Des « Je me souviens » parisiens – 2/3

Je me souviens de discussions passionnées entre les cours, au restaurant universitaire — le resto U comme nous disions — et dans des cafés-bars de la rive gauche, ‟La Charrette” surtout, rue des Beaux-Arts.

Je me souviens qu’il y avait chez ma grand-mère, dans l’entrée, un vase ottoman en terre cuite émaillée qui avait contenu du lait de chèvre ; on le savait à l’odeur. En arrivant chez elle, je ne manquais jamais de me pencher au-dessus de lui et d’inspirer, profondément. Je voyageais alors.

Je me souviens de la rue Champollion, la rue des cinémas Art et Essai. Plus généralement, je me souviens de nombreuses salles obscures à Paris. Je me souviens surtout de celles où j’ai pu voir des films qui célèbrent une ambiance, avec le Suédois Ingmar Bergman, le Russe Andreï Tarkovski et l’Allemand Wim Wenders. Mais il y en eut bien d’autres.

Je me souviens de la rue des Rosiers avant qu’on y rameute des hordes de touristes. Je me souviens de l’Apfel Strudel acheté à l’angle de la rue des Écouffes, une boulangerie-pâtisserie-traiteur dont la façade s’ornait de mosaïques à dominante bleue, style Gaudí. Je me souviens du Café des Psaumes. Je me souviens d’une librairie dont j’ai oublié le nom mais où je me souviens avoir acheté ‟Le Rêve traversé” d’Éliezer Ben-Yehouda.

Boulangerie pâtissserie traiteur rue des RosiersLa boulangerie-pâtisserie-traiteur bleue tenue par Florence Kahn, spécialiste de la gastronomie yiddish.

Je me souviens du Louvre avant qu’il ne soit transformé en une autoroute pour touristes. Je me souviens d’entrées dérobées où l’on ne faisait jamais la queue, de salles désertes qui sentaient l’encaustique et dont le plancher craquait. Je prenais mon temps, je prenais des notes, beaucoup de notes. Je me souviens plus particulièrement des salles égyptiennes avec tant de petits objets, dont ces maquettes qui montraient la vie quotidienne, ainsi que des salles des peintres de l’école de Barbizon, des peintres dont il était souvent question en famille.

Et restons au Louvre. Je me souviens que j’y fis ma première visite avec ma mère. J’y découvris ce portrait de vieillard au nez répugnant — j’apprendrai qu’il souffrait d’une maladie nommée rhinophyma —, une peinture de Domenico Ghirlandaio. Je me souviens que cette vision me coupa l’appétit pour la journée et m’empêcha de trouver le sommeil.

Je me souviens que le nom de cette rue me fit longtemps peur, rue Anatole de la Forge : un dentiste s’y occupait de moi.

Je me souviens des rames du métropolitain Sprague-Thomson. Je me souviens du bruit, tant sur le quai (lorsqu’elles s’approchaient en grondant dans le tunnel) qu’à l’intérieur des voitures, de l’éclairage tamisé, du beau vert des 2e classes et du beau rouge des 1re classes, de l’odeur d’huile chaude — un parfum presque.

Je me souviens de la librairie Rieffel, rue de l’Odéon, mon premier bouquiniste.

Je me souviens que le parc Monceau si bourgeois, si tranquille, a été un véritable abattoir au cours de la Semaine Sanglante, en mai 1871.

Je me souviens de l’esplanade des Invalides avant son réaménagement selon les plans de Robert de Cotte. Je me souviens d’affreux parkings en ciment et de voitures partout.

Je me souviens de la rue du Cherche-Midi et d’Ernst Jünger.

Je me souviens de la polémique que suscita la construction du Centre Georges Pompidou. Je me souviens qu’il m’enthousiasma d’emblée et que j’ai toujours plaisir à m’y rendre.

Je me souviens de la vieille gare Montparnasse. Ce souvenir se limite à une image, comme une carte postale. A ce propos, je me souviens qu’une locomotive à vapeur au freinage défectueux en creva la façade et se retrouva plantée sur le trottoir ; c’était le 22 octobre 1895. Je m’en souviens car le 22 octobre est devenu une date importante dans ma vie. Je me souviens que Georges Perec écrit lui aussi : ‟Je me souviens de la vieille gare Montparnasse.”

Je me souviens de visites chez un oncle, rue Théodore de Banville. Je me souviens que dans le bureau de ce médecin étaient accrochés aux murs des revolvers Colt comme j’en voyais dans les westerns.

Je me souviens de ‟Il est cinq heures, Paris s’éveille.”

Je me souviens de la fraîcheur de l’église Saint-Laurent, en été. Je me souviens de ce bénitier récupéré dans la cathédrale Saint-Pierre de la Martinique après sa destruction par une éruption volcanique.

Je me souviens de ‟Quiet Days in Clichy”, film de Jens Jørgen Thorsen et livre de Henry Miller, de mon égal plaisir à voir le film et à lire le livre. Et comment oublier ‟Tropic of Cancer”, les aventures de cet Américain dans le Paris des années 1930 ?

Je me souviens des offices du dimanche matin, à Saint-Julien le Pauvre, des homélies de Monseigneur Joseph Nasrallah, de la voix de sœur Marie Keyrouz, du parfum de l’encens et des parfums des belles paroissiennes, chrétiennes d’Orient, que je regardais à la dérobée et qui finissaient par me distraire de l’office. Je me souviens que c’est dans le jardin public attenant à cette église que se trouve le plus vieil arbre de Paris, un robinier.

Je me souviens de Dubo – Dubon – Dubonnet dans les tunnels du métropolitain.

Je me souviens des pissotières en tôle verte qui laissaient voir les pieds des hommes, de l’odeur de pisse qui portait loin. Je me souviens qu’il n’était pas rare d’y voir des morceaux de pain. Petit garçon, je pensais que c’était pour les pigeons…

PISSOTIERES 2Pissotières parisiennes ou ‟Vespasiennes de Rambuteau”, une photographie prise en 1973.

Je me souviens d’avoir lu pour la première fois ‟Je me souviens” de Georges Perec et ‟I remember” de Joe Brainard dans un studio de la rue Lacordaire, à Paris. Je me souviens d’avoir lu ‟I remember more” et ‟More, I remember more” dans les transports en commun de la RATP.

Je me souviens quand je la retrouvais rue Jacques Bingen. Je me souviens de ma surprise quand j’appris qui était Jacques Bingen :
http://www.ordredelaliberation.fr/fr_compagnon/102.html

Olivier Ypsilantis

 

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1 Response to Des « Je me souviens » parisiens – 2/3

  1. Nina says:

    Tu as toujours été en contact avec les juifs. C’est très étrange. Comme si tu étais sans cesse attiré soit par tes lectures soit par tes pas menant dans les quartiers juifs.

    Tu es un cas my friend ! A ton contact je ne fais que constater l’abîme de mon ignorance. Rahh jalousie ! quelle horreur ! Pourtant je t’envie. Je suis juive et plus contemplative alors que tu cherches constamment comme un haredi.

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