce double serpent n’est pas un symbole manichéen, et Wikipédia était dans l’erreur : datant du IIIe millénaire avant notre ère, il peut mal symboliser la pensée de mani, qui a vécu en IIIe siècle de notre ère.

    Quant à Tabriz, cette ville n’est pas située en Azerbaïdjan mais en Iran (province d’Azerbaïdjan, à ne pas confondre avec le pays éponyme). Comme quoi, il vaut mieux vérifier ce qu’on écrit, sinon on écrit des bêtises.

    • Ypsilantis says:

      Concernant l’illustration vous avez bien évidement raison, ce que je vous remercie de me l’avoir signalée, et je suis d’autant plus impardonnable que je m’intéresse au manichéisme et aux religions du vieil Iran depuis longtemps et que j’ai visité le secteur de Jiroft dont procède cette œuvre en chlorite ; et la civilisation de Jiroft est infiniment antérieure au manichéisme. Cette illustration est donc inappropriée au sujet. Je vais corriger l’erreur. Il arrive qu’un surcroît de travail fasse commettre des erreurs, parfois lourdes, et c’est toujours un plaisir d’être corrigé par un lecteur attentif.
      Concernant « Azerbaïdjan », il ne s’agit pas vraiment d’une erreur, les Iraniens se présentant comme Iraniens mais aussi (et d’abord) comme de la province ou du peuple auquel ils se rattachent, l’Iran étant multiethnique. Ainsi, en Iran, un Kurde se présentera-t-il d’abord comme un Kurde (d’Iran), un Arabe comme un Arabe (d’Iran), un Azéri comme un Azéri (de l’Azerbaïdjan iranien), etc. Il n’y a donc pas de problème de ce point de vue. Tabriz est bien en Azerbaïdjan (iranien), comme Perpignan est en Catalogne (française et non espagnole) ou Badajoz en Estremadure (espagnole et non portugaise).

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