En hommage au commandant Massoud et à Christophe de Ponfilly – 3/3

 

‟Les Afghans sont-ils condamnés à être pour toujours les maudits du monde ? Ce monde m’écœure et me rend triste, comme cette tristesse d’avoir perdu un ami, un frère de courage et d’absolu dont je respectais le combat et que je n’oublierai jamais”, tels sont les derniers mots de la postface de Christophe de Ponfilly à son livre ‟Massoud l’Afghan”, postface rédigée en septembre 2001 et intitulée ‟Massoud n’est plus, le World Trade Center non plus.”

 

Ahmad Shah Massoud à son bureau

 

Ecoutez attentivement ce discours de Christophe de Ponfilly (durée environ 20 mn) :

http://www.popscreen.com/v/6kZiI/Ahmad-Shah-Massoud-entretien-avec-Christophe-DE-PONFILLY-I

 

Je poursuis ma lecture de ‟Massoud l’Afghan”. Christophe de Ponfilly filme le commandant Massoud et ses officiers préparant une attaque devant une carte d’état-major et il note, probablement avec un sourire en coin : ‟Ce n’est pas avec le SIRPA qu’on pourrait filmer ainsi des officiers préparant une attaque.” Mais, s’inquiète Christophe de Ponfilly, comment tout dire, tout montrer, tout expliquer dans un film ? Dans son livre, il passe d’une description à une conversation, du présent au passé (les flashback), de l’observation visuelle — l’œil de la caméra rapporté à l’écriture — à des considérations générales sur la situation afghane, le métier de journaliste et l’information, le tout inséré dans une trame fluide composée de vingt-cinq chapitres courts rédigés dans une écriture sobre.

 

Christophe de Ponfilly lui-même confie avoir cru un temps aux taliban, suite à des conversations avec des Afghans à Paris. Il confie avoir cru que ‟les taliban pouvaient désarmer les fous de guerre, apporter la paix”, mais ‟quelle erreur !” enchaîne-t-il. Lui au moins n’aura pas persisté dans son erreur !

 

Comment expliquer le phénomène taliban ? Le manque de discipline des chefs de guerre et leur violence ont favorisé les taliban perçus par beaucoup comme les seuls capables de mettre de l’ordre dans le pays. Mais il y a autre chose d’ignoré ou de volontairement oublié : fidèles à une technique éprouvée, en Pologne notamment, les communistes avaient massacré l’élite du pays afin de mieux le tenir. Dans les semaines qui suivirent le coup d’État de 1978, environ vingt-sept mille personnes furent liquidées, toutes membres de l’élite afghane. Les survivants prirent le chemin de l’exil. Il ne faut jamais oublier cette donnée avant de porter un jugement sur l’Afghanistan d’aujourd’hui. Le commandant Massoud s’était alors entouré de quelques hommes qui comme lui avaient fait des études supérieures. Lui même aurait aimé devenir architecte et espérait le devenir dans un pays pacifié.

 

Il faut lire au chapitre XII, ‟L’annonce faite à ses hommes”, la manière dont le commandant Massoud prépare une offensive après avoir convoqué chez lui ses commandants. Christophe de Ponfilly filme. Le livre et le film iront main dans la main, chacun à leur rythme. J’en reviens aux derniers mots de la préface d’Olivier Roy : ‟Un film, comme le regret d’un livre…”

 

Depuis 1984, le commandant Massoud était entré dans ce qu’il appelait la phase de la défense active. Il lisait Mao Tsé-toung mais aussi Clauzewitz et le géo-stratège Gérard Chaliand qui est notamment l’auteur de la postface à ‟Massoud l’Afghan”, spécialisé dans l’étude des conflits irréguliers ou asymétriques ; terrorisme et guérilla sont deux mots qui figurent dans la plupart des titres de ses livres. Phase de la défense active, ‟c’est-à-dire la constitution de « zones libérées » d’où il lançait des opérations, parfois de grande envergure lorsqu’il s’agissait d’attaquer un poste de l’armée gouvernementale, des opérations soigneusement préparées, permettant d’aguerrir les hommes, de récupérer des armes, d’étendre la zone.” En 1987, le commandant Massoud espérait que cette guerre aurait au moins pour effet d’aider à la naissance d’une nation afghane, capable de transcender les traditionnels clivages de la société afghane. Il craignait qu’un compromis prématuré ne vienne faire avorter le processus, des craintes justifiées car deux ans plus tard, les Soviétiques abandonnent le pays, laissant à Kaboul un gouvernement à leur solde et de nombreux conseillers. ‟Massoud avait vu juste : la chance de fédérer un Afghanistan multi-ethnique avait soudain disparu.”

 

Kaboul, ce fruit empoisonné, cette ville-piège. Le commandant Massoud confie qu’il n’aurait jamais dû y mettre les pieds. Kaboul c’est la guerre de Sayyaf aidé par les Saoudiens, celle de Hekmatyar, le pion des Pakistanais aidés par les Américains, et j’en passe, ‟guerres de quantité d’autres illuminés imbéciles, et encore d’autres salopards qui voulaient une place dans les ministères pour ne rien faire.” En avril 1992, tout était devenu possible avec l’arrivée du commandant Massoud dans la capitale. En juillet 1993, sa marge de manœuvre s’était considérablement réduite.

 

Comment expliquer la complexité afghane ? Christophe de Ponfilly ne cesse de se poser la question. A propos de son film ‟Kaboul au bout du monde” et du reproche qui lui avait été fait de ne pas avoir expliqué, il écrit : ‟Je n’avais pas voulu expliquer, j’avais voulu faire partager un chagrin. Et si j’écris aujourd’hui ce livre, alors que j’ai réalisé le film qui porte le même titre, c’est que, justement, j’ai besoin des mots pour ajouter des nuances aux images et aux sons.”

 

Il faut lire l’entretien au cours duquel le commandant Massoud explique le différend qui l’oppose à Burhanuddin Rabbani, alors leader du Parti islamique auquel il appartenait. Il faut lire l’entretien au cours duquel il explique sa stratégie et son échec, à Kaboul. Ces pages sont essentielles pour pénétrer au moins un peu dans la complexité afghane. Ces entretiens figurent à la fin du chapitre XV et au chapitre XVI. Le commandant Massoud y évoque ces factions, toutes avides de pouvoir, sur fond de revendications ethniques ou agissant pour le compte de puissances étrangères occupées à pousser leurs pions sur l’échiquier afghan, complexe et toujours changeant. Le lecteurs trouvera notamment dans ces pages des explications sur les succès des taliban, succès plus politiques que militaires, et sur le rôle joué par les Américains qui, depuis 1979, avaient sous-traité la question afghane aux services secrets pakistanais, l’ISI (Inter-Services Intelligence).

 

Christophe de Ponfilly filme, il écrit aussi, il griffonne sur des petits carnets des notes qui lui serviront pour ses films. Il aimerait transmettre l’intuition qu’il a du commandant Massoud, montrer l’homme de paix et non pas l’homme de guerre, l’homme contraint de faire la guerre. Et il connaît le découragement.

 

Christophe de Ponfilly dénonce le double jeu des autorités pakistanaises qui officiellement disent vouloir le bien du peuple afghan (et, de fait, elles accueillent un nombre considérable de réfugiés afghans) tout en activant la guerre en Afghanistan, un double jeu qui a sa logique : ‟Les Pakistanais cherchent à tout prix à assurer leurs arrières en cas de guerre ouverte avec l’Inde. Ils se servent de l’Afghanistan comme base arrière.”

 

16 juillet 1997. Veille de l’offensive planifiée par le commandant Massoud qui, à son habitude, en a réglé les moindres détails, une offensive qui entre dans une perspective devant laquelle il se tient, prêt à œuvrer à l’avénement d’un État afghan multi-ethnique, un programme soutenu par le Front uni, alliance de Tadjiks, d’Ouzbecks, de Hazaras et de Pachtouns ralliés. Le commandant Massoud compte même y adjoindre les taliban (Pachtouns du Sud) après leur défaite. Dans cette offensive, le commandant Massoud joue son va-tout ; il jette ses dernières forces dans la bataille après avoir perdu son crédit auprès des habitants de Kaboul ; il est vrai que les taliban l’ont eux aussi perdu. Confidence du commandant Massoud, à la veille de cette offensive : ‟Nous ne comprendrons jamais le jeu des Américains (…) Les Américains sous-traitent l’Afghanistan par le biais des services secrets pakistanais. Nous disons que nous voulons être amis des États-Unis, mais directement, pas en passant par le biais des Pakistanais. D’un côté, en public, ils appellent à la paix et demandent la fin des ingérences étrangères, de l’autre, en secret, leurs agents forment les militaires pakistanais qui encadrent les taliban.” Selon lui, les Américains ont un but : ‟Prendre en fait la succession des Britanniques dans la zone et faire du business.” Le business, à savoir la construction du pipeline qui doit relier le Turkménistan à la côte pakistanaise en traversant l’Afghanistan.

 

Quatre ans de gâchis, tel est le bilan de la présence des moudjahidin dans Kaboul. Les opinions publiques ont oublié que le commandant Massoud avait quitté le gouvernement de Burhanuddin Rabbani, où il occupait le poste de ministre de la Défense, deux mois après l’entrée des moudjahidin dans la capitale. Cette fois, il s’agit de revenir à Kaboul pour y fonder un État tolérant, démocratique et indépendant.

 

17 juillet 1997. Déclenchement de l’offensive sur Kaboul. Parmi les cadavres taliban, des Saoudiens et des Pakistanais. Les prisonniers taliban sont mis à l’abri et expédiés vers le Panjshir pour servir de monnaie d’échange. Ceux qui se sont enfuis sont traqués par la population exaspérée par ‟ces jeunes idéologues imbéciles” et lynchés. L’expansion des taliban en Afghanistan s’explique d’abord par leur travail de police : ‟Ils ont mis au pas les innombrables commandants, véritables petits seigneurs de la guerre, qui avaient pris l’habitude de vivre sur le dos des paysans en les rackettant et en les humiliant.” Les taliban les ont donc désarmés et ainsi ont-ils limité les vendettas. Enfin, les fonds que leur versaient les Saoudiens et les Pakistanais leur permirent de soudoyer qui ils voulaient : ‟Ils payent des fortunes des trahisons et gagnent des batailles sans combattre.”

 

Retour à Paris et déception. Les films et les articles qu’il propose sont soit refusés soit présentés à la va-vite. Même ARTE, sa chaîne préférée, laisse entendre que le commandant Massoud peut compter sur l’aide des États-Unis et de l’Iran (?!) ‟Je n’en reviens pas de toutes les imprécisions qui truffent la prétendue narration de l’histoire du monde.” Et, une fois encore, il dénonce les pressés. ‟Plus personne ne sait attendre.”

 

Les hommes du commandant Massoud ne sont plus qu’à une vingtaine de kilomètres de Kaboul. Ils n’y entreront pas car le Premier ministre de l’Alliance du Nord, Ghaffourzaï, s’est tué dans un accident d’avion avant d’avoir pu constituer un gouvernement. L’Alliance du Nord est d’une extrême fragilité, elle n’est ‟que compromis, trahisons, calculs…” Pourquoi le commandant Massoud se fourvoie-t-il avec ceux qui la composent, se demande une fois encore Christophe de Ponfilly ?

 

L’Afghanistan, des ingérences à têtes multiples dans un pays multi-ethnique. ‟Massoud, dans tout ce méli-mélo, fait figure d’idéaliste trop pur, comme nous. Un politique malhabile car trop honnête pour être valable…”

 

Dans le dernier chapitre de ce livre (écrit des années avant les attentats du 11 septembre), on peut lire : ‟Comprendront-ils enfin, ceux-là (les Américains), que l’Afghanistan est la poudrière d’un terrorisme implacable dont ils feront, eux aussi, les frais ? Le comble : Oussama ben Laden, abrité par les taliban. Il n’est peut-être pas à l’origine de ces monstrueuses actions terroristes (les attentats au Kenya et en Tanzanie) mais il en rêve… dans son QG, à Kandahar, centre des taliban, eux-mêmes pions des Pakistanais soutenus par l’Amérique.”


Massoud devant l'horizon afghan

 

‟Ahmad Shah Masood Death Aftermath September”, un film tourné les 8 et 9 septembre 2001 (durée 3 mn 35) :

http://www.youtube.com/watch?v=ZHVVJ8zIUXc

 

Une séquence des funérailles d’Ahmad Shah Massoud (durée 1 mn 37) :

http://www.youtube.com/watch?v=pcH2_2t4H_0

 

Une entrevue avec Christophe de Ponfilly, le 28 avril 2003 :

http://ahmadshahmassoud.free.fr/massoud/temoignages_fichiers/deponfillytemoignage.htm

 

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