Hermann Cohen – 2/2

Celui qui rêva l’union de la judéité et de la germanité…

 

Cohen HermannHermann Cohen (1842-1918)

 

L’exégèse de Hermann Cohen s’inscrit dans un contexte plus général qui s’emploie à souligner l’universalisme d’un apparent particularisme — le judaïsme. Les prophètes s’adressèrent à toutes les nations, au genre humain issu d’un Créateur unique. Mais il y a plus. Hermann Cohen juge que les prophètes ont contribué à la désintégration de leur propre État au nom de l’intérêt supérieur de l’humanité. Hermann Cohen ne cesse d’être tiraillé voire écartelé entre les idéaux purement éthiques d’une humanité messianique et les obligations spécifiques du juif qu’il est. La notion de messianisme est centrale dans la pensée de Hermann Cohen. Elle lui permet de relier ces deux tensions contradictoires. Hermann Cohen analyse l’évolution de la figure du Messie (de fait, il désigne plutôt l’époque messianique que le Messie lui-même) dans la littérature prophétique : du conquérant au serviteur souffrant, une évolution qui fit qu’après l’établissement de la révélation prophétique, c’est le peuple tout entier qui devint porteur du message des envoyés de Dieu. Hermann Cohen juge que les Juifs sont en exil pour retrouver leur patrie parmi les nations de la terre et plus particulièrement en Allemagne — l’union de la judéité et de la germanité… Le judaïsme, nous dit Hermann Cohen, est une Kulturreligion (religion culturelle) ; en plus de sa nature religieuse, il a une vocation spirituelle qui lui permet de développer une philosophie rationnelle. Hermann Cohen pense en particulier aux efforts exégétiques de la tradition juive médiévale. Maurice-Ruben Hayoun écrit : ‟Et si l’éthique coïncide avec la religion au sein du judaïsme, sans toutefois se confondre purement et simplement avec lui, c’est parce que le message juif ne heurte jamais la raison.” De plus, la tradition juive favorise les temps messianiques par rapport à la personne du Messie lui-même. Sur ce point, Hermann Cohen est un disciple de Maïmonide, tenant de la raison aristotélicienne. Pour Hermann Cohen celle-ci correspond à la Vernunft (voir la notion de Vernünftigkeit) de Kant.

Pour Hermann Cohen, la religion et la philosophie ont une source commune. La dimension éthique de la Bible prouve qu’il n’y a pas opposition de nature entre les deux. Il envisage la religion comme valeur originelle, une assertion qui n’empêche pas de considérer que le monothéisme hébraïque ne procède pas de lui-même, qu’il n’est pas immanent mais transcendant, qu’il est le fruit d’une longue évolution. Hermann Cohen et, plus généralement les Juifs, admettent ce point tout naturellement. Aucun Juif ne vous dira que la Bible leur est tombée du Ciel… Le judaïsme est rationnel. Rien de tel avec les Musulmans chez lesquels Foi et Raison ne font pas bon ménage, en dépit des efforts de penseurs médiévaux musulmans qui n’ont guère été écoutés et dont certains ont payé cher leur audace.

Hermann Cohen affirme donc que la religion (ou la mythologie) précède nécessairement la philosophie, aussi sûrement que le polythéisme précède le monothéisme. Il affirme que dans le judaïsme, c’est le prophétisme qui importe le plus. Il a porté les exilés et leur a permis de revenir avec des forces purifiées. Le prophète de l’Exil est Ézéchiel sur lequel Hermann Cohen porte un regard fervent, avec ces affinités idéologiques entre la théologie du Deutéronome et celle d’Ézéchiel, au chapitre XVIII du livre dÉzéchiel plus précisément car c’est là que naît l’individualisme religieux : on tourne à jamais le dos à la théologie de l’Exode. Les descendants n’auront plus à payer les fautes de leurs ancêtres, ce qui sous-entend la responsabilité individuelle et l’émergence de l’unité de la conscience. Maurice-Ruben Hayoun écrit : ‟Pour Hermann Cohen qui réagit, ne l’oublions pas, surtout en philosophe, la Bible hébraïque connaît l’évolution suivante : en partant, comme on l’a vu, de l’Exode, revu et corrigé par le Deutéronome, on aboutit à Amos (prophète éthique par excellence) et à Ézéchiel (réformateur de la conscience religieuse) pour finir avec le lyrisme des Psaumes. C’est donc entre ces différents livres bibliques que Hermann Cohen a distribué ses nombreuses réflexions, même si d’autres textes, comme Job, n’ont pas manqué de retenir son attention.” Au chapitre XVIII, il est également question de la teshuva (du repentir). Le Dieu d’Israël est un Dieu éthique : Il ne veut pas la mort du pécheur mais son repentir. Nous sommes loin du fatum de la mythologie.

Hermann Cohen évoque le psalmiste comme le plus religieux des hommes. Il se demande comment des sentiments aussi contradictoires ont pu être éprouvés par une même personne. Il remarque que la religiosité du psalmiste s’est imposée à toutes les liturgies car les Psaumes promeuvent une éthique individuelle (amour de Dieu et recherche de la purification), une éthique qui rend compte de l’idée de corrélation à laquelle Hermann Cohen attache une importance particulière. Le psalmiste intériorise le culte divin et le transmet à partir de son corps même. On pourrait en revenir à Job.

Luther a traduit les Psaumes et, ainsi, il les a immergés dans la culture allemande. Voir en particulier les Psaumes 23 et 104. Ce dernier déploie une vision cosmologique dont le lyrisme lie les impératifs éthique et esthétique.

Hermann Cohen s’est attaché à souligner des erreurs de traduction — des à-peu-près — de Luther (voir par exemple der Nächste) qui ont contribué à établir un malentendu et à nourrir l’anti-judaïsme. Il signale par ailleurs dans un article le caractère erroné de la traduction de Torah par Loi. La racine du mot ‟Torah” est ‟Yaroh”, soit ‟guider”, ‟enseigner”. Maurice-Ruben Hayoun écrit : ‟Puisque des siècles de polémique antijuive avaient présenté la Torah comme un catalogue d’obligations et d’interdits, Hermann Cohen ressentit le besoin de montrer que le Pentateuque et les autres livres du canon juif pouvaient contenir d’autres éléments.”

Pour Hermann Cohen, la présence juive en Europe, et principalement en Allemagne, a pour mission de propager l’éthique universelle, de hâter l’avènement de l’époque messianique. Sa foi en cette mission ne le trouve pas aveugle devant les difficultés qu’affrontent ses coreligionnaires. Il situe le problème le plus massif dans la sphère culturelle : les Juifs allemands se sentent comme étrangers dans une Europe pourtant irriguée par des idées judéo-chrétiennes. Dans un article intitulé ‟Le Juif dans la culture chrétienne”, il montre que le Juif allemand éprouve parfois la tentation de se convertir au christianisme pour mieux participer à la culture de son pays d’adoption alors que celle-ci est imprégnée de la Bible, notamment par Luther. Hermann Cohen juge que ce choix est erroné et il dénonce l’ignorance du Juif qui ne sait pas reconnaître le legs spirituel du judaïsme dans l’œuvre des non-Juifs, Mozart, Bach ou Haendel pour ne citer qu’eux…

Ci-joint, un lien Akadem intitulé ‟Communauté et altérité chez Hermann Cohen et Franz Rosenzweig” par Sophie Nordmann, une conférence qui s’inscrit dans le cycle ‟Nous et les autres” (durée 25 mn) :

http://www.akadem.org/sommaire/colloques/nous-et-les-autres/communaute-et-alterite-chez-hermann-cohen-et-franz-rosenzweig-21-10-2009-7913_4186.php

Ci-joint, un lien Akadem intitulé ‟Israël et l’Histoire : Hermann Cohen et Franz Rosenzweig” par Sophie Nordmann, une conférence qui s’inscrit dans le cycle ‟Pourquoi Israël” (durée 31 mn) :

http://www.akadem.org/sommaire/colloques/pourquoi-israel-la-quete-du-sens-de-l-existence-juive/israel-et-l-histoire-hermann-cohen-et-franz-rosenzweig-08-04-2008-7266_4189.php

J’ai découvert il y a peu que Hermann Cohen a un homonyme, un Juif de Hambourg (1820-1870) qui intégra l’ordre des Carmel après sa conversion en 1847. Ci-joint, une notice biographique (mise en ligne par ‟Le Carmel de France”) sur cet homme qui fut aussi un musicien de talent :

http://www.carmel.asso.fr/Sa-Vie.html

 Olivier Ypsilantis

 

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