Des « Je me souviens » alternés

 

Georges PerecGeorges Perec (1936-1982)

 

Pour ces ‟Je me souviens” (un exercice décidément fort stimulant), j’ai imaginé une structure alternée : en gras, des ‟Je me souviens” venus de la mémoire de Georges Perec ; en maigre, des ‟Je me souviens” venus de ma mémoire. Les numéros qui précèdent les ‟Je me souviens” de Georges Perec correspondent à la numérotation de 1 à 480 établie par l’auteur. Parfois, des ‟Je me souviens” de Georges Perec sont aussi les miens, parmi lesquels : ‟Je me souviens des trous dans les tickets de métro”, ‟Je me souviens des boîtes de coco” ou ‟Je me souviens de Lee Harvey Oswald”. Dans cette sélection, j’ai choisi des ‟Je me souviens” pérecquiens que ma mémoire a plaisir à prolonger. Par exemple ‟Je me souviens des trous dans les tickets de métro” amène ‟Je me souviens de J’fais des trous, des p’tits trous, encore des p’tits trous. Des p’tits trous, des p’tits trous, toujours des p’tits trous”. J’ai donc placé en alternance mes ‟Je me souviens” et ses ‟Je me souviens” :

 

16 – Je me souviens des vieux numéros de L’Illustration

Je me souviens des vieux numéros de L’Illustration. Je me revois, enfant, détailler chaque image des numéros des années 1914 à 1919, chez ma grand-mère, des numéros rassemblés dans deux lourds volumes reliés en cuir brun que je descendais à grand peine de leur étagère.

 

18 – Je me souviens qu’au ‟Monopoly”, l’avenue de Breteuil est verte, l’avenue Henri-Martin rouge, et l’avenue Mozart orange.  

Je me souviens qu’au ‟Monopoly”, le moins cher est boulevard de Belleville et le plus cher rue de la Paix. Je me souviens de parties, à l’île d’Yeu, les jours de pluie. Je ne puis voir un ‟Monopoly” sans penser d’emblée à l’ambiance que mettait dans la maison les sonorités de la pluie sur le toit de tuiles.

 

27 – Je me souviens avoir obtenu, au Parc des Princes, un autographe de Louison Bobet. 

Je me souviens avoir obtenu, à l’Olympia Theatre de Dublin, un autographe du mime Marceau — Bip.

 

Mime MarceauLe mime Marceau (né en 1923 – décédé en 2007, le jour du Yom Kippour)

 

42 – Je me souviens que je me demandais si l’acteur américain William Bendix était le fils des machines à laver.  

Je me souviens que je me demandais si le President of the United States of America, Herbert Hoover, avait quelque chose à voir avec les aspirateurs du même nom.

 

54 – Je me souviens que Voltaire est l’anagramme de Arouet L(e) J(eune) en écrivant V au lieu de U et I au lieu de J.

Je me souviens que le père de Tintin, Hergé, s’appelait Georges Remi et que son pseudonyme est constitué des sonorités de ses initiales inversées — RG.

 

64 – Je me souviens comme c’était agréable, à l’internat, d’être malade et d’aller à l’infirmerie.   

Je me souviens comme c’était agréable d’être malade, de ne pas aller à l’école et de se faire apporter au lit des jus d’oranges et des bananes écrasées et sucrées.  

 

97 – Je me souviens que M. Coudé du Foresto fut délégué de la France à l’O.N.U. et que l’on faisait sur son nom une astuce que je n’arrivais pas à comprendre (elle était, du reste, tout à fait bancale). 

A propos de cette astuce pas si bancale, je me souviens de : Mieux vaut l’avoir blanche et droite que Black & Decker.

 

109 – Je me souviens de la mode de duffle-coats.

Je me souviens de la mode des lodens. Je me souviens que le bruit courait qu’ils étaient essentiellement portés par les gens de droite voire d’extrême-droite.

 

125 – Je me souviens que Krouchtchev a frappé avec sa chaussure la tribune de l’O.N.U.

Je me souviens que le chancelier Willy Brandt s’est agenouillé devant le Mémorial du ghetto de Varsovie — Kniefall von Warschau.

 

Bundeskanzler Brandt in Polen 1970 / Kniefall im Warschauer GhettoLe chancelier Willy Brandt devant le Mémorial du ghetto de Varsovie, le 7 décembre 1970. 

 

142 – Je me souviens qu’Alain Robbe-Grillet était ingénieur agronome.  

Je me souviens que José Cabanis était expert près la cour d’appel de Toulouse.

 

185 – Je me souviens des trous dans les tickets de métro. 

Je me souviens de Serge Gainsbourg et du ‟Poinçonneur des Lilas”. Je me souviens que les tickets de 1ère classe étaient verdâtres et ceux de 2ème classe jaunâtres.

 

214 – Je me souviens des pigeons de Jacques Duclos.

Je me souviens des rumeurs au sujet du séjour en Allemagne de Georges Marchais, dans une usine d’armement. Était-il du STO ou bien travailleur volontaire ?

 

216 – Je me souviens que j’ai appris avec un soin particulier le nom des couleurs en héraldique : sinople veut dire vert, sable veut dire noir, gueules veut dire rouge, etc.

Je me souviens qu’au cours de vacances d’été, en Bretagne, j’ai appris par cœur des séries de mots dans le Grand Larousse du XIXe : les algues (à commencer par le Fucus vesiculosus qui abondait sur la plage devant la maison) ; les nuages et leurs combinaisons (je trouvais que cumulonimbus manquait d’allure contrairement à cirrostratus), les dinosaures, les minéraux, etc.

 

221 – Je me souviens des dessins de Sennep dans Le Figaro et de ceux de Mittelberg (qui ensuite s’est mis à signer Tim) dans L’Humanité.

Je me souviens que Mittelberg a composé son surnom après être rentré à L’Express à partir des trois premières lettres de son nom et en les inversant. Je me souviens de son dessin sous-titré ‟sûr de lui-même et dominateur” qui fit suite à la déclaration du Général de Gaulle, un dessin qui montre un déporté squelettique prenant une pose avantageuse derrière les barbelés.

 

Mitelberg, TimLe dessin de Mittelberg (1919-2002)

 

240 – Je me souviens que la première ligne équipée de métros sur pneus fut la ligne Châtelet-Lilas. 

Je m’en souviens et je n’oublierai pas le bruit très particulier qu’il faisait, un bruit caoutchouté, si différent de celui des vieilles rames Sprague-Thomson qui ferraillaient terriblement.

 

254 – Je me souviens des tables de logarithmes de Bouvard et Ratinet.

Je m’en souviens aussi. A ce propos, je me souviens que Georges Perec a fait une faute puisque Bouvard s’écrit avec un t. Probablement a-t-il confondu avec Philippe Bouvard. A ce propos, je me souviens de Dupont-t et de Dupond-d.

 

259 – Je me souviens que l’une des premières décisions que prit de Gaulle à son arrivée au pouvoir fut de supprimer la ceinture des vestes d’uniforme. 

De fait, je me souviens quand les agents de police quittèrent la ceinture à laquelle étaient accrochés le pistolet et le bâton. Je les trouvais plus élégants sans ceinture, tout en me demandant s’ils avaient encore un pistolet sur eux.

 

297 –  Je me souviens des billes en terre qui se cassaient en deux dès que le choc était un peu fort, et des agates, et des gros calots de verre dans lesquels il y avait parfois des bulles. 

Je m’en souviens aussi. Et puisqu’il est question de billes, je me souviens du livre de Joseph Joffo, ‟Un sac de billes”, un livre dont tout le monde parlait et qui se vendit à des millions d’exemplaires.

 

333 – Je me souviens de la Bande à Baader.

Moi aussi, je m’en souviens ; mais je me souviens surtout de ‟L’Honneur perdu de Katharina Blum”, le roman de Heinrich Böll et le film de Volker Schlöndorff.

 

346 – Je me souviens de ‟La pile Wonder ne s’use que si l’on s’en sert”.

Je me souviens d’une assemblée de lapins jouant du tambour. L’un d’eux, animé par des piles Duracell, continue à jouer alors que tous les autres se sont arrêtés.

 

360 – Je me souviens d’un pion au lycée Claude-Bernard qui avait une écharpe jaune ;  c’est à cette occasion que j’ai appris que le jaune était la couleur des cocus.

J’ai appris que le jaune était la couleur des cocus lorsque je me rendis à un mariage avec une cravate jaune. Je me souviens qu’un adulte me fit une remarque avec un sourire en coin, suivi d’une allusion à laquelle je ne compris rien.

 

384 – Je me souviens de ‟Quand les parents boivent, les enfants trinquent”.

Je me souviens de ‟Tu t’es vu quand t’as bu ? ”

 

398 – Je me souviens de Vidal Sassoon. 

Je me souviens que ma mère achetait volontiers des shampooings ‟Vidal Sassoon”. Mais, surtout, je me souviens de mon plaisir en apprenant que derrière cette marque déposée se cachait un homme qui avait participé à la Guerre israélo-arabe de 1948-1949 et qui avait fondé, au début des années 1980, le Vidal Sassoon International Center for the Study of Antisemitism (SICSA).

 

Vidal Sassoon et Mary QuantVidal Sassoon (1928-2012) coiffant Mary Quant.

 

428 – Je me souviens de : ‟Là-haut sur la montagne / Il y avait un gros cu / Un gros curé de campagne / Qui avait un un gros bout / Un gros bouquin d’prières / Pour en tirer un coup” (un couplet ?)”

Je me souviens du ‟Moumousse amoureux” d’André Valtier :

https://www.youtube.com/watch?v=OVwlFilwUzI

 

431 – Je le souviens que le mot RADAR est un acronyme ; est aussi le mot NYLON qui contiendrait une allusion injurieuse à l’égard des Japonais (à cause de la soie artificielle : je me souviens de la rayonne).

Je me souviens de mon plaisir à découvrir des acronymes, par exemple : AVE (Alta Velocidad Española), SONAR (Sound Navigation And Ranging), FAMAS (Fusil d’Assaut de la Manufacture d’Armes de Saint-Étienne). Pareillement, je me souviens de mon plaisir à découvrir que derrière IKEA se cachaient les initiales de son fondateur ou que derrière ALDI se cachait l’abréviation ALbrecht-DIscount.

 

434 – Je me souviens des bonnets de fourrure à la Davy Crockett.

Je m’en souviens car mon cousin en portait un lorsque nous partions sur les sentiers de la guerre. Je le suivais, coiffé d’un casque U.S. M1 d’un oncle, le léger et parfois le lourd, retrouvé dans un grenier.

 

471 – Je me souviens des voitures américaines : les ‟De Soto”, les ‟Studebaker”, les ‟Pontiac”, les ‟Chevrolet”, les ‟Packard”, et les V8 que l’on appelait ainsi parce qu’elles avaient ‟huit cylindres en V”. 

Je m’en souviens car mon grand-père, fidèle client de ‟Chevrolet”, recevait des catalogues qui faisait rêver le petit français que j’étais dans les années 1960-1970. Et de fait, lorsque je montais dans ses voitures, le bruit du moteur m’enivrait et me suggérait une formidable puissance, la puissance américaine, alors insurpassée et qui semblait à jamais insurpassable.

 Olivier Ypsilantis

 

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