Le hassidisme – 1/4

En Israël, à Jérusalem surtout, je croise souvent les silhouettes si caractéristiques des hassidim. Je les ai vus danser et chanter dans les rues de Tel-Aviv et je me suis rendu compte que je les connaissais mal. J’ai donc lu des livres et consulté des documents en ligne. J’ai particulièrement apprécié l’étude de Haïm Nisenbaum, ‟Qu’est-ce que le hassidisme ?” qui m’a servi de fil conducteur pour le présent article.

Hassidisme, la tradition kabbalistique animée par l’espoir que le Zohar, d’abord limité à un petit cercle d’initiés avec transmission de maîtres à disciples, entre dans ces temps messianiques où ‟même les jeunes enfants en viendront à étudier les secrets de la sagesse.” Deux penseurs du XVIe siècle s’efforcent de faire mieux connaître le vecteur ésotérique de la Torah : Rabbi Moshé Cordovero et Rabbi Itshak Louria. Tous deux vont activer un mouvement qui lie l’étude talmudique, les développements du droit juif et la pensée kabbalistique. Toutefois, la diffusion de la pensée kabbalistique commencée aux époques médiévales ne va envisager le Zohar qu’au XVIIIe siècle, avec Rabbi Israël Baal Chem Tov.

 

Le hassidisme - 1:4Des hassidim devant le Mur des Lamentations

 

Dès ses débuts, et c’est la principale de ses caractéristiques, le mouvement hassidique va brasser dans un tout harmonieux des érudits (qui ont laissé des commentaires talmudiques devenus des classiques ) et des hommes du peuple à la ferveur exubérante. La complémentarité de ces deux mondes explique la survie du hassidisme qui a traversé les périodes les plus effroyables pour le monde juif. L’aire du hassidisme fut aussi l’aire de la Shoah, entre Cracovie et Moscou, entre les côtes baltes et celles de la mer Noire.

Le hassidisme ce sont des enseignements mais aussi, et plus encore, des comportements, ce qui explique aussi sa vitalité et sa propagation loin de l’aire où il est né. Le nazisme, le stalinisme et la laïcisation du monde occidental sont autant de phénomènes massifs qui n’ont pas eu raison de sa vitalité. Le hassidisme s’exporte. Il s’adapte. Alors que le yiddish et l’hébreu étaient les seules langues admises dans l’univers hassidique, les Rabbis de Loubavitch, pour ne citer qu’eux, suggérèrent de nouvelles orientations ; et l’on vit paraître les premières traductions des classiques du mouvement dans les langues nationales des nouveaux pays de résidence. Parmi ces langues, le français.

L’enseignement de Rabbi Israël Baal Chem Tov véhicule des idées-forces parmi lesquelles celle de Providence divine ou ‟surveillance particulière”, une idée qui met l’accent sur l’absolue non-solitude de l’homme : l’Univers a été créé par Dieu qui n’a cessé de l’habiter ; en conséquence, l’Univers jusque dans ses plus fines ramifications témoigne de Dieu, ce qui n’exclut en rien la liberté humaine : l’individu est sans cesse confronté à des choix afin de régler son comportement.

Selon la tradition hassidique, le corpus doctrinal du judaïsme s’est formé progressivement. D’abord limité à l’Ancien Testament [la Torah (‟Loi écrite”) et la Michna (‟Loi orale”)], il s’amplifie avec la ‟Loi orale” mise par écrit. Enfin, les discussions suscitées par cette transcription sont rassemblées et constituent le Talmud. Les commentaires ne cessent de s’amplifier d’une génération à l’autre pour former cette synthèse que constitue le Code des Lois juives. C’est un processus de révélation croissante qui s’efforce de compenser par une activation constante de l’énergie l’affaiblissement des moyens spirituels lié à l’éloignement du foyer central — voir l’abaissement des générations.

L’enseignement de Rabbi Israël Baal Chem Tov se propose de susciter l’éveil à une époque où les communautés juives d’Europe centrale et orientale sont plongées dans une détresse tant matérielle que spirituelle. Le hassidime naît au cours du second quart du XVIIIe siècle. Rabbi Israël Baal Chem Tov (1698-1760) commence à enseigner en Podolie, avant que le hassidisme ne se propage dans toute l’Europe centrale et orientale puis, avec l’émigration (entre 1881 et 1914), vers l’Europe, l’Amérique et enfin l’État d’Israël. En France, le hassidisme s’est implanté suite à l’exode des Juifs d’Afrique du Nord.

1648 marque le début d’une période d’horreur, avec la révolte des Cosaques de Bogdan Khmelnitski puis les guerres initiées par les deux puissances montantes, la Suède et la Russie, face au royaume de Pologne incapable de s’unifier. Peu préparés à se défendre, les Juifs vont être des victimes de choix. Les tentatives d’invasion de la Pologne une fois repoussées, les communautés juives n’en restent pas moins menacées : l’antisémitisme populaire prend le relai avec des pogroms sporadiques.

Le judaïsme polonais est décimé, ruiné, ses valeurs spirituelles sont bouleversées. Les Juifs de Pologne ne sont pas les seuls à souffrir ; pensons à la somme des souffrances endurées par l’Europe au cours de la guerre de Trente Ans (1618-1648).

Ces années de mort et de destruction vont favoriser des tensions messianiques latentes, avec Sabbataï Tsvi (1626-1676) et Jakob Franck (1726-1791), des tensions qui vont à leur tour favoriser la défiance des rabbins envers le millénarisme qui encourage une certaine négligence de la pratique religieuse, épine dorsale de la judéité. Par ailleurs, la déception a laissé des cicatrices dans les communautés juives. Les rabbins sont inquiets, sur les nerfs en quelque sorte. S’en suit une défiance envers toute référence au mysticisme kabbalistique. Jusqu’alors prisée par de nombreux rabbins, la kabbale est dédaignée, proscrite même.

Les masses juives de Pologne s’appauvrissent économiquement et, plus grave, culturellement. Les épreuves les ont laissées exsangues. Les institutions communautaires ne peuvent plus assurer une éducation gratuite pour tous. Les académies talmudiques qui avaient fait la richesse intellectuelle des communautés dispersées ne subsistent plus que dans les grandes villes. Les conséquences sont dramatiques pour l’ensemble de la communauté juive dont la majorité tombe dans l’ignorance. Seule une minorité peut subvenir aux dépenses inhérentes à l’éducation. L’écart entre érudits et ignorants se creuse et la société juive jusqu’alors relativement homogène se structure en strates qui n’ont que peu de points de contact les unes avec les autres.

En cette seconde moitié du XVIIe siècle, les communautés juives de Pologne sont plongées dans le désespoir. Elles cherchent un guide. C’est dans ce contexte que Rabbi Israël Baal Chem Tov décide d’agir. Il a pris l’exacte mesure de l’abaissement du niveau culturel des jeunes juifs et de l’état de dépression spirituelle et morale des adultes. Son action va s’adresser à deux publics. Considérant la nervosité des rabbins (suite aux affaires Sabbataï Tsvi et Jakob Franck), il lui faut agir avec la plus grande prudence. Il commence comme assistant d’un instituteur de village. A la mort de Rabbi Adam Baal Chem, il prend sa suite ; ainsi se trouve-t-il à la tête des nistarim. Avant l’apparition du hassidisme, les nistarim allaient à la rencontre des Juifs du peuple pour partager avec eux l’héritage spirituel du judaïsme et leur offrir une voie d’accès à la connaissance qui leur avait été généralement déniée par les érudits.

L’action de Rabbi Israël Baal Chem Tov va se révéler d’une grande efficacité. Lorsqu’il prend la direction spirituelle de ce qui va devenir le mouvement hassidique, il a trente-six ans et bénéficie de solides appuis. Ses disciples sont nombreux, non seulement parmi les plus grands érudits mais aussi parmi les gens simples. Son enseignement qui active toutes les formes de la parabole et de la métaphore rend sensible les concepts les plus élaborés à des populations qui n’ont pas eu accès à l’étude.

Rabbi Israël Baal Chem Tov invite les Juifs à ne pas se limiter à l’étude et à mettre l’accent sur la prière et la soumission aux commandements divins, à la Loi révélée. Lorsque l’étude se limite à elle-même, remarque-t-il, elle subit généralement un desséchement.

Hâtons-nous de préciser que sa doctrine de la ‟création continue” — ‟Dieu est tout et tout est Dieu” — ne revient pas à limiter la Divinité à sa propre immanence mais à affirmer que le monde est un élément du Divin. Dieu ne pouvant être objet de compréhension, considérant sa radicale transcendance, l’individu ne peut espérer L’approcher que par l’émotionnel et l’obéissance à Sa volonté : ‟Dieu demande le cœur”, soit l’investissement émotionnel dans la mise en pratique scrupuleuse des commandements divins, un investissement qui lance une passerelle entre le Créateur et sa créature et qui évite que les rites limités à eux-mêmes ne conduisent au dessèchement. La doctrine de Rabbi Israël Baal Chem Tov ne prétend pas être révolutionnaire, elle réactive des forces profondes du judaïsme que des conditions historiques avaient occultées. Ce message invite les plus ignorants et les rassure : personne en peut être exclu de la relation avec Dieu. Rabbi Israël Baal Chem Tov n’est en rien un démagogue ; il observe que l’homme le plus simple détient un avantage sur le savant : son humilité naturelle le rapproche de Dieu ; cette simplicité est plus à même de susciter la joie (dans le rapport avec Dieu), pierre angulaire de l’engagement de Rabbi Israël Baal Chem Tov, une joie qui porte la conscience — la sensation — de l’omni-proximité du Créateur et de la possibilité offerte à tous de Le servir à chaque instant du quotidien.

Rabbi Israël Baal Chem Tov n’a laissé aucun écrit. Sa pensée a été recueillie et présentée par ses disciples habad (également appelés loubavtich), une branche du hassidisme qui insiste sur la nécessité du recours à l’intellect concurremment à l’émotion.

Le mouvement initié par Rabbi Israël Baal Chem Tov n’est en rien hétérodoxe et ne présente aucune innovation doctrinale majeure, hormis la doctrine de la Création continue et celle, associée, de la Providence divine. Son enseignement fait ressortir des idées présentes dans la Bible, le Talmud et, surtout, la Kabbale. Il va pourtant susciter bien des suspicions dans le monde juif, un monde sur le qui-vive suite aux effroyables épreuves qu’il vient de traverser. L’ordre communautaire (cimenté par l’autorité rabbinique) se sent menacé. La référence à la Kabbale inquiète : ne s’agirait-il pas de sabbatianisme ? Par ailleurs, l’accent mis sur les qualités émotionnelles (détenues par tous) de préférence aux qualités intellectuelles (détenues par une minorité) est jugé outrancier. L’histoire de l’opposition au hassidisme pourrait faire l’objet d’un article à part.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

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2 Responses to Le hassidisme – 1/4

  1. Nina says:

    Ouf !

    J’en avais besoin Olivier ! Un rappel majeur moi qui suis confrontée tous les jours aux problèmes stratégiques de notre monde, ton texte me fait un bien fou et je t’en remercie.

    C’est concis et très bien expliqué : à valeur pédagogique. Autant dire que je suis fan.

    J’ai hâte de lire le prochain numéro.

  2. Hanna says:

    Excellent comme toujours! Si dans nos mémoires le nom de Bogdan Chmielnitski est resté le synonyme de boucher, c’est un héros national pour les Ukrainiens. Sa statue trône sur une des places de Kiev (http://www.panoramio.com/photo/47307709)
    Amicalement

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