En lisant l’autobiographie de Jabotinsky – 4/4

 

Jabotinsky Center à Ramat-Gan

Maquette du futur Jabotinsky Center, à Ramat-Gan, Israël. Chyutin Architects Ltd.

 

J’espère que ceux qui me lisent liront non seulement ‟Histoire de ma vie” de Jabotinsky mais aussi d’autres écrits de ce penseur du sionisme si décrié et si mal connu. Les notes qui suivent peuvent être lues en complément au récit de Jabotinsky, ‟The Story of the Jewish Legion”.

 

Dans ‟Histoire de ma vie” passent des figures parmi lesquelles le lieutenant Eliezer Margoline, officier australien ; Joseph Trumpeldor (un très beau portrait) ; le consul russe Alexandre Petrov ; l’Écossais Ronald Graham qui ‟apportera à l’entreprise sioniste un soutien décisif.”

 

Jabotinsky écrit beaucoup sur la situation en Égypte, ‟sur l’importance de ce front et sur le danger que constituerait pour le canal de Suez l’absence d’un bouclier de Massada oriental, bouclier protégeant Eretz-Israël.” Jabotinsky est de plus en plus conscient de la nécessité de constituer des unités combattantes juives. Il prend note de l’attitude des autorités ottomanes. A Jaffa, par une nuit printanière, il signe un papier qui atteste de sa décision ‟de fonder une Légion juive qui offrira ses services aux Anglais pour conquérir la terre d’Israël.” Il rencontre le général Maxwell, commandant en chef des forces britanniques en Égypte, qui lui fait savoir que la loi lui interdit d’accepter des soldats étrangers dans l’armée britannique et il lui propose de constituer un corps de muletiers   — unité de transport à dos de mule. Suit une page plutôt drôle où Jabotinsky se moque une fois encore de lui-même. Il n’arrive décidément pas à se faire à l’expression ‟corps de muletiers”. Quoi ! Constituer le premier bataillon depuis l’Exil avec des mules, des bourricots ! Par ailleurs, le général Maxwell lui a proposé un autre front, Gallipoli, alors que ce qui lui importe est la Palestine ou, mieux dit, Eretz-Israël. Joseph Trumpeldor tente de le raisonner. Il l’invite à ne pas exagérer la différence entre les combattants et l’intendance. Que peuvent ces premiers sans elle ? Par ailleurs, tous ne sont-ils pas la plupart du temps exposés aux mêmes risques ? S’en suit une analyse lexicale fort divertissante que je résume : ‟Des mules ! En yiddish, ça fait pas chic !” Et Trumpeldor rétorque : ‟Mais ‟cheval” peut être un sobriquet en yiddish — Bist a ferd — et chez les Français ‟chameau” est une insulte, alors que les corps de chameliers sont considérés comme des unités prestigieuses.” Et pour ce qui est de ‟l’autre front”, Trumpeldor réplique que pour libérer Israël, il faut d’abord vaincre les Turcs et qu’importe que ce soit par le Nord (Gallipoli) ou par le Sud. Jabotinsky refuse l’argumentation mais en homme loyal, il reconnaîtra que Trumpeldor avait raison sur toute la ligne : ‟Ces six cents muletiers ont inauguré petit à petit une nouvelle période dans le développement des opportunités sionistes. Jusqu’alors, il était difficile de parler du sionisme, même avec les dirigeants politiques qui avaient de la sympathie pour l’idée sioniste. Qui parmi eux pouvait, durant cette période cruelle, s’intéresser à l’implantation agricole ou au renouveau de la culture hébraïque ? Tout cela était en dehors de leur champ visuel. Le modeste bataillon de Gallipoli parvint à percer la première brèche dans cette muraille. Il pénétra, fut-ce avec un seul doigt, dans ce champ de vision ensorcelé du monde en guerre. Le bataillon juif fut mentionné par tous les journaux européens ; presque tous les correspondants de guerre qui parlaient de Gallipoli, lui consacrèrent une page ou un chapitre de leurs reportages, puis de leurs livres. De manière générale, au cours de la première moitié de la guerre, le bataillon tint lieu d’unique manifestation qui rappelât au monde — et en particulier au monde militaire anglais — que le sionisme était ‟d’actualité” et qu’il était encore possible de le transformer en un facteur capable de tenir son rôle, même au milieu du vacarme des canons.” Et Jabotinsky rapporte que le ZMC (Zion Mule Corps) va subir des pertes aussi importantes que celles des autres bataillons du corps d’armée de Gallipoli.

 

Jabotinsky fait l’éloge du colonel John Henry Patterson, ‟un des rares bienfaiteurs chrétiens dont le Saint béni soit-Il a gratifié le chemin de notre exil, depuis l’Antiquité et jusqu’à nos jours.” Le lien suivant rend succinctement compte de l’action de cet officier en faveur du sionisme :

http://www.zionism-israel.com/bio/John_Henry_Patterson_biography.htm

 

En dépit de toutes les demandes adressées au commandement militaire afin de ne pas être dissout et pouvoir se restructurer en vue de nouvelles missions, le ZMC créé en avril 1915 est dissout le 26 mai 1916. Quelque cent vingt de ses soldats vont constituer le noyau de la Légion juive qui prendra part à la libération d’Eretz-Israël.

 

Été 1915, Jabotinsky prend note du désintérêt général pour le sionisme. Il comprend mieux que jamais que le seul moyen de faire parler du sionisme est de l’armer. Il rencontre le sioniste Pinhas Rutenberg. Tous deux parviennent à trois conclusions : 1 – Les jeunes juifs en exil, nés en Russie, privés de but et de subsistance, constituent un potentiel pour l’aventure sioniste. 2 – Le meilleur des alliés (pour les sionistes) reste l’Angleterre, sans oublier l’Italie et, plus encore, la France. 3 – Ils décident de travailler ensemble à Rome avant que Jabotinsky ne se rende à Paris et Londres et Pinhas Rutenberg aux États-Unis.

 

A Rome, on leur fait comprendre qu’il faut patienter. De même à Paris où Jabotinsky rencontre un fervent sioniste en la personne de Gustave Hervé qui le présente au ministre des Affaires étrangères Théophile Delcassé ; mais celui-ci louvoie devant les questions de Jabotinsky. Passe la figure d’Anatole de Monzie, ‟cet homme politique français qui, sans doute mieux que ses collègues, savait apprécier le sionisme et son ‟poids” international.” A Paris, Jabotinsky rencontre également un Edmond de Rothschild enthousiaste et son fils James (sergent dans l’armée française et en convalescence suite à une blessure) moins enthousiaste mais qui finira par s’enrôler dans les bataillons hébreux et dirigera le recrutement des volontaires en Eretz-Israël. Il rencontre également Charles Seignobos. ‟C’est dans les livres de Charles Seignobos, traités d’histoire de l’Europe moderne, que notre génération en Russie puisa sa culture politique avant 5674 (1914).” Jabotinsky n’est guère plus écouté à Londres. Lord Kitchener s’oppose au projet des fancy regiments (ces unités juives) ainsi qu’à toute offensive en Orient. Échec à Copenhague et scission de l’Organisation sioniste dont le comité exécutif ordonne publiquement aux sionistes du monde entier qu’ils s’opposent à toute propagande en faveur de la Légion juive. Jabotinsky retourne pour la dernière fois en Russie, au cours de l’été 5675 (1915), un pays dont il fait un portrait désolé, y compris des Juifs dont beaucoup maudissent son projet de Légion juive. Lord Kitchener n’en démord pas : il veut concentrer tous ses efforts sur le front occidental ; l’Orient n’a pour lui aucune valeur, une vision renforcée par les revers subis à Gallipoli. Jabotinsky partage un logement avec Chaim Weizmann sur lequel il sait ne pouvoir compter que jusqu’à un certain point. Quant à la jeunesse juive, principalement concentrée dans l’East End (Whitechapel et ses environs), il la juge indifférente, se contentant de vivre le présent. ‟Le nerf reliant l’individu à la collectivité, à la race, au pays et à l’humanité avait été paralysé ou déchiré, et il ne leur restait plus que le seul lien qu’ils comprenaient encore peut-être, le lien entre leur front et leur sueur : je suis épicier, tu es enseignant, nous sommes tailleurs…”

 

Jabotinsky étudie, analyse. Il sait qu’il a raison, il sait que Lord Kitchener se trompe, que les Britanniques seront contraints d’attaquer en Orient, que la Légion juive n’est pas une fantaisie, que les sionistes qui en repoussaient l’idée finiront par l’applaudir lorsqu’elle défilera. En juillet 1917, par ordonnance royale, la Légion juive est fondée.

 

Jabotinsky dédie de belles pages au lieutenant-colonel John Henry Patterson qui commanda le ZMC de Gallipoli puis un bataillon juif en Eretz-Israël. ‟Ce chrétien se sentait chez lui dans le monde de la Bible hébraïque. Ehoud et Yifta’h, Gideon et Shimshon, David et Avner, à ses yeux étaient vivants, ils étaient des amis personnels, presque ses camarades et ses voisins du club de la cavalerie de la rue Piccadilly. Je m’en réjouis, l’illusion biblique permet parfois de masquer l’absence de beauté de l’existence galoutique.”

 

Herbert Samuel est promu ministre de l’Intérieur. Il publie une déclaration par laquelle il fait savoir que si les ressortissants russes ne se portent pas volontaires dans les rangs de l’armée britannique, ils seront renvoyés en Russie. On sait que nombre de Juifs du East End sont alors d’origine russe. Ce faisant, ce ministre juif espère que les Juifs se bousculeront dans les bureaux de recrutement et que sa décision fera très bonne impression chez les Chrétiens. Mais il se produit tout le contraire. Les Chrétiens considèrent que Herbert Samuel se comporte en véritable dictateur et, par ailleurs, aucun Juif ne se présente dans les bureaux de recrutement. Jabotinsky parvient à rencontrer Herbert Samuel et lui reproche son attitude, d’autant plus que les libéraux russes, qui veulent un rapprochement avec l’Angleterre, ne peuvent qu’être choqués par un tel procédé. Aussi Jabotinsky suggère-t-il à Herbert Samuel de ne plus faire usage de la coercition mais de faire appel à des sentiments élevés. Jabotinsky n’ira pas plus loin dans ses suggestions ; en tant que journaliste, il préfère rester en retrait.

 

Jabotinsky se livre à une fine observation du Juif en diaspora. Il note par exemple que le Juif assimilé ne réclame rien et que sa loyauté est garantie. Dans les moments difficiles, il constitue pour le pays un renfort respectable et gratuit ; tandis que le Juif sioniste pose des conditions et il faut traiter avec lui pour gagner son concours.

 

Il dit avoir vu juste contre les ‟bouffons juifs” (ce sont ces mots) qui l’avaient tourné en dérision. Les portes des hautes instances politiques s’ouvrirent à lui grâce au ZMC. Au ministère des Affaires étrangères, un homme, responsable du département d’Orient, va largement contribuer à la cause sioniste, Sir Ronald Graham, devenu ambassadeur de Grande-Bretagne à Rome, à l’époque où Jabotinsky rédige ses mémoires. Il écrit à son sujet : ‟Cette époque fut sa première école de sionisme. Il s’appelait encore simplement Mister Graham, occupait le poste de « conseiller » auprès du ministère de l’Intérieur en Égypte lorsque se présenta devant lui une modeste délégation venue encourager la création d’un bataillon spécial parmi les réfugiés d’Eretz-Israël à Alexandrie.”

 

1916, les Anglais sont soumis au service militaire obligatoire. Lord Kitchener est décédé en juin mais son influence persiste au ministère de la Guerre : à l’état-major, les opposants à toute offensive en Orient restent majoritaires. Jabotinsky et des collaborateurs décident de mettre le gouvernement devant le fait accompli en réunissant mille signatures en bas de la proclamation suivante : ‟Si un bataillon juif est créé, consacré uniquement à deux objectifs, la défense de l’Angleterre et la conquête d’Eretz-Israël, alors nous soussignés, nous engageons à rejoindre ce bataillon.” Ladite proclamation est publiée dans la presse et placardée dans Whitechapel, avec le slogan : Home and Heim. C’est un échec. Le quart des signatures n’est pas réuni. Les réunions sont terriblement chahutées. La foule juive et sioniste juge Jabotinsky et son mouvement peu sérieux — des farceurs, voire des dissimulateurs qui cherchent à entraîner les Juifs non pas en Eretz-Israël mais à Verdun. Jabotinsky avoue garder un souvenir particulièrement pénible de cette période. Mais il analyse ce qu’il juge être des erreurs : ‟Pourtant, je me dois de dire en toute équité que si j’avais été un de ces jeunes de Whitechapel, je ne suis pas certain que j’aurais cru à la propagande du Home and Heim. Qui pouvait se porter garant que le gouvernement accepterait de créer un tel bataillon, qu’il n’abuserait pas de ma signature pour m’enrôler en tant que soldat ordinaire et m’envoyer dans les Flandres ? Aujourd’hui, rétrospectivement, je ne juge pas sévèrement ce troupeau ; ils étaient ce qu’ils étaient, descendants de générations d’habitants du ghetto, aussi éloignés de l’esprit d’aventure que l’hébreu est loin du jargon.” Par ‟jargon”, Jabotinsky désigne le yiddish ; et je le trouve bien sévère avec cette langue, vecteur d’une très riche culture qui, il ne le savait pas, n’allait pas tarder à mourir.

 

Pourtant, un mois après cet échec, le destin va lui sourire. Joseph Trumpeldor arrive à Londres, après la dissolution du ZMC. Mais cent vingt anciens de cette unité se sont regroupés dans une caserne de la capitale anglaise. ‟Comment et pourquoi ces cent vingt hommes s’enrôlèrent à nouveau, c’est un mystère pour moi jusqu’à ce jour.” Il reçoit par ailleurs l’aide de Sir Ronald Graham et de quelques autres. Les deux principaux journaux du libéralisme anglais, ‟The Nation” et le ‟The Manchester Guardian” (avec son rédacteur en chef, Charles Prestwich Scott) appuient le projet. Ils sont bientôt rejoints par ‟The Times”. Jabotinsky reçoit l’aide décisive de son rédacteur en chef, Henry Wickham Steed.

 

Mais lisez ce livre et les écrits de Jabotinsky, un homme d’une formidable actualité à l’heure de toutes les démagogies.

 ✡

Un texte de Pierre Itzhak Lurçat, ‟Le Rav Kook vu par Jabotinsky : le « Cohen Gadol »” :

http://jerusalem24.com/le-rav-kook-vu-par-jabotinsky-le-cohen-gadol-2/

 

Une petite sélection (en anglais) d’articles de Jabotinsky mis en ligne par The Jabotinsky Institute in Israel. Le sixième texte de la liste ‟Bi-National Palestine” (1930) est particulièrement instructif :

http://www.jabotinsky.org/Site/content/T5.asp?Pid=149&Sid=10

 

Un documentaire intitulé ‟Zeev Jabotinsky – Histoire d’un leader” (durée 9 mn 28) :

http://www.youtube.com/watch?v=qhaKMvju6C8

 

Un texte à méditer, ‟Jabotinsky distorted” du Dr. Israel Eldad :

http://www.paulbogdanor.com/israel/jabotinsky.html

 
 

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