Moïse Mendelssohn – 1/3

 

A Joseph Rovan (1918-2004), cet immense connaisseur de l’Allemagne, en souvenir de belles heures passées en sa compagnie.

 

«De Moïse (Maïmonide) à Moïse (Mendelssohn), nul ne fut comparable à Moïse»

 

Portrait de Mendelssohn par Anton Graff Moïse Mendelssohn. Huile sur toile (1771) d’Anton Graff. Universitätsbibliothek, Leipzig.

 

Le présent article rend compte de notes prises en lisant «Moses Mendelssohn and the Religious Enlightenment» de David Sorkin ainsi que sa traduction française et son adaptation, «Moïse Mendelssohn, un penseur juif à l’ère des Lumières» (Éditions Albin Michel, Collection «Présences du judaïsme»).

 

Moïse Mendelssohn est le Socrate de Berlin (l’homme des Lumières, de l’Aufklärung) et Moïse Dessau (du nom de sa ville natale, Dessau en Saxe), un nom qu’il utilisa pour signer nombre de ses écrits en hébreu. Pour certains (parmi lesquels Isaac Euchel), le Socrate de Berlin et Moïse Dessau cohabitent en harmonie ; d’autres ne le pensent pas et s’interrogent.

 

Moïse Mendelssohn est issu d’une famille modeste. Il va progressivement devenir une personnalité centrale au sein de la communauté juive, notamment après son arrivée à Berlin, en 1743, où il obtient le privilège de pouvoir résider, en 1763. Le très célébré esprit de tolérance de Frédéric II de Prusse avait ses limites, notamment envers les Juifs puisqu’il refusa d’étendre ce privilège au reste de la famille du philosophe ; c’est son successeur, Frédéric-Guillaume II de Prusse, qui l’étendra, en 1787.

 

Berlin comptait 17 400 habitants en 1685 et plus de 100 000 habitants en 1750. Deux communautés étrangères y furent accueillies au XVIIe siècle : les Juifs expulsés de Vienne puis les Huguenots expulsés de France, deux communautés qui eurent un rôle clé dans la formation de la Prusse moderne.

 

Moïse Mendelssohn arrive à Berlin en 1743. Il n’a aucune culture laïque, une culture qu’il va acquérir au prix de vastes efforts. Avec l’aide de Lessing et de l’éditeur Nicolaï, il deviendra une figure centrale de l’Aufklärung. En 1763, il est lauréat du concours de l’Académie royale des sciences de Prusse (Königlich Preußische Akademie der Wissenschaften), devant Emmanuel Kant, avec sa «Dissertation sur l’évidence dans les sciences métaphysiques». En 1767, ce Berlinois d’adoption devient célèbre dans toute l’Europe avec son «Phédon». Il est en correspondance avec nombre d’érudits et hommes d’État. En 1771, il est élu à l’Académie royale des sciences de Prusse. Lessing l’honore dans sa pièce «Nathan le Sage» (1779).

 

Entre le Socrate de Berlin et Moïse Dessau, il y a l’interface du mouvement religieux des Lumières. Les représentants des Lumières religieuses (protestants et catholiques, chacun selon leurs voies propres) s’emploient à concilier Foi et Raison en enrôlant des pans substantiels de la pensée des Lumières afin de fortifier la Foi. La Haskala est la version juive des Lumières, avec Moïse Mendelssohn comme son plus éminent représentant. La Haskala va s’efforcer de corriger l’anomalie historique d’un judaïsme qui a perdu le contact non seulement avec une part de son propre patrimoine mais aussi avec d’autres patrimoines environnants. «Pendant la majeure partie du Moyen Âge, les Juifs d’Europe avaient su concilier une conception équilibrée de leur propre patrimoine et une interaction bénéfique avec la culture environnante. Tandis qu’au cours de la période baroque qui suivit la Réforme, le judaïsme ashkénaze s’était de plus en plus isolé dans l’univers casuistique talmudique et la Kabbale, aux dépens de l’étude de la Bible, de la philosophie juive et de la langue hébraïque, restant ainsi en marge des grands changements culturels du monde environnant». La Haskala se propose donc de vivifier le judaïsme par les Lumières mais aussi par une plongée dans son propre patrimoine : philosophie juive et exégèse biblique de la tradition andalouse médiévale.

 

La démarche de Moïse Mendelssohn est d’une grande souplesse puisqu’il subordonne la philosophie à la piété et l’observance. Ce faisant, il cherche à ne pas déifier le savoir humain, à poser des limites au rationalisme et à mettre ce dernier au service de l’éthique. Par ailleurs, la diversité des disciplines à étudier doit empêcher que l’une d’elles ne vienne réduire les autres à la portion congrue. Contrairement à une idée reçue, Moïse Mendelssohn ne s’est pas contenté d’endosser l’Aufklärung comme on endosse un pardessus. Premièrement, il a contribué à son développement ; deuxièmement, il a élaboré une version de l’Aufklärung qu’il a appliquée au judaïsme. Ainsi que le remarque David Sorkin : «Il a fait pour le judaïsme ce que les théologiens wolffiens ont fait pour le protestantisme allemand : il a utilisé sa propre version de la philosophie wolffienne pour exprimer clairement sa foi totale en une religion révélée». Cette considération m’amène à présenter Christian Wolff, brièvement.

 

Christian_Wolff

Christian Wolff (1679-1754)

 

Christian Wolff enseigna dans un premier temps les sciences exactes avant de passer à l’enseignement de la philosophie, ce qui lui valut quelques déboires de la part de théologiens piétistes et orthodoxes qui parviendront à le faire chasser de l’université prussienne de Halle. L’«affaire Wolff» déclencha une polémique considérable : de 1723 à 1736, elle ne suscita pas moins de deux cent quatre-vingts publications. Mais dès son accession au trône, en 1740, Frédéric II, qui n’avait cessé d’être un wolffien, rappela Christian Wolff qui enseignera à l’université de Halle jusqu’à sa mort.

 

Les traités de Christian Wolff sont construits selon la «méthode démonstrative» dont le postulat est que toutes les sciences peuvent se ramener au système de la philosophie, tous les phénomènes étant intégrés à un univers dont les règles répondent à celles de la logique. Christian Wolff s’est livré à un immense travail de synthèse sur les auteurs classiques mais aussi modernes avant d’ordonner l’ensemble de ces données en un système logique. Il peut être regardé comme l’aboutissement extrême du «rationalisme dogmatique» que combattra Kant — qui avait été à ses débuts l’un de ses nombreux adeptes.

 

Par sa conception du judaïsme, Moïse Mendelssohn se situe dans la tradition andalouse. Il n’a pas pour autant repris en bloc la pensée de Maïmonide, pensée qui ne cesse de le nourrir mais dont il diverge sur des points essentiels. Par exemple, «il pose des limites plus grandes au savoir abstrait et n’aspire pas à une théologie spéculative qui inclurait une justification systématique des croyances du judaïsme ou une rationalisation complète de ses lois». Sa compréhension du judaïsme s’inspire dans une large mesure de Juda Halévi (voir l’article qui lui est consacré sur Zakhor-online.com), ses commentaires doivent beaucoup à Moïse Nahmanide, Ibn Ezra et autres exégètes. «La version de Moïse Mendelssohn apparaît donc comme un moyen terme entre la casuistique et la Kabbale du judaïsme baroque d’une part, le rationalisme spéculatif de Maïmonide de l’autre». La pensée de Moïse Mendelssohn va et vient entre judaïsme et Aufklärung, philosophie et révélation, politique et foi.

 

Ci-joint, un lien Akadem, «La Haskala, les Lumières allemandes», une conférence donnée au Musée d’art et d’histoire du judaïsme, Paris, septembre 2009 (durée 80 mn) :

http://www.akadem.org/sommaire/themes/philosophie/1/8/module_7922.php
 

Le philosophe

Dessau, ville natale de Moïse Mendelssohn, fut un haut lieu de la Haskala. L’un de ses ancêtres, côté maternel, Moses Benjamin Wulff, eut un rôle central dans le développement de la Haskala à Dessau puisque bon nombre d’œuvres qui s’y rattachent sortirent des presses de son imprimerie, à commencer par la réédition de la traduction hébraïque du «Guide des égarés» de Maïmonide. C’est par l’étude de cet ouvrage que Moïse Mendelssohn s’initia à la philosophie générale et à la philosophie juive. Il ne devait pas pour autant devenir maïmonidien.

 

A quatorze ans, Moïse Mendelssohn quitte sa ville natale pour Berlin où il est introduit au mouvement naissant des Lumières, un mouvement confiant dans les capacités de la raison humaine, un mouvement qui ne s’explique pas sans Newton qui semblait avoir résolu les mystères de l’Univers. Il s’agit d’un mouvement optimiste, en quelque sorte, confiant en la méthode scientifique et mathématique. Lorsque Moïse Mendelssohn arrive à Berlin, en 1743, l’influence de Christian Wolff le rationaliste est à son apogée. Ce dernier considère que les vérités philosophiques doivent être aussi cohérentes que les vérités mathématiques. Aussi applique-t-il sa méthode à tout va mais en négligeant deux domaines majeurs : l’esthétique et la théologie. «Les wolffiens qui tentèrent d’étendre la pensée du maître à ces deux domaines commencèrent à altérer son système ; Moïse Mendelssohn va être l’un d’eux». Ce désintérêt s’explique par la particularité d’une philosophie «naturelle» — non «révélée» —, une philosophie qui ne rejette pas pour autant la Révélation mais lui pose les limites de la raison humaine, une posture ambiguë et difficilement tenable.

 

Parmi les premières lectures berlinoises de Moïse Mendelssohn, un traité de Johann Gustav Reinbeck, un théologien wolffien qui avait été le premier à utiliser dans ses sermons certains concepts de Christian Wolff. D’une manière générale, ce théologien insistait sur le fait que la Révélation ne contredisait en rien la Raison ; et il lui imposait les conditions raisonnables que lui imposait Christian Wolff. Moïse Mendelssohn (qui avait débuté en philosophie avec Maïmonide) va subir l’influence durable de ce théologien. Il va entreprendre avec le judaïsme ce que des théologiens wolffiens avaient entrepris avec le christianisme. Pour Moïse Mendelssohn, les Lumières et le judaïsme s’expliquent mutuellement tout en conservant leurs sphères respectives, et la philosophie fournit au judaïsme un moyen d’expression des plus clairs. Ainsi peut-il appliquer des moyens nouveaux à des fins conservatrices.

 

Moïse Mendelssohn est d’emblée convaincu que l’Aufklärung est compatible avec le judaïsme. Dans son premier ouvrage, il présente une version de la philosophie wolffienne compatible avec la croyance religieuse, un système tout entier enraciné dans les idées de la religion naturelle. Il s’agit d’une philosophie naturelle qui présuppose l’existence de Dieu tout en s’employant à la démontrer par la seule raison. Bien qu’il critique la pensée wolffienne — la validité de la philosophie ne procède pas exclusivement de la méthode —, Moïse Mendelssohn reste l’un de ses interprètes les plus éloquents. Sa critique traduit son insistance à vouloir circonscrire la philosophique naturelle et à protéger l’aire de la Révélation contre d’excessives prétentions. Afin d’arrimer harmonieusement sa philosophie naturelle au judaïsme, Moïse Mendelssohn élabore par ailleurs des points de convergences significatifs, notamment par l’harmonie totale entre éthique et Révélation en général et judaïsme en particulier. L’éthique, soit honorer Dieu en obéissant à Sa Loi — la Torah.

 

Moïse Mendelsohn que sais-je

 

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2 Responses to Moïse Mendelssohn – 1/3

  1. Hanna says:

    C’est un peu hors sujet mais je viens de découvrir un blog, http://spicilege.eklablog.com/, dédié à la musique classique et où on peut trouver de nombreuses interprétations des œuvres de Mendelssohn (le petit-fils)
    Amicalement

  2. olivier says:

    Vous avez raison de me rappeler ce beau blog de l’ami Rotil. Il me faudra le visiter plus souvent. Concernant la descendance de Moïse Mendelssohn, j’ai découvert il y a quelques années que deux peintres qui m’étaient familiers (je les ai découverts, adolescent, à l’occasion d’une magnifique exposition consacrée aux peintres romantiques allemands, à Paris) étaient ses petits-fils (comme le musicien en question) : Johann Veit et Philippe Veit. Ils sont les fils de Dorothea qui épousa le banquier Simon Veit puis le poète Friedrich von Schlegel.

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