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Notes de lecture (en lisant les dialogues Peter Sloterdijk – Alain Finkielkraut) 1/2

 

Notes prises au cours de la lecture des dix-huit dialogues rassemblés sous le titre ‟Les battements du monde” que Peter Sloterdijk et Alain Finkielkraut ont commencé à Weimar, en 1991, peu après la chute du Mur quand ‟l’Europe, par la voix de ses intellectuels, célébrait ses retrouvailles avec elle-même.”

 

Ces individus qui ne pratiquent qu’une religion, celle de l’humanité — l’Humanité ! —, une religion que perturbent grandement la création de l’État d’Israël et le sionisme — ces particularités, ces particularismes.

 

Remarque de Peter Sloterdijk : les Américains comme peuple élu, comme peuple ayant découvert le secret de dérober aux Juifs le privilège métaphysique. Le drame métaphysique de la modernité : le dépassement des Juifs par les Protestants.

 

Peter Sloterdijk

Peter Sloterdijk (né en 1947, à Karlsruhe)

 

Peter Sloterdijk poursuit en insistant sur un point qui confirme une de mes intuitions : le Juif réel — le Juif fort — perturbe bien des mentalités (tant dans le monde chrétien, que post-chrétien et musulman) car il porte atteinte à l’association multi-séculaire entre le Juif et la faiblesse, entre le Juif et l’impuissance. Un Juif qui se défend ! Un Juif qui tue pour se défendre ! Les rouages mentaux des masses se bloquent alors et les courroies lâchent…

 

Le ‟Juif fort” est instamment prié de faire repentance, comme les Allemands pour le nazisme ou comme les Français pour le colonialisme. Israël doit donc faire repentance pour l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza. Plus encore, Israël doit porter le cilice. Israël est accusé d’écraser l’Autre, le chouchou des médias : le Palestinien. ‟Ah, l’Autre ! C’est le chouchou philosophique de l’Europe pénitente” soupire Alain Finkielkraut.

 

N’oublions jamais que ce n’est pas l’homme — l’Homme — qui peuple la terre mais des hommes. Il faut se garder de subordonner les noms propres à un nom commun, fut-ce l’Autre. Dans ‟Au-delà du verset”, Emmanuel Levinas écrit : ‟La seule chose qui nous préserve de l’idéologie, c’est la surveillance du général à partir du particulier.” Il faut restituer le particulier à lui-même et pour ce faire déconceptualiser — et l’Autre n’est qu’un concept.

 

Question-affirmation d’Alain Finkielkraut que j’ai formulée de diverses manières : ‟Y a-t-il autre chose dans l’identité palestinienne que le refus d’Israël ?” Ajoutons que cette ‟identité” est exacerbée par l’ensemble du monde arabo-musulman, cœur historique de l’islam, monde frustré, chargé de rancœur envers le monde juif et Israël auquel il attribue ses échecs, par paresse et surtout par incapacité à la féconde autocritique. Et les quelques individus qui osent s’y adonner sont généralement rejetés voire menacés par ces sociétés ochlocratiques.

 

Redéfinir la notion de l’Autre en commençant par prendre ses distances envers la philosophie de l’altérité classique et son contexte humaniste. Alain Finkielkraut : ‟Ce qui fait de nous autre chose et davantage qu’un agrégat d’individualités, c’est l’accusation dont nous sommes l’objet pour peu que nous refusions de lâcher Israël. Accusation monstrueuse et qui ferait presque regretter le bon vieux temps du préjugé antisémite.”

 

Peter Sloterdijk évoque le pré-antisémitisme des Romains qui dénonçaient les Juifs (mais aussi les tout premiers chrétiens, des Juifs pour la plupart) comme ennemis du genre humain (hostis generis humanum). 

 

Je l’ai souvent écrit, la contrepartie à l’émancipation était pour les Juifs le déni de leur origine ; à présent on exige d’eux le déni d’Israël. Le Juif qui dénie Israël est présentable. Ce n’est pas pour rien que cet ersatz de Juif qu’est Stéphane Hessel (l’expression choquera, je m’en expliquerai) est vénéré par la masse. Un Juif qui braille ‟Sharon assassin !” est invité à la table des potes ; il a même le droit ‟de participer au repas œcuménique de l’Humanité compatissante.” Beurk ! Être sioniste — être du côté de ceux à qui on donne tort à jamais —, c’est se condamner à une certaine solitude ; mais n’exagérons rien, le sionisme est aussi une terre d’amitié, une terre d’exigence donc. Rien à voir avec le genre pote, un avatar de la démagogie.

 

L’Autre, le Palestinien — pourquoi précisément le Palestinien dans le rôle de l’Autre ? — et cette morale de responsabilité sans fin à son égard — l’Autre, cette abstraction — que le monde ne cesse d’exiger des Juifs tantôt implicitement tantôt explicitement.

 

Il me faudra lire ‟La théologie politique de Paul” de Jacob Taubes, dont Peter Sloterdijk dit : ‟C’était pour moi un maître en ce qui concerne la question juive et la spiritualité de la judaïté (…). Selon lui (Jacob Taubes), les Juifs auraient eu la vocation d’enseigner aux autres l’art d’être un peuple, c’est-à-dire de formuler un principe de cohérence spirituelle qui serait physiquement ancré dans une généalogie biologique, mais constituerait en même temps la propagation d’une spiritualité par un processus de génération passant de mère en fille et de père en fils. Cela prouverait que l’essentiel de la culture réside dans le mystère de la transmission.” Les considérations de Peter Sloterdijk à propos de Jacob Taubes sont à proprement parlé fascinantes.

 

Alain Finkielkraut

Alain Finkielkraut (né en 1949, à Paris)

 

Les Grecs, la cité. Les Romains, l’Empire. Les Juifs, l’art d’être un peuple.

 

Après la Deuxième Guerre mondiale, l’Europe a mis un point d’honneur à séparer l’ethnique de l’éthique. La figure idéale est à présent celle du Juif apatride. C’est pourquoi elle juge avec suspicion voire dégoût le Juif territorialisé avec l’État juif, avec Israël. L’Europe traumatisée par la Deuxième Guerre mondiale s’efforce de dissiper le leurre identitaire, de lui répondre par le Droit — et non par l’Histoire. Renaud Camus s’élève, lui, contre ce procédé et il réinvestit l’Histoire — l’expérience historique partagée.

 

Peter Sloterdijk : ‟Le cirque romain fut l’endroit où l’on assista à la transformation du duel militaire, du combat des guerriers, en spectacle fascinogène. Si, aujourd’hui, quelque chose ne fonctionne plus dans le système médiatique mondialisé, c’est à cause de cette conversion de moins en moins secrète, de moins en moins décente, de l’espace public en cirque. La société du divertissement inventée sous l’Antiquité romaine fait retour sous la forme de la société du spectacle (…). Aujourd’hui, avec le retour de la société du divertissement articulée autour du retour du cirque, tout ce qui est sérieux et grave devient de nouveau objet du spectacle. Le sang moral des victimes innocentes qu’on offense doit couler pour que le spectacle continue. Tant qu’on ne fait pas une analyse radicale de ce fonctionnement de l’espace public, la démocratie demeure un concept vide.”

 

Les staliniens comme émules de Robespierre. Il s’agit d’attaquer l’adversaire toujours sur le plan moral : d’un côté la vertu (incarnée par Robespierre ou Staline), de l’autre le crime (l’adversaire réel ou, plus souvent, fictif). La persistance robespiérriste qui brandit à tout propos l’adjectif ‟réactionnaire” (”réac”). Ce fascisme (terrorisme jacobin) qui se présente sous l’enseigne du Bien, avec ces ‟nouveaux barbares, procureurs, accusateurs, démagogues.” L’irrédentisme comme forme politique venue de la Révolution française, des radicaux de la gauche à cette forme médiocre et anonyme qu’est ‟la dictature moralisante et la nécessité de donner son assentiment automatique à toute revendication de la part du progrès.” Progrès, ce mot à mille têtes, ce concept fourre-tout que chacun  d’entre nous doit redéfinir aussi précisément qu’il le peut. Réactionnaire, autre mot qui lui aussi réclame une redéfinition constante. Peter Sloterdijk : ‟Mais les vrais réactionnaires, selon mon analyse, ce sont ceux qui n’ont pas compris que malgré toutes les atrocités dont on a été témoins, le vrai événement du XXe siècle, c’est le fait que la société a réussi un exploit sans pareil, l’abolition pratique de tous ces maux contre lesquels l’ancienne gauche s’était révoltée. Au niveau physique, au niveau moral, au niveau des discriminations.” Lire ‟Contentment” de John Kenneth Galbraith.

 

La démocratie aux yeux de la gauche moralisante n’est pas seulement une forme sociale mais une force : le développement irrésistible de l’égalité des conditions. Or, en la circonstance, et à bien y regarder, la force contredit la forme : ‟la forme est dialogique ; la force, téléologique et assertive.” Les chasseurs de réactionnaires agissent en représentants du parti unique de l’universel. Alain Finkielkraut : ‟En 2003, l’apôtre de la révolution démocratique ne consulte pas, il tranche. A l’instar de ses devanciers jacobins, staliniens, trotskistes, maoïstes ou libertaires, il fait tomber les foudres du jugement dernier sur tous ceux qui objectent à la bonne nouvelle émancipatrice dont il est porteur. Il est trop humain, trop sensible à toutes les formes de discrimination pour se sentir faillible.”

 

La Bourse journalistique, les opinions sont des actions (les actions d’opinion), le capitalisme d’opinion. Peter Sloterdijk : ‟L’espace public de la modernité est pénétré par deux mécanismes de compétition : celui des actions d’opinion et celui des sensations du cirque.”

 

La place de la basilique Saint-Pierre de Rome comme refus du Colisée et du cirque romain en général (qui perdura de 200 av. J.-C. jusqu’à environ 400 ap. J.-C.). De la civilisation grecque à la civilisation romaine ou du stade à l’arène. Le stade grec est ouvert : ‟les Hellènes détestaient le totalitarisme d’une construction fermée”. L’arène romaine — le cirque — est un espace clos, ‟la totalité ronde.”

 

Préserver l’espace de l’Académie (voir l’Académie platonicienne) comme les Grecs l’avaient préservé de l’agitation de l’agora. Il s’agit à présent pour notre civilisation occidentale de résister à l’infection du cirque généralisé. Il s’agit de recomprendre le pacifisme académique de Platon, l’extraterritorialité de l’université face aux pouvoirs. Peter Sloterdijk : ‟Or, désormais, nous sommes inondés dans tous les domaines, les entreprises internationales ont envahi l’espace de recherche, les cirques romains ont investi l’Académie, les intellectuels se sont transformés en gladiateurs et en histrions. Il nous reste à repenser des formes par lesquelles une renaissance de la civilisation académique serait possible.”

 

La modernité ou le parti pris du temps aux dépens de l’espace. Le moderne est celui qui affirme que l’espace est devenu sans importance, qu’il est même une notion réactionnaire.  L’anti-réactionnaire n’accepte que la dimension temporelle puisqu’il se présente comme projet absolu sur la flèche du temps. Peter Sloterdijk fait un portrait du moderne : ‟Je me modernise tout en me divisant constamment en un individu qui meurt dans le présent et qui renaît dans son propre projet pour demain.” Ce mépris de l’espace est le vecteur du conformisme radical qui a ‟un effet dévastateur sur les conditions positives de la culture et de la civilisation.” Lire ‟La Renaissance du rationalisme politique classique” de Leo Strauss, un texte où l’auteur confronte la vie marquée par l’idée de retour à celle marquée par l’idée de progrès. Dans le premier cas, le bien serait de renouer avec ce qui a été rompu — la perfection de l’origine. Dans l’autre cas, le Progrès est envisagé comme constant : le présent est mieux que le passé, le futur sera mieux que le présent.

 

Le travail de l’esprit comme auto-accomplissement du scepticisme absolu (voir Hegel). Entre gravité et légèreté, pour une gauche nietzschéenne, légère. L’alliance entre l’héritage nietzschéen et celui du socialisme. Peter Sloterdijk : ‟Trouver le bon degré de gravité sans céder à l’héroïsme et sans jamais se complaire dans la frivolité.”

 

Saine invitation de Peter Sloterdijk : ‟Ne plus parler du terrorisme, le déthématiser. C’est la dernière arme dont nous disposons. Il faut se taire, à propos du terrorisme, parce que celui qui parle du terrorisme à la une des journaux nationaux fait le jeu du terrorisme.” Saine invitation, mais une démocratie a-t-elle les moyens de faire taire ce bavardage, de casser cette machine à déverser de l’information — de la désinformation le plus souvent ?

 

La Révolution française où la démocratisation de l’idée de guerre, la conversion du bourgeois en nouveau héros — en homme tragique — par le service militaire universel, une notion qui a disparu peu à peu en Europe, après la Deuxième Guerre mondiale. Peter Sloterdijk : ‟La Révolution française a ralenti l’évolution économique du pays, elle a provoqué une régression par rapport à ce que l’Ancien Régime avait préparé, et la France était au seuil d’une révolution totalement différente de celle qui a effectivement eu lieu”, une analyse que je partage. Où la dénomination ‟révolutionnaire” et ses dérivés doivent être considérés autrement que dans la perspective simpliste — pour ne pas dire simplette — qui nous est généralement imposée. En finir avec ce dualisme radical dont la France reste le principal représentant.

 

Fluidité des symboles chez nous. Un symbole détruit peut être aussitôt et indifféremment remplacé (voir les Twin Towers). Rien de tel chez les musulmans. Peter Sloterdijk écrit : ‟Si, à notre tour, nous attaquions la Pierre noire de La Mecque, le champ de bataille serait la symbolique, rien que la symbolique, et le monde islamique ne s’en remettrait jamais.” Cette remarque m’intéresse particulièrement : est-ce que bombarder La Mecque avec l’arme thermonucléaire permettrait une catharsis du monde musulman et améliorerait l’état du monde ?

 

A l’attention de ceux qui opposent systématiquement le réactionnaire (le mauvais, le méchant) et le révolutionnaire (le bon, le gentil) : Hitler n’était pas un réactionnaire mais un révolutionnaire, un Aufbrecher, ‟un accélérateur, un lâcheur de bride, un briseur de tous les murs et de tous les obstacles à ce qu’il croyait être sa mission : mener l’Histoire à son terme” signale Alain Finkielkraut.

 

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