Iran et Israël, deux pays aristocratiques – 4/4

Il me semble que les Iraniens ont plus en tête de récupérer la quatorzième province — Bahreïn —, majoritairement iranienne persanophone et chiite, que de s’en prendre à Israël. Les Arabes, Saoudiens en tête, qui ont subi de la part des Juifs qu’ils méprisent de retentissantes raclées, ne rêvent que de se venger de l’impertinence de ce si petit pays en le rayant de la carte.

La politique anti-iranienne et pro-arabe de l’Europe est révélatrice de la veulerie dans laquelle est tombé ce continent. Pour cause de très forte dépendance pétrolière et d’islamisation via une immigration venue essentiellement du Maghreb, la France courbe l’échine. Par ailleurs, elle a ouvert ses portes au Qatar, base du salafisme mondial. Pauvre pays ! Étudiez l’histoire des relations entre l’Iran (la Perse) et le reste du monde, et vous conviendrez que les possibilités de coopération sont autrement plus riches qu’avec les Arabes. Je répète que le nationalisme iranien peut être analysé comme une force résolument positive dans le contexte actuel. Si la diplomatie occidentale est effrayée par l’Iran et ses projets nucléaires, pourquoi ne l’est-elle pas par le Pakistan, puissance nucléaire qui menace l’Inde, lance vers l’Afghanistan des fanatiques dressés dans ses madrasas, massacre à Bombay, protège Ben Laden, opprime et assassine ses minorités chiites et chrétiennes ? Quelque chose ne va décidément pas…

 

Maryam RadjaviMaryam Radjavi (née en 1953), présidente du Conseil national de la résistance iranienne (CNRI). Elle a qualifié de «mascarade électorale» la victoire du religieux modéré Hassan Rohani. 

 

Les relations israélo-iraniennes se sont construites sur l’isolement de ces deux pays, dans un environnement arabe hostile. Les théories d’alliances périphériques et d’alliance des minorités pourraient bouleverser l’histoire du Moyen-Orient, cette zone névralgique.  Malgré la rupture des relations entre les deux pays et les discours officiels, ces théories élaborées par David Ben Gourion restent actuelles et le ‟Printemps arabe” constitue de ce point de vue une formidable opportunité. N’oublions pas qu’Israël a d’une part été du côté de l’Iran, discrètement, au cours de la longue guerre Irak-Iran (septembre 1980 – août 1988), avec l’Irangate et que, d’autre part, les deux pays ont été en accord sur la question afghane avec ce soutien conjoint au Commandant Massoud.

La décision de doter l’Irak de technologie nucléaire a été prise par la France de Giscard d’Estaing puis de Chirac, une décision qui, on le comprend, n’a pas été interprétée comme un signe de paix tant par Jérusalem que par Téhéran. Le 18 novembre 1975, la France signe un accord à Bagdad, un accord de coopération nucléaire avec l’Irak de Saddam Hussein. Le 6 avril 1979, le Mossad détruit la cuve en acier du réacteur d’Osirak, à l’intérieur même de l’usine de Constructions navales et industrielles de la Méditerranée (CNIM) à La Seyne-sur-Mer. Le 30 septembre 1980, au tout début de la guerre Irak-Iran, deux chasseurs-bombardiers iraniens attaquent le Tuwaitha Nuclear Research Center, à Bagdad, mais sans détruire les deux réacteurs ‟Osirak” et ‟Isis”. Israël prépare alors l’opération ‟Opéra”. Le feu vert est donné par le Premier ministre Menahem Begin. Ci-joint, un documentaire (en anglais) rend compte de l’attaque contre le réacteur irakien, le 7 juin 1981, conduite par la glorieuse Israeli Air Force (durée 1 mn 30) :

http://www.youtube.com/watch?v=YUJOCFK6IeY

Rappelons qu’au cours de la guerre Irak-Iran, la France fut le plus important soutien de Saddam Hussein et qu’un tiers des exportations françaises en armement entre 1980 et 1986 s’est fait en direction de l’Irak. La France s’est entortillée avec les Arabes depuis longtemps. Nicolas Sarkozy a continué dans les pas de ses ‟vénérables” aînés en allant faire ses révérences au Qatar. Le profond malaise que traverse la France a un peu à voir avec ces choix politiques passés et au plus haut niveau…

L’Iran a bien des sujets d’inquiétude. Dans un article publié par la revue ‟Politique étrangère” (Année 2010, n° 1), Samy Cohen écrit : ‟Les Iraniens sont un peuple intelligent, rationnel, qui a avancé de manière savamment calculée sur la scène internationale (…). Ses dirigeants craignent, et davantage, un Pakistan aux mains des taliban que l’entité sioniste abhorrée.” Les États-Unis ont perdu la main. Les nationalismes russe et chinois soutiennent le nationalisme iranien. Je ne les envisage pas comme des menaces absolues, mais plutôt comme de puissants pare-feux face au radicalisme sunnite que les ‟Printemps arabes” ont fait sortir de la lampe magique…

Israël et l’Iran sont isolés dans le monde arabo-musulman. L’alliance implicite et le statu quo entre ces deux pays ont été et doivent rester un gage de sécurité dans un monde de plus en plus instable. Les minorités sont menacées par la masse arabo-musulmane. Parmi elles, les Chrétiens de diverses obédiences et les Kurdes. Le temps de Michel Aflak et de Tarek Aziz est révolu. Les Chrétiens font leurs valises comme les Juifs ont fait les leurs, du Maroc à l’Irak. L’épidémie salafiste menace l’ensemble du monde arabe. Dans cette putride marée montante, on ne peut que s’étonner (et se réjouir) de voir Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah et ennemi juré d’Israël, engager les troupes d’élite de son organisation aux côtés du régime de Bachar al-Assad, une décision qui perturbe nombre de cadres du Hezbollah qui ne comprennent vraiment pas que leur chef se batte contre d’autres musulmans et non contre ‟l’entité sioniste.”

Après la guerre en Irak, la guerre en Syrie ne va-t-elle pas favoriser l’émergence d’un État kurde au sein des frontières du monde arabe, prélude à l’éclatement de la Turquie ? Un grand État kurde allié d’Israël… Qu’adviendra-t-il si l’actuel régime syrien est défait ? Des Omar Bakri (leader salafiste libanais) ne se saisiront-ils pas des rênes du pouvoir dans le but de favoriser l’avènement d’un Grand Califat avec la charia pour horizon ? Face au sunnisme conquérant, face à une Turquie dont l’ambition est de se placer à la tête du sunnisme politique, Israël et l’Iran ne sont-ils pas les garants d’un certain équilibre ?

En février 1979, l’ayatollah Khomeini est de retour en Iran. En décembre de la même année, les Soviétiques envahissent l’Afghanistan. L’Iran de Khomeini (dont l’armée est terriblement affaiblie par les purges qui ont touché les états-majors des trois armes) a su établir des relations avec Israël. Les Pasdarans qui à présent doublent l’armée régulière n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui. Les religieux iraniens acceptèrent l’aide israélienne contre Saddam Hussein. Israël a donc été non seulement un allié de l’Iran impériale mais aussi celui de la République islamique d’Iran, tout au moins à ses débuts, avant de passer à la neutralité puis à l’hostilité.

L’Irangate, une affaire montée en épingle par les mass médias, est un autre épisode des complexes relations entre Israël (les États-Unis) et l’Iran. La libération des otages (le 20 janvier 1981, jour de l’élection de Ronald Reagan à la présidence des États-Unis) a probablement contribué à affirmer ce soutien qui fut par ailleurs un moyen discret pour l’administration Reagan de soutenir les Contras, au Nicaragua, à l’insu du Congrès.

Un Saddam Hussein victorieux aurait activé le panarabisme arabe. Il est vrai que le panislamisme de l’Iran ne présageait rien de bon. L’affaiblissement des deux adversaires au cours de la guerre Irak-Iran pouvait être le meilleur des cas de figures pour Israël. Mais cette guerre eut pour effet d’assurer la cohésion du régime iranien. Mais que constate-t-on au fil des ans ? Le panislamisme du régime de Téhéran s’est affaibli au profit du nationalisme, une tendance qui se confirme. Or, cette tendance va devenir essentielle dans la lutte contre le fondamentalisme sunnite, et contre l’ensemble du monde arabe dont les pires tendances promeuvent… le panislamisme et son rêve de Grand Califat. L’Iran, principale puissance chiite, pourrait s’ériger en défenseur des minorités face à la masse sunnite. Je le redis, parmi les minorités les plus durement touchées aujourd’hui figurent les chiites du Pakistan, tués par centaines chaque mois dans des attentats ou des assassinats individuels. Mais le massacre des chiites du Pakistan est supplantée par la rubrique des chiens écrasés… Tout le monde s’en fout.

L’Iran du Shah comme l’Iran des ayatollahs ont très vite mesuré le danger que représentait le Pakistan sunnite. L’Iran des ayatollahs a fait le bon choix en soutenant (avec Israël) le Commandant Massoud et ses combattants, des Tadjiks persanophones en lutte contre les taliban, ces orphelins de guerre afghans abrutis dans les madrasas du Pakistan avec la bénédiction de l’Inter-Services Intelligence (ISI).

Israël considère avec inquiétude les ‟Printemps arabes” et la montée en puissance des Frères musulmans, pour ne citer qu’eux. Les Iraniens quant à eux considèrent avec inquiétude la montée en puissance des taliban soutenus par un pays inquiétant entre tous, le Pakistan, une puissance nucléaire, où les fondamentalistes sunnites rêvent d’unir dans un même califat, le Pakistan et l’Afghanistan.

Au point où en sont les choses, pourquoi refuser de se poser la question ? La chute de Bachar al-Assad est-elle souhaitable ? Rien n’est moins sûr. Pourquoi ? Parce qu’elle pourrait inaugurer un génocide des minorités, à commencer par les Alaouites et les Chrétiens. Mais il y a plus. Elle provoquerait un durcissement de Téhéran où les tensions dans l’appareil du pouvoir semblent prometteuses. L’Iran souffre à raison d’un sentiment d’encerclement qui n’est pas assez pris en compte par les Occidentaux et, je le répète, ce sentiment fut à l’origine de bien des guerres.

En travaillant à ces articles, je me suis efforcé de traduire un espoir en espérant ne pas m’être laissé emporter. Je sais qu’il est infiniment dangereux ‟to elevate a hope into thruth”, ainsi que le signale Douglas Murray à la fin d’une de ses conférences.

 

Hassan Rohani

Hassan Rohani (né en 1948), élu président de la République islamique d’Iran le 14 juin 2013.

 

PS. Les récents événements en Égypte pourraient avoir une influence considérable sur le régime de l’islamiste Erdoğan : en pratiquant des limogeages à sa guise, ce dernier a humilié l’armée, héritière et garante des principes de Mustafa Kemal Atatürck. Par ailleurs, les Kurdes irakiens et syriens opprimés par les Arabes et en voie de libération pourraient donner des ailes aux Kurdes de Turquie, de loin la communauté kurde la plus importante.

 (à suivre)

Olivier Ypsilantis

 

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1 Response to Iran et Israël, deux pays aristocratiques – 4/4

  1. Christiane says:

    Merci Olivier pour tous ces rappels de la Grande et de la Petite “histoire” sur des alliances qui n’étaient pas étalées au grand jour.

    Tu as peut-être raison concernant ton fameux “substrat” perse. Même s’il est vraiment difficile d’y croire tant l’islam unifie les peuples, de plus le chiisme n’est pas tout à fait un “adoucissement” de la religion, j’aime bien la logique de ton raisonnement dans ton étude sunnites-chiites. Puisses-tu être lu par des millions d’iraniens !

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