Carnet 2

 

Je ne nie pas les bonnes intentions du communisme originel. Je reste convaincu qu’en dépit du désastre, elles furent bien réelles. Je rejoins Maxime Alexandre (une fois encore) qui note quelque part dans ‟Journal 1951-1975” (publié chez José Corti, en 1976) que s’il y avait eu dix chrétiens authentiques, rien que dix chrétiens authentiques, il n’y aurait jamais eu de communisme.

 

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Un mot à propos du communisme. Je reste convaincu qu’il n’est envisageable qu’au sein d’une communauté réduite. Cette communauté peut être la famille stricto sensu, mais aussi une communauté fermée sur elle-même comme il y en a tant aux États-Unis (une secte diront certains, avec toute la connotation négative que véhicule ce mot) ou bien un monastère, un kibboutz (l’élément fondateur d’Israël), etc. Dans tous les cas, nous avons affaire à une communauté basée sur une libre adhésion. Je ne vois pas qu’un pays  puisse mettre en œuvre un communisme qui ne fasse pas appel à la coercition avec l’État et son appareil au sommet d’une structure d’oppression.

 

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Il faut lire la volumineuse biographie de Staline par Trotsky. C’est un document essentiel pour appréhender la mentalité bolchévique. Que reproche fondamentalement l’auteur à son sujet ? Il lui reproche sa brutalité, son absence de tout scrupule, bref, tout ce que l’histoire nous a appris sur Staline ; mais surtout, il lui reproche avec une pointe de condescendance à peine dissimulée de ne pas être un théoricien digne de ce nom, contrairement à lui, Trotsky. Ce reproche est assené sous divers angles tout au long de ces quelques centaines de pages. En refermant ce livre, je me suis posé la question : pourquoi ce reproche, précisément ? Je ne suis en rien trotskiste mais je reconnais la rigueur et l’honnêteté intellectuelle de Trotsky. Pourtant, ce dernier souffre d’un mal très bolchévique : ‟pondre” des théories, et frénétiquement. On perçoit également ce mal dans l’extraordinaire livre de souvenirs écrit par l’épouse de Boukharine, traduit en français sous le titre ‟Boukharine mon amour”.

 

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Il y a Marx, il y a le marxisme. J’ai souvent pensé que si Marx ressuscitait et voyait tout ce qui se commet en son nom, il se tirerait une balle en pleine tête. Il n’en reste pas moins que j’ai toujours été effrayé par l’aspect mécanique de la pensée de Marx. Je comprends parfaitement la réaction de Bakounine à la Conférence de Londres (du 17 au 23 septembre 1871) telle que la rapporte Daniel Guérin. A mon sens, Marx fut un extraordinaire observateur de son temps, une qualité essentielle ; pour le reste…

 

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Lénine avait une extraordinaire puissance de travail, certes, une puissance qui laisse pantois, mais je l’ai toujours considéré avec suspicion. Ce chef-cuisinier a élaboré un nombre considérable de recettes avec le peuple pour ingrédient…

 

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La tragédie anarchiste fut particulièrement tangible dans la Guerre Civile d’Espagne. La tradition anarchiste est une composante essentielle de la vie ibérique ; elle se laisse deviner aujourd’hui encore pour qui se donne la peine d’observer l’Espagnol. Le communisme était à peine présent dans le pays, à la veille de la Guerre Civile. Il se concentrait essentiellement en Catalogne, avec le PSUC (Partit Socialista Unificat de Catalunya). Avec les manœuvres staliniennes, le communisme monta en puissance tout au long de cette guerre.

 

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‟J’ai horreur de le dire, mais depuis peu je pense que seul le commerce international tiendra le fanatisme à bout de gaffe. Plus fort que les idées démocratiques. Danser avec le diable permet aussi de conserver la vie. Le diable n’est pas nihiliste, il profite du vivant” écrit une internaute. On trouve généralement sur les blogs des interventions qui ne sont que détritus ; il arrive toutefois, rarement, très rarement, que l’une d’elles mérite que l’on s’y arrête, qu’on la recueille pour la rapporter chez soi et la considérer plus attentivement encore…

 

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‟La grandeur d’une religion réside dans sa capacité non pas de conviction, mais de donner à penser à ceux qui ne croient pas en cette tradition.” Gilles Bernheim, Grand-Rabbin de France.

 

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Salvador de Madariaga

Salvador de Madariaga (1886-1978)

La Guerre Civile espagnole est trop souvent assimilée à un conflit international. Elle l’est devenue mais son origine est intrinsèquement espagnole. Elle n’a aucunement été suscitée par des puissances étrangères. Certaines d’entre elles ont évalué dès le début ce qu’elles pouvaient espérer en retirer mais, redisons-le, l’origine de l’affaire n’en était pas moins espagnole-espagnole. Dans ‟España – Ensayo de historia contemporánea”, Salvador de Madariaga (1) juge que ce qui a mis le feu aux poudres est l’effet combiné de deux pronunciamientos : celui de Francisco Largo Caballero, caudillo de l’aile révolutionnaire de la Unión General de Trabajadores qui n’était pas communiste, et celui de Francisco Franco, caudillo de la Unión General de Oficiales (une dénomination ironique élaborée en la circonstance par l’auteur pour faire pendant à la Unión General de Trabajadores) qui n’était pas fasciste. A ce propos, celui qui étudie sérieusement et sans a priori l’histoire de l’Espagne contemporaine comprendra que Franco n’était pas fasciste mais… franquiste tout simplement, ce qui complique les choses d’une certaine manière.

 

Le mot ‟fasciste” a été employé à tort et à travers par les communistes inféodés à Staline. Or, ce mot comme tant d’autres doit être surveillé afin de ne pas tout mélanger. C’est faire fausse route que de mettre le fascisme et le franquisme dans un même sac. C’est faire fausse route que de mettre le fascisme et le nazisme dans un même sac ; c’est s’interdire de comprendre la nature très particulière du nazisme.

 

J’en reviens à la Guerre Civile espagnole. En juillet 1936, les deux Francisco (Largo Cabellero et Franco) incarnaient une tradition bien espagnole : l’intervention violente dans la vie politique. Ils sont les responsables directs de cette guerre civile. Il est vrai que la IIIe Internationale avait suivi avec attention la révolte des Asturies (1934). Il est également vrai qu’au VIIe Congrès mondial de l’Internationale Communiste (à Moscou, en août 1935) fut adoptée la politique du cheval de Troie, ce qui donna en politique internationale le Rassemblement Populaire pour la Paix et en politique intérieure le Frente Popular. En Espagne, le cheval de Troie fut conduit par Julio Álvarez del Vayo, un communiste si discret qu’il s’étiquetait socialiste. Ce cheval de Troie comme tout cheval de Troie voulait de la discrétion. Il suivait d’un mauvais œil l’agitation de Largo Caballero, ce Lénine espagnol. Le Komintern lui préférait cet autre socialiste, Indalecio Prieto, plus modéré (plus centriste, dirait-on), qui représentait la doctrine la plus complète du Frente Popular, avec toute sa gamme chromatique si je puis dire. L’idée de former un cabinet de Frente Popular était appuyée par Manuel Azaña, alors président de la République. Ainsi les communistes pouvaient-ils prendre la pose, jouer les arbitres et proposer leurs services ici et là. Au cours des élections législatives du 16 février 1936, quelques semaines donc avant le début de la Guerre Civile, toutes les tendances étaient prêtes à accepter leur défaite électorale, d’Indalecio Prieto à José María Gil-Robles (chef de la CEDA ou Confederación Española de las Derechas Autónomas), toutes à l’exception de Francisco Largo Caballero et de l’extrême-droite, la Unión Militar Española en particulier. Peu importait alors le résultat des élections, la guerre civile était inévitable.

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 (1) Salvador de Madariaga (1886-1978) fut un immense humaniste, d’une stature digne de la Renaissance mais en plein XXe siècle. D’autres Espagnols de ce siècle ont eu une stature comparable, parmi lesquels Gregorio Marañón. Salvador de Madariaga juge à raison que la alma mater de l’Espagne contemporaine est Francisco Giner de los Ríos (1839-1915), le fondateur de la Institución Libre de Enseñanza.

 

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