« Israël peut-il survivre ? La nouvelle règle du jeu » de Michel Gurfinkiel (notes de lecture 1/4)

Tout en étant emprunt de sympathie envers le peuple juif, le discours d’Obama, prononcé à l’université coranique du Caire, le 4 juin 2009, ne justifie l’existence d’Israël en tant qu’État que par la Shoah, rien que par la Shoah. Par ailleurs, le sort des Palestiniens est discrètement mis en parallèle avec la Shoah ; ces derniers vivraient une Shoah mineure.

Les géographes évoquent deux formes de colonisation, la colonisation de développement, soit la mise en valeur d’une terre déserte, et la colonisation impériale. Israël résulte de ce premier type de colonisation, comme les États-Unis, le Canada, le Brésil, l’Argentine et l’Australie entre autres pays. La fondation de ce pays n’entre en aucun cas dans ce deuxième type de colonisation. Pour nous en convaincre, relisons les descriptions de François-René de Chateaubriand (en 1806), Herman Melville (en 1857), Mark Twain (en 1867), Pierre Loti (en 1895), Arthur Koestler (en 1926), autant de récits que corroborent nombre de documents graphiques : dessins, peintures, estampes, photographies.

Étudier le mémorandum que Anthony Ashley Cooper (1801-1885), 7th Earl of Shaftesbury, adressa à George Hamilton-Gordon, 4th Earl of Aberdeen, alors Premier ministre. Il y recommande notamment la création d’un État juif en Grande Syrie (région Levant-Palestine) : “La Grande Syrie est une terre dépourvue de nation, qui a grand besoin d’une nation sans terre… Une telle nation existe-elle ? Assurément : et il s’agit tout simplement des maîtres anciens et légitimes du pays, les Juifs !” Et Lord Shaftesbury note dans son journal : “Ces régions vastes et potentiellement fertiles seront bientôt dépourvues d’un véritable souverain, sans pouvoir reconnu et valide… Ce territoire doit être confié à quelqu’un d’autre… Nous avons d’une part un pays dépourvu de nation ; et Dieu nous envoie d’autre part une nation à qui il manque un pays”. Signalons par ailleurs que l’œuvre sociale menée à l’initiative de cet aristocrate est considérable. Je conseille la lecture du livre probablement le plus complet à ce sujet : “The Origins of Christian Zionism”, sous-titré : “Lord Shaftesbury and Evangelical Support for a Jewish Homeland” de Donald M. Lewis. En lien, un article propose une définition très fouillée du Christian Zionism :

http://www.zionism-israel.com/dic/Christian_Zionism.htm

Parmi les membres de l’establishment politique britannique favorables au Retour des Juifs, en 1917 (année à partir de laquelle la Grande-Bretagne prend le contrôle du Levant, et jusqu’en 1948), un courant protestant plus calviniste qu’anglican. Lord Shaftesbury appartient à cette tendance ; sa doctrine influencera Benjamin Disraeli, anglican d’origine juive, et elle sera reprise par Lord Balfour et des officiers tels que le général Orde Charles Wingate, un homme dont la stature est comparable à celle de Lawrence of Arabia. Ci-joint, un lien vers un site israélien, une notice biographique sur ce soldat d’exception, surnommé Hayedid qui, en hébreu, signifie ami :

http://www.zionism-israel.com/bio/Charles_Orde_Wingate.htm

Orde Charles Wingate (1903-1944)

On trouve un pro-sionisme plus diffus chez des protestants libéraux comme David Lloyd George, le catholique Sir Mark Sykes (voir ses négociations avec Georges Picot) et des Juifs parmi lesquels : Lord Rothschild, Chaïm Weizmann, Herbert Samuel. Parmi les antisionistes de ce même establishment, un “lobby colonial anglo-islamique” avec Lord Curzon, ancien vice-roi des Indes, le baron Islington, sous-secrétaire d’État à l’Inde, et Edwin Samuel Montagu, cousin d’Herbert Samuel et secrétaire d’État à l’Inde, un Juif très hostile à tout projet d’un État juif, projet qu’il qualifie de “mischievous political creed”. C’est lui qui fit insérer dans la déclaration Balfour le paragraphe sur les droits civils et religieux des communautés non-juives en Palestine.

Le chapitre VI, intitulé “Le droit des nations” est à lire avec une attention toute particulière. Il est très technique ‒ néanmoins bien humain. Il commence ainsi : “Quelles qu’aient été, entre 1917 et 1923, les arrière-pensées stratégiques des Britanniques, des autres Grandes Puissances et des membres de la Société des Nations (SDN), quelle qu’ait été par la suite leur attitude, la création sous leur égide d’une Palestine / Foyer national juif, et donc, à terme, d’un État d’Israël, est pleinement valide selon le droit international public. Et donc irréversible”.

On invoque quatre facteurs pour ériger une population en “peuple” puis un “peuple” en “nation”.

● La langue ou “principe des nationalités” : à chaque nation, sa langue ; à chaque groupe linguistique, son État, et un seul État par groupe linguistique. Cette règle a justifié de nombreux faits de première importance parmi lesquels l’indépendance de la Grèce, l’unité de l’Italie et de l’Allemagne.

● L’habitude de vivre ensemble : “Ce qui recouvre l’appartenance séculaire à un État ou le souvenir d’un État disparu ; la loyauté envers une dynastie, royale ou princière, ou une République, ou l’espérance, réelle ou fantasmée, de sa restauration ; un corps de lois ou des mœurs communes ; une saga ou une légende collective”. Les exemples ne manquent pas. Cette habitude peut expliquer que la Suisse “trilingue mais contente de ses traditions et de ses libertés, ne s’est pas partagée entre l’Allemagne, la France et l’Italie”.

● L’altérité religieuse. Un exemple parmi tant d’autres : la Belgique largement néerlandophone, mais catholique, se sépare des Pays-Bas protestants. Et nous pourrions poursuivre avec la partition de l’Inde, en 1947.

● La race, la couleur de la peau.

Appliqués aux Proto-Israéliens (le Foyer national juif) puis aux Israéliens, les trois premiers facteurs sont valides : la singularité linguistique avec l’hébreu et les “judéo-langues” ; l’habitude de vivre ensemble (souvenir et espérance) ; la religion (singularité de l’ethno-religion).

Appliqués aux Proto-Palestiniens, aucun de ces facteurs n’est valide : il n’y a jamais eu de royaume ou d’État palestinien non juif, ni de civilisation palestinienne non juive ; pas de religion particulière même si la majorité est musulmane ; et d’un point de vue racial, ils présentent le même mélange que les autres peuples de la région. Jusqu’au début du XXème siècle, les Proto-Palestiniens ont tout juste le sentiment d’appartenir à un Empire ottoman, à un “Empire de l’islam”, avec un sentiment encore plus vague d’une communauté linguistique ou culturelle arabe. Ce qui domine, c’est le sentiment des solidarités de proximité, avec ces structures claniques et tribales.  

Il convient par ailleurs de distinguer trois groupes socio-économiques dans la société proto-palestinienne. Les Bédouins (des nomades ou semi-nomades), soit 25 % de la population. Les paysans sédentaires (fellahin) qui travaillent la terre selon un système de propriété communautaire et pratiquent l’endogamie, soit 50 % de la population. La bourgeoisie urbaine (aayan), installée dans les ports et quelques villes de l’intérieur, soit 25 % de la population. Très important : “Jusque vers 1850, ces trois groupes coexistaient plus ou moins bien. Mais en 1858, les Ottomans imposent un nouveau code foncier qui supprime la propriété communautaire et la remplace par une propriété individuelle à l’occidentale, fondée sur un cadastre. Désemparés par une réforme qui porte atteinte à leur mode de vie traditionnel, les fellahin se tournent vers leurs intercesseurs naturels, les aayan. Ceux-ci “interviennent” en effet auprès de l’État : en faisant enregistrer les terres à leur nom et donc en se les appropriant. Ce qui leur permet, dans une seconde étape, de les revendre à des tiers : riches hommes d’affaires musulmans ou chrétiens de Syrie du Nord, communautés religieuses chrétiennes, ou encore immigrants juifs. Divers historiens, influencés ou non par le marxisme, voient dans cette spoliation massive la véritable “catastrophe originelle” (naqba) des Palestiniens”.

Autre phénomène non moins important, et avant même la création de l’État d’Israël. L’immigration juive met en valeur le pays, ce qui a pour effet d’attirer les Arabes, une immigration illégale mais tolérée (voire encouragée) par les Britanniques. Cette immigration venue de régions arabes parfois éloignées dilue plus encore l’identité des fellahin et des Bédouins autochtones.  

C’est seulement avec la création d’un territoire de Palestine, entre 1917 et 1923, que les habitants non Juifs commencent à se concevoir comme un peuple, par réaction à la présence d’une nouvelle nation juive. Les “Arabes palestiniens” qu’on finira par appeler les “Palestiniens”, à partir des années 1970, n’ont quant à eux aucun projet commun.

Palestiniens contre Palestiniens. Clan Nashashibi contre clan Husseini. Une guerre civile entre Arabes fit suite à la répression britannique de 1936. Échaudé, le clan Nashashibi se tourna vers Abdallah, l’émir hachémite. Les relations relativement amicales entre les Juifs et les Hachémites. Voir l’équation [Nashashibis / Hachémites / Juifs] lors de l’armistice de Rhodes, en 1949. Al-Husseini, le Grand Mufti de Jérusalem, parrain d’Arafat, membre éloigné du clan Husseini. Le clivage entre les Nashashibis et les Husseinis ne saurait toutefois résumer l’histoire palestinienne. Il faut tenir compte de deux autres courants : les confréries islamistes et le Parti de la paix. Les confréries constituent l’armature même de l’islam ; elles sont à l’origine de presque tous les grands États islamiques et jusqu’aux époques modernes, voir par exemple la confrérie soufi d’Abd-el-Kader et la formation de l’Algérie. L’intérêt des confréries (religieuses) est qu’elles se situent en dehors des logiques claniques, ce qui n’empêche pas leurs membres d’appartenir à un clan, à une tribu. Elles prennent en charge les déclassés et leur montrent une direction à suivre. “Certains historiens pensent que l’islam des origines n’était pas autre chose qu’une sorte de vaste confrérie rassemblant de tels parias en marge de la société bédouine puis des deux grands Empires sédentaires, Byzance et la Perse sassanide”. La structure des confréries ne pouvait que séduire la société palestinienne, société à l’identité aléatoire. Les premières d’entre elles ont été fondées dans les années 1920 par le Grand Mufti de Jérusalem. Le quatrième courant de cette société, courant réprimé par les trois autres, le Parti de la paix. Des intellectuels et dirigeants politiques arabes ont manifesté leur admiration pour le sionisme dès le début du XXème siècle, soucieux par ailleurs de la “petite patrie” palestinienne et aucunement des idéologies panarabes, pansyriennes et panislamiques. Entre 1929 et 1936, le Parti  de la paix est éliminé par le meurtre et l’intimidation. (à suivre)

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