Maxime Moïse Alexandre (1899-1976)

J’ai pour Maxime Alexandre une sympathie si entière que j’ai du mal à l’analyser. Mais à quoi bon ? Son ‟Journal” (tenu de 1951 à 1975) reste l’un de mes livres de chevet. II a été édité à la Librairie José Corti, en 1976 (11, rue de Médicis, Paris), et, à ce jour, aucune réédition n’a été prévue. Plutôt que de me lancer dans une présentation de l’auteur et de son œuvre, j’ai préféré choisir dans ce livre quelques passages qui me donnent beaucoup à penser et me réjouissent, une sorte de florilège qui, je l’espère, mettra l’eau à la bouche de mes lecteurs. Il faut lire Maxime Alexandre, un magnifique écrivain oublié.

 

Maxime Alexandre par Man RayMaxime Alexandre photographié par Man Ray, en 1923. 

 

L’auteur a placé en exergue à son ‟Journal” un passage de l’Ecclésiaste (12, 12) : ‟Mon fils, sois averti que faire des livres est un travail sans fin, et que beaucoup d’étude fatigue le corps.”

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3 août 1951. ‟Karl Marx aurait-il pu mettre en avant son athéisme, aurait-il pu être athée si les curés avaient songé à la misère des classes pauvres, s’ils s’en étaient occupés avant ‟Le Manifeste du Parti communiste” ? On lui aurait ri au nez. Non, Karl Marx était athée parce que socialiste, et non socialiste parce que athée.”

10 avril 1952. ‟Freud conclut du fait du totem, image du père (sous figure animale), à la non-existence de Dieu, qui serait simplement la prolongation du totem. Mais ne pourrait-on pas, avec beaucoup plus de raison, conclure que, partant de l’idée du père, l’homme arrive peu à peu à une idée approximative de Dieu, d’un dieu qui a créé l’Univers tout comme le père a créé l’enfant. En tout cas c’est un saut dans l’inconnu que de conclure de l’inexistence de faux dieux à l’inexistence du vrai Dieu. (Il y a toujours eu des faux dieux !) Que l’homme ait besoin de Dieu ne signifie pas qu’Il n’existe pas. Moi, j’ai envie d’avoir une femme et de coucher avec elle. Par conséquent, selon Freud, ma femme n’est qu’une projection de mon désir et n’existe pas en réalité.”

14 avril 1957. ‟Pour s’entendre, que dis-je, même pour discuter, il faut être d’accord sur quelques miracles élémentaires, ce que l’on appelle plus couramment des axiomes. Être d’accord, par exemple, de constater que l’odeur des roses est préférable à l’odeur d’un charnier, qu’il vaut mieux voir qu’être aveugle, que le catholicisme ou le judaïsme sont préférables au culte du bœuf ou du chat. Mais en fait, chacun se pique de quelque monstruosité pour affirmer sa personnalité. Et qu’est-ce qu’on ne donnerait pas pour avoir l’air d’avoir des idées à part ! Je rencontre des gens qui croient la carpe supérieure à l’homme… Leur voisinage ne me rend pas la vie facile.”

1er avril 1965. ‟En cette période d’avant Pâques, je suis scandalisé de ce que dans la liturgie ne soient nommés juifs que les mauvais juifs. Marie, mère de Jésus, Elizabeth, Marie-Madeleine, les apôtres, la foule qui l’a suivi, ceux qui faisaient appel à lui, les pauvres, les malades, eux ne sont jamais des juifs, mais des hébreux. Pour un paroissien pas autrement averti, le seul apôtre juif a été Judas ! Je comprends que pour les premiers chrétiens il se soit agi de marquer la différence avec les autres juifs, mais en 1966 !”

3 août 1967. ‟L’Ancien Testament, de la première à la dernière ligne, demande aux juifs de rester fidèles, et non d’adopter une nouvelle religion, même améliorée. Jamais Jésus n’a songé à fonder une nouvelle religion. Si les juifs se convertissaient, tout l’Ancien Testament s’effondrerait, il n’y aurait plus de christianisme. Pour être fidèle au Christ, il faut donc rester juif. Et pour rester fidèle à l’enseignement de Moïse et de ses prophètes, il faut écouter Jésus-Christ.”

8 octobre 1970. ‟Je suis devenu, par ma conversion, plus juif que les juifs, et plus chrétien que les chrétiens.”

1er août 1971. ‟La familiarité des juifs à l’égard de Dieu n’a rien de métaphysique : on est de la famille, c’est rarement commode. Élu ne signifie pas choyé. Dieu est plutôt terrible avec les juifs, vrai père, qui châtie bien. On ne comprend pas toujours ses intentions. Moïse a dit aux juifs ‟vous êtes une nation de Dieu”, et il a ajouté ‟cela signifie que vous devez être Amsagolah”. Amsagolah implique un fardeau supplémentaire, une responsabilité accrue de vivre vertueusement comme le demande la conscience, et d’écouter ce qu’Elie appellerait plus tard ‟la faible voix”. (Ben Gourion)”

19 janvier 1972. ‟Supériorité de ceux qui croient en Dieu. Ils peuvent avoir des doutes et les exprimer (les plus grands saints ont passé par là), alors que pour rien au monde un athée n’admettra qu’il puisse lui arriver de douter de son attitude intransigeante — il serait par ailleurs immédiatement ‟excommunié” de son groupe, ou de son parti, ou de son association !”

 

Synagogue de WolfisheimLa synagogue (1897) de Wolfisheim (Alsace, Bas-Rhin), village natal de Maxime Alexandre.  

 

22 février 1972. ‟Jean Rostand, dans ‟Inquiétude d’un biologiste” : ‟Il serait, théoriquement, possible de refaire des femmes à partir des hommes, mais non point des hommes à partir des femmes. Le masculin est mêlé de féminité, le féminin est pur.” La Bible — que Jean Rostand, agnostique, ne mentionne pas — dit la même chose, dans la Genèse qui raconte que la femme a été faite avec une côte tirée de l’homme. Jean Rostand a donc redécouvert une vérité ancienne.”

12 novembre 1972. ‟On pourrait défendre cette thèse que Jésus-Christ a été trahi depuis le moment de sa mort et que si tout n’a pas été complètement perdu, c’est par l’intermédiaire des poètes et des artistes : Dante, Grünewald, Bach, Mozart… Poète également, plutôt que saint selon la conception habituelle, saint François.”

28 décembre 1972. ‟Ce qu’il a dû être beau le christianisme avant la réussite temporelle des chrétiens ! Beau comme les Psaumes, comme les exhortations des prophètes, comme la marche à travers le désert des Israélites ! Et qu’il serait beau sans les interprètes de la parole, sans les notables, c’est-à-dire sans les profiteurs et les ânes !”

16 octobre 1973. ‟Homère et Isaïe, contemporains ? Je sais ce que je dois à Isaïe. Il me donne ma raison d’être et satisfait mon goût de l’irrationnel. Et Homère : quel levain pour l’imagination !”

30 janvier 1974. ‟« La question décisive n’est pas : que peut être la Synagogue juive sans Jésus-Christ ? Mais bien : qu’est-ce que l’Église aussi longtemps qu’elle a en face d’elle un Israël qui lui est étranger et qui s’oppose à elle ? » (Karl Barth, ‟Dogmatique”)”

17 juillet 1975. ‟Si toute l’aventure rapportée par la Bible — la Création, le Paradis, Adam et Eve, les Patriarches, les Prophètes, la Vierge, Jésus-Christ, la Crucifixion — avait été imaginée par l’homme, le mystère n’en serait que plus grand.”

30 août 1975. ‟Pourquoi les athées doivent croire en Dieu, et plus logiquement que les croyants ? Ils pensent qu’avant notre vie il y a le néant, de même qu’après. La vie, aussi médiocre soit-elle, est donc un cadeau. En recevant un cadeau, on a envie de dire merci, même si on ne connaît pas le nom de celui qui le donne. Si j’admets cela, le reste vient tout seul.”

  Olivier Ypsilantis

 

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2 Responses to Maxime Moïse Alexandre (1899-1976)

  1. Bernier Gildas says:

    Bonjour,

    je suis éditeur depuis 3 ans à Strasbourg et j’ai dans mes relations, la fille de Maxime Alexandre, Sylvia. Je voulais vous donner une information qui, peut-être, vous intéressera ; Sylvia Alexandre avait soutenu une thèse sur l’oeuvre de son père il y a bien longtemps, en 1985 très exactement. Or jusqu’à cette année, ce travail n’était lisible qu’à la BNU (Bibliothèque Nationale Universitaire) de Strasbourg, sur place.
    Désormais, et grâce à la volonté de Sylvia Alexandre, j’ai pu, grâce à la collaboration du service des Thèses de l’Unistra, mettre la thèse sur internet à l’adresse ci-après, libre de droit. Donc téléchargeable de n’importe quel ordinateur.
    Je reste à votre disposition pour toute information complémentaire.
    Cordialement.

    Éditions Gildas Bernier – Strasbourg
    
http://www.lulu.com/spotlight/Isi_Rosner
    livre.gildas.bernier@gmail.com

    Description de la thèse
    L’itinéraire spirituel de Maxime Alexandre (1899-1976) / Sylvia Alexandre
 Strasbourg : Alexandre S, 1985
1 vol. (338 f.) ; 30 cm
    Auteur Alexandre, Sylvia
    Sujets Alexandre (Maxime) 
    Année de publication 1985
    Thèse 3 cycle : Théologie cath. : Strasbourg 2 : 1985

    La thèse est en ligne sur la plateforme Theses-Unistra :

    http://www.sudoc.fr/19172260X

    Valider « accès au texte intégral » et le document de la thèse en PDF ( 56Mo) se télécharge sur votre micro, dans le dossier par défaut du logiciel internet utilisé. Il n’y a aucun message informant que la copie est finie.
    ——

  2. Olivier YPSILANTIS says:

    Magnifique information dont je vous remercie mille fois et plus encore. J’ai de nombreux livres de Maxime Alexandre dans ma bibliothèque et je regrettais que ce passionnant écrivain (et poète) ne soit pas plus visible sur Internet. A présent, ce manque est en partie comblé. Je vais lire cette thèse dès que possible et écrirai probablement un autre article (ou d’autres articles) sur ce grand monsieur quelque peu oublié, avec votre aide si vous le désirez, et celle de la fille de ce grand monsieur quelque peu oublié. Merci encore Monsieur Bernier.
    PS. Je vais essayer de faire un tirage papier de cette thèse et je vais consulter les publications de votre maison d’édition.

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