Les Chrétiens d’origine juive dans l’Antiquité – 2/5

Les Chrétiens d’origine juive dans la littérature rabbinique ancienne

Suite à l’assemblée de Yabneh (vers 90-100), les Chrétiens d’origine juive (à l’égal des autres opposants) vont être de plus en plus considérés comme une ‟secte” par les Pharisiens/Tannaïtes. En effet, ces derniers sont devenus dominants et le judaïsme menacé par de terribles pressions extérieures cherche à s’unifier — à s’uniformiser.

Dans la littérature rabbinique, les opposants au mouvement pharisien/tannaïte sont notamment désignés par le terme min qui couvre un champ sémantique malaisé à définir. C’est un mot au sens fluctuant et il serait trop long d’en rapporter ici toutes les nuances. Pourtant, à partir du 1er siècle de notre ère, il paraît possible de le traduire par ‟hérétique” au sens générique du terme. L’analyse de ce mot qui n’a cessé de varier dans l’espace et dans le temps est d’autant plus malaisée que la censure catholique s’appliqua aux XIIe et XIIIe siècles pour les manuscrits et au XVIe siècle pour les imprimés, une censure qui s’employa notamment à remplacer min (supposé désigner les Chrétiens d’origine juive) par ‟Sadducéens” ou ‟Épicuriens”. Ce terme a fait couler beaucoup d’encre depuis le XIXe siècle. La masse des hypothèses qu’il a suscitée peut être organisée selon quatre axes principaux : par min, on veut signaler des maudits et des damnés / des gnostiques et des dualistes juifs et non-juifs / des hérétiques, parmi lesquels des Judéo-chrétiens / des Judéo-chrétiens mais pas toujours. J. H. Shorr arrive aux conclusions suivantes dans une étude dont la validité n’a pas encore été démentie : ‟Les minim mentionnés dans la Mishnah, la Tosephta, la Baraïta, le Midrash et le Talmud de Jérusalem désignent en général des Chrétiens ou des Judéo-chrétiens ; les minim mentionnés dans le Talmud de Babylone sont parfois des Chrétiens, parfois des Manichéens, parfois encore des Zoroastriens. En d’autres termes, si dans le Talmud le maître amoraïte qui intervient vit en Palestine, le min serait chrétien ou judéo-chrétien ; s’il vit en Babylonie, le min serait manichéen ou zoroastrien”. Il faudrait également évoquer les hypothèses de K. G. Kuhn et celles de R. Kimelman qui suivent une ligne tracée par J. H. Shorr. Mais dans tous les cas, notons que le terme min (pluriel minim) ne se limite pas à une définition unique. Dans la littérature rabbinique ancienne, min peut désigner des Juifs ‟sectaires” (à savoir des opposants au judaïsme/tannaïte) ou des non-Juifs : Sadducéens, Samaritains, Gnostiques, Dualistes, ceux qui font des miracles, les idolâtres, les prêtres des idoles juifs et non-juifs. Il n’a été appliqué que de manière exceptionnelle aux Païens en général et aux Romains en particulier.

 

Justin de NaplouseJustin de Néapolis ou Justin de Naplouse (début du IIe siècle – vers 165)

 

D’abord utilisé à l’endroit des Sadducéens, le terme min s’est fait peu à peu terme générique, utilisé par les Pharisiens/Tannaïtes afin de désigner les personnes à ne pas fréquenter. Les Chrétiens d’origine juive ont été également désignés par ce terme pour leur refus d’établir une stricte différence entre Juifs et Païens puis, plus tard, pour leur croyance en la messianité de Jésus.

La Birkat ha-minim est un document fondamental pour l’étude des relations entre le judaïsme et le christianisme ainsi que pour suivre les étapes de la séparation entre ‟la Synagogue” et ‟l’Église”. Précisons que les autorités juives ne statuent en aucun cas sur les Chrétiens en général mais sur une catégorie spécifique de Chrétiens : les Chrétiens d’origine juive. Les versions de la Birkat ha-minim sont nombreuses, ce qui n’a rien de surprenant compte tenu de l’histoire si mouvementée du judaïsme et de ses rapports avec un christianisme toujours plus dominant.

Les formes les plus anciennes de la Birkat ha-minim sont les versions palestiniennes et babyloniennes. Les témoignages sur la Birkat ha-minim figurent dans plusieurs documents. L’Évangile selon Jean recèle un indice d’une tension entre Chrétiens d’origine juive et Pharisiens/Tannaïtes, avec une allusion à la Birkat ha-minim. Justin de Néopolis (Justin de Naplouse) est le premier Père de l’Église à évoquer les ‟imprécations”  des Juifs qui maudissent les Chrétiens dans leurs prières synagogales, des ‟imprécations” qui, précisions-le, ne visent pas les Chrétiens en général mais les Chrétiens d’origine juive qui par ailleurs fréquentent la synagogue, des ‟imprécations” qui semblent renvoyer à la Birkat ha-minim. Des allusions à la Birkat ha-minim se retrouvent plus ou moins clairement chez Origène, Épiphane de Salamine ou Jérôme qui évoque une secte, les minim (minaeorum) ou nazaraeos, condamnée par les Pharisiens/Tannaïtes. Ces témoignages patristiques permettent d’établir que la Birkat ha-minim a visé aussi les Chrétiens d’origine juive dès le IIe siècle au moins et ce jusqu’au Ve siècle — une précision que l’on ne retrouve pas dans les témoignages rabbiniques, des témoignages qui montrent que la Birkat ha-minim a été améliorée ou composée vers la fin du 1er siècle de notre ère, dans le cadre de la prière du Shemoneh-‘esreh, époque à partir de laquelle sa récitation est devenue une obligation. Cette formulation de la Birkat ha-minim vise tous les hérétiques par rapport au mouvement pharisien/tannaïte, parmi lesquels il convient d’inclure les Chrétiens d’origine juive, selon les témoignages rabbiniques et, dans une plus large mesure, selon les témoignages patristiques, témoignages qui dans leur ensemble offrent une certaine cohésion. Cependant, il ne se dégage aucune unanimité parmi les spécialistes concernant les personnes visées dans la Birkat ha-minim, l’époque de sa composition et son incorporation dans le Shemoneh-‘esreh. L’analyse la plus communément admise est celle de Y. M. Elbogen et J. Heineman, deux grands spécialistes de la liturgie juive qui estiment que la Birkat ha-minim a été instituée entre 85 et 100 par Rabban Gamaliel II, à Yabneh, et insérée dans la prière quotidienne pour éloigner ou exclure les Chrétiens d’origine juive. On peut néanmoins supposer que les Pharisiens/Tannaïtes n’ont pas nécessairement eu une politique anti-chrétienne après la destruction du Temple en 70, que la Birkat ha-minim n’a visé les Chrétiens d’origine juive qu’à partir de 135 et qu’auparavant elle visait tous les opposants au mouvement pharisien/tannaïte.

Proposition. La composition de la Birkat ha-minim et son incorporation dans le Shemoneh-‘esreh pourraient dater de l’époque de Rabban Gamaliel II et de l’assemblée de Yabneh. Cette hypothèse amène une question : sous quelle forme la Birkat ha-minim a-t-elle été introduite dans le Shemoneh-‘esreh ? Précisons que la version palestinienne d’une part et la version babylonienne d’autre part remontent à une formulation plus ancienne. Hypothèse : la version babylonienne pourrait avoir une origine pharisienne qui aurait d’abord visé les Sadducéens ou/et les Ésséniens. Ce qui est évident : seule la version palestinienne est à retenir pour l’étude des relations entre Chrétiens et Pharisiens/ Tannaïtes.

En résumé. L’histoire de la Birkat ha-minim est liée à celle du Shemoneh-‘esreh. Soulignons que cette prière n’est pas cause mais conséquence de la rupture, une rupture de type idéologique concernant une divergence sur la Halakhah. Au début, la Birkat ha-minim n’a probablement pas été rédigée contre les Chrétiens d’origine juive et ce n’est que vers la fin du 1er siècle et le début du IIe siècle qu’elle a été utilisée contre tous les opposants au mouvement pharisien/tannaïte. Cette prière de séparation a été l’une des armes majeures des Pharisiens/Tannaïtes destinée à exclure de leur communauté les Chrétiens d’origine juive. Elle ne s’est probablement imposée que progressivement, les Pharisiens/Tannaïtes n’ayant pris que peu à peu le contrôle du judaïsme de Palestine et de la Diaspora. Les minim se rendant encore à la synagogue, cette séparation n’apparaîtra nettement qu’à partir du Ve siècle.

A une certaine époque, le Décalogue (les Dix Commandements) a été supprimé de la récitation du Shema’ Israel et de la rédaction des Tephilin — peut-être même de la rédaction des Mezouzot. La suppression du Décalogue à l’occasion de cette récitation pourrait être l’une des mesures instaurées à l’encontre des Chrétiens d’origine juive lors de l’assemblée de Yabneh. Autrement dit, c’est pour ne plus réduire les observances de la Torah aux Dix Commandements que la récitation du Shema’ Israel aurait été ainsi expurgée.

La littérature rabbinique fait allusion à une catégorie particulière de livres qualifiés de Sifrei ha-minim. Selon K. G. Kuhn, l’expression a évolué. A l’origine, elle concernait les Rouleaux de la Torah en usage dans les groupes jugés hérétiques par les Pharisiens/Tannaïtes comme les Esséniens ou les Sadducéens. A partir du IIIe siècle (époque à partir de laquelle l’orthodoxie rabbinique a réussi à s’imposer de manière exclusive), les minim ayant disparu du judaïsme, le terme ne désignerait donc plus ‟des hérétiques du dedans mais des hétérodoxes du dehors, le plus souvent chrétiens ; et ce ne sont plus désormais des Judéo-chrétiens qui veulent encore se rattacher au judaïsme, mais des Chrétiens de la gentilité, et très précisément ceux de la ‟Grande Église”. En outre, minim peut s’appliquer à des gnostiques ou apparentés”.

Dans la littérature rabbinique figure un certain Jacob de Kefar Sikhnaya, un Chrétien d’origine juive, un hérétique selon la terminologie pharisienne. Ce Chrétien apparaît dans plusieurs écrits rabbiniques. Il semble avoir exercé une activité de missionnaire et de guérisseur en Galilée vers la fin du Ier siècle et le début du IIe siècle. Jacob de Kefar Sikhnaya est mis en scène dans divers récits. D’un point de vue doctrinal, on a du mal à le cerner. Est-ce un simple guérisseur ou bien un missionnaire qui agit au nom de Jésus de Nazareth ? Est-ce un Nazoréen, un Ébionite, un Elkasaïte ? A l’époque, de telles catégories ne préoccupaient guère les Pharisiens/Tannaïtes.

Certains de ces récits posent le problème de l’interdit d’avoir recours à un guérisseur chrétien même s’il y a danger de mort, une interdiction qui vise à éviter la conversion au christianisme du patient en cas de guérison. On sait que les Chrétiens ont été des thaumaturges au nom de Jésus de Nazareth qui avait donné autorité à ses disciples pour soigner les malades.

Les Pharisiens/Tannaïtes et les Chrétiens d’origine juive n’ont pas rompu tout contact aux IIIe et IVe siècles. Il est vrai que les relations ont été de plus en plus tendues. Les Pharisiens/Tannaïtes ont mis en place un système efficace destiné à contenir l’influence chrétienne d’origine juive non seulement à partir de la Birkat ha-minim, de la suppression du Décalogue dans la récitation du Shema’ Israel et la rédaction des Tephilin mais aussi  à partir des décisions de R. Ismaël et R. Eliézer d’empêcher toute relation entre eux et les Chrétiens d’origine juive se réclamant de Jésus de Nazareth. Le rejet de la Septante (alors version officielle dans les communautés juives hellénophones) est l’une des mesures les plus connues prises par les Pharisiens/Tannaïtes visant à circonscrire l’influence des Chrétiens d’origine juive. Il y aurait beaucoup à dire sur les techniques déployées par les Pharisiens/ Tannaïtes pour contrer une telle influence. Précisons que ce dispositif n’a pas fait appel à l’anathème mais qu’il s’est appuyé sur un principe d’auto-marginalisation et d’auto-exclusion.

Conclusion, entre 70 et 135, les conflits entre Chrétiens d’origine juive et Pharisiens/Tannaïtes se sont entièrement déroulés au sein du judaïsme. On relève des traces de ce conflit jusqu’au Ve siècle. Il est donc important de ne pas confondre ce conflit particulier avec celui les Juifs et des Chrétiens en général, conflit qui débuta à partir de 135-150.

Ci-joint, un cycle Akadem en trois temps intitulé ‟Juifs et premiers Chrétiens” et présenté par Dan Jaffé :

1/3 – ‟De l’acceptation bienveillante au rejet” (durée 99 mn) :

http://www.akadem.org/sommaire/themes/histoire/ere-biblique/premiers-chretiens/de-l-acceptation-bienveillante-au-rejet-25-02-2011-12152_52.php

2/3 – ‟Quand le Talmud raconte Jésus” (durée 71 mn) :

http://www.akadem.org/sommaire/themes/histoire/ere-biblique/premiers-chretiens/quand-le-talmud-raconte-jesus-01-01-1970-13012_52.php

3/3 – ‟Les relations entre les Juifs et les premiers Chrétiens” (durée 66 mn) :

http://www.akadem.org/sommaire/themes/histoire/ere-biblique/premiers-chretiens/les-relations-entre-les-juifs-et-les-premiers-chretiens-07-04-2011-13013_52.php

Olivier Ypsilantis

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2 Responses to Les Chrétiens d’origine juive dans l’Antiquité – 2/5

  1. Paul Huybrechts says:

    Article très éclairant pour comprendre le rapport entre juifs et judéo-chrétiens!

  2. Hanna says:

    Clair et précis comme toujours, Olivier!
    Amicalement

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