Politique et religion dans la pensée du Rav Kook – 3/3

 

“Si le passé n’est pas mort, si de tels rites pouvaient revivre, il n’y aurait plus de pauvres fous dont la plus haute ambition est de se croire Hitler.” Arthur Adamov

 

‟Même si le peuple d’Israël semble un peuple comme les autres et la terre d’Israël une terre comme les autres, leur relation réciproque et leur rôle commun en font des réalités à part. C’est un secret et cela le restera.” Martin Buber

 

En étudiant avec Rav Kook, à Jérusalem. On l’aperçoit debout, au fond. 

 

IV – L’Exil

Dislocation de la vie sociale. Eclatement de l’ « idée nationale »

La rupture entre l’esprit divin et la nation impose l’exil comme purification, la galout, soit la dislocation intérieure et la dispersion extérieure. Les débris de l’« idée nationale » qui a trahi son Dieu sont balayés. Mais les deux « idées » étant extraordinairement imbriquées chez le peuple juif, l’« idée divine » ne manquera pas de vivifier le sentiment national. Le Rav Kook s’attache à décrypter la signification de l’Exil et à le placer dans une perspective eschatologique. L’Exil n’est pas une vengeance de la part de Dieu mais une thérapie. La nation (juive) étant défaite, l’« idée divine » dépourvue des contingences d’ordre collectif (sociales, politiques, économiques, sécuritaires) se réfugie dans la vie individuelle. Les Juifs de l’Exil se dotent d’institutions (la synagogue, les maisons d’études, etc.) destinées à permettre leur survie. Mais ‟étant donné le lien organique qui unit les deux « idées », la situation d’exil devait porter atteinte et avilir aussi bien la réalité sociale (l’« idée nationale ») que les aspirations spirituelles (l’« idée divine »)” écrit Benjamin Gross.

 

Rétrécissement de l’« idée divine » : invention de la « religion » 

Dans l’Exil, l’« idée divine » se recentre dans les familles et les communautés. Cette « idée » émet des signaux de rappel, vestiges d’une conduite globale (l’union des deux « idées ») qui sera restaurée quand Dieu rassemblera son peuple et, ainsi, redonnera vie à des ossements desséchés. Cette « idée divine » ne jouit plus du support solide d’une vie nationale souveraine, elle n’est plus ouverte à l’Histoire et se dessèche. La liturgie et la législation n’en continuent pas moins à préserver l’espoir du retour. L’Exil permettait aux prescriptions de la Torah de pénétrer en profondeur la morale individuelle et d’organiser la vie familiale mais il laissait la vie nationale terriblement anémiée. L’« idée divine » se rétrécissait en « idée religieuse ».

 

Rétrécissement de l’« idée nationale » : un cadre communautaire et familial

L’Exil a confiné l’« idée nationale ». Le peuple juif évolue dans un environnement hostile où il est voué à l’exclusion et à l’humiliation. Israël poursuit son existence en marge des nations. Mais cet exil a une dimension catastrophique : la spiritualité se fait abstraite, désincarnée. L’énergie vitale subit une formidable déperdition.

 

Rayonnement de l’« idée divine » sur les peuples païens

Le Rav Kook écrit : ‟Après la destruction du Temple, l’« idée divine », ne trouvant plus un espace solide pour innerver l’« idée nationale », a débordé durant la période de l’Exil les limites d’un peuple particulier.”

Benjamin Gross écrit : ‟La Diaspora mettait les Juifs en contact avec d’autres peuples et des civilisations diverses, qui n’allaient pas tarder à trouver dans l’« idée divine » du judaïsme, quoique considérablement affaiblie par rapport à sa source, des éléments de sagesse théorique portant sur la morale et la justice.”

 

V – La période du premier et du second Temple

De la représentation collective à la religion individuelle

Au cours des périodes dites du premier et du second Temple (du Ve siècle avant J.-C. au IIe siècle après J.-C.), les deux « idées » tendent à se séparer toujours plus. L’hébraïsme prophétique va progressivement être remplacé par le judaïsme rabbinique qui portera l’essentiel du message de la Torah. On passe de l’expérience directe avec le divin à l’étude des textes jugés emblématiques de l’identité juive. Une note en bas de page fait remarquer très justement que ‟parallèlement, à la même époque, dans le monde grec, la philosophie rationnelle se greffe sur la mythologie, puis se sépare d’elle.”

Le Rav Kook va développer son argumentation en opposant la période du premier Temple (l’âge d’or de Salomon, de l’union des deux « idées ») à celle du second Temple, période de désagrégation de la nation, dominée par les Perses, les Grecs puis les Romains, au cours de laquelle l’« idée divine » se recentre sur les individus groupés dans des communautés, autour de la Synagogue.

 

Évolution des pratiques et des croyances

La période du second Temple voit l’« idée divine » se dégrader en « religion ». Elle se recentre sur la morale et la conduite individuelles, avec pratique scrupuleuse des préceptes, ces gardiens de la mémoire de la révélation au Sinaï et de la Torah. Cette période qui promeut l’individu comme sujet principal du service divin permet certes un approfondissement de la règle religieuse ; il n’empêche que, toujours selon le Rav Kook, l’« idée divine » souffre d’un amoindrissement et attend de recoller à l’« idée nationale ».

 

Primauté du collectif : un monde qui vient

L’« idée divine » vise le collectif, la communauté. Le Rav Kook écrit : ‟L’individu, lié à la communauté et partie intégrante de celle-ci, jouit pleinement de l’imposante richesse de la lumière divine qui s’épanche dans le groupe.” Il écrit aussi : ‟La noble force divine qui régit l’ensemble de la nation se projette dans tous les sentiments de son cœur, dans ses choix politiques, son autonomie interne et son expansion géographique. Elle s’élève d’emblée à une exigence morale bien supérieure à celle qui découlerait d’une pâle vision individualiste de la vie après la mort du corps.” Je pourrais multiplier les citations dans le genre. Bref, l’« idée divine » se manifeste avant tout sur le plan collectif, ‟chaque individu recevant une part essentielle de son identité authentique en participant à l’identité collective”, écrit Benjamin Gross. C’est le berit, l’alliance. C’est pourquoi un Juif qui s’exclut de la collectivité nie le principe même du fait juif et cesse en quelque sorte d’être juif. Le rapport à la collectivité renforce l’individu, sa vitalité, sa force d’âme, et le place loin des vérités abstraites, du simple acquiescement à un point de doctrine. C’est la vocation collective qui porte l’individu, l’aide à abolir les frontières entre la vie et la mort en transfigurant la vie terrestre, une vie ouverte au sens de l’Histoire.

 

Élargissement de la sphère intellectuelle

La destruction du premier Temple et l’éloignement de l’« idée divine » ont eu un effet bénéfique : l’élargissement de l’horizon intellectuel, l’affinement du regard et de la réflexion. Des questions qui ne préoccupaient que quelques-uns (comme la résurrection des morts et l’immortalité) deviennent une préoccupation générale qui stimule l’ensemble de la nation. Benjamin Gross écrit à propos de la période du second Temple : ‟On constate une différence de ton vital, l’accent se déplace sur des idées constitutives d’une doctrine. Les états d’âme tendent à se traduire en termes de pensées, les aspirations se cristallisent en concepts et l’intérêt se porte sur des sujets qui dépassent le monde de l’expérience et celui de la vie sociale.” Le Dieu Créateur de la Bible est de plus en plus perçu comme ayant créé ce monde-ci en vue d’un monde à venir.

 

L’ère de l’individu : les répercussions dans le monde

L’« idée divine » coupée de l’« idée nationale » est relayée par l’« idée religieuse » qui n’exige pas que l’ensemble de la nation se conduise suivant l’« idée divine ». L’« idée religieuse » se recentre sur la sensibilité personnelle et le respect individuel de la morale.

 

Nature des religions issues du judaïsme

Ces « religions » ont dévitalisé le message de la Torah, en détachant les principes de leur source.

 

La saveur de la vie

L’Alliance invite à la vie et à lutter contre tout ce qui pourrait nous séparer d’elle. Il ne faut pas s’enfermer dans la « religion » qui est déviation spirituelle. Et je rapporte une note importante placée en bas de page : ‟La tradition hébraïque est réfractaire à la conscience du tragique ; elle est soutenue d’un bout à l’autre de son déploiement par une espérance totale et absolue en une issue positive du drame de l’existence.”

 

Pessimisme du paganisme mortifère

La société païenne reste encagée dans des limites imposées par la mort et le néant. L’individu ne bénéficie pas de l’énergie d’un plus-être et il vit replié sur lui-même, d’où l’ennui, le sentiment de vacuité auquel s’efforce de répondre le bouddhisme avec ses appels au renoncement et à l’anéantissement.

 

La religion : un concept artificiel et confus

La séparation de l’« idée nationale » et de l’« idée divine » a porté atteinte à la force vitale. S’en est suivie une morale abstraite (succédané de l’« idée religieuse ») qui a fini par s’opposer à l’« idée nationale ». Le « sentiment religieux » n’est qu’un concept confus, sans conviction, un sentiment qui reste sans influence spirituelle sur le comportement pratique et la conduite politique des sociétés.

 

La déchéance de l’« idée nationale » : l’idée politique

Le glissement de l’« idée divine » au « sentiment religieux » entraîne un autre glissement, celui de l’« idée nationale » à l’« idée politique ». La réalité sociale se réduit à des aménagements administratifs et des dispositions de gérance économique.

 

L’avenir d’une crise

Les idéologies totalitaires, de droite comme de gauche, ne seraient-elles pas une tentative pour arracher les masses à la misère psychologique, à l’ennui et à la fatigue, une tension vers une cohésion organique perdue suite à la dichotomie des deux « idées » ? Benjamin Gross écrit : ‟Que la société se pose comme une donnée première qui confère aux individus un champ d’action pour réaliser le plus parfaitement possible leur humanité est, selon le Rav Kook, une des affirmations fondamentales, non de la croyance du judaïsme, mais de la réalité de l’existence d’Israël. ”

 

VI – Les conditions du renouveau

La renaissance nationale juive

L’Exil prépare le Retour, la destruction annonce la réparation. Un immense processus dialectique est en cours ; il engage Israël vers la réalisation concrète dans l’Histoire de l’« idée divine ». Les deux « idées » sont appelées à coller l’une à l’autre.

 

L’impact de l’histoire juive sur l’humanité

L’Exil et la dispersion ont permis un développement positif de la civilisation. La connaissance divine ne s’est pas trouvé limitée à un espace géographique particulier, à une entité sociale particulière. L’Exil a également réactivé l’élan vital de la nation. En pénétrant le monde, le message juif fit réellement comprendre aux Juifs la relation de leur histoire — a priori très particulière — à l’universel. De fait, la vie d’Israël reste un questionnement pour toutes les nations.

 

Le Retour comme mouvement collectif de repentance

Le Rav Kook s’est penché sur le repentir auquel il a consacré un essai. Il le place dans une perspective dialectique et dynamique comme il en a l’habitude. L’Exil a été ce creuset — cette catharsis — dans lequel la faute s’est décantée. Malaise et honte furent le lot de la communauté d’Israël. La période du second Temple préparait la transition vers la terrible dispersion. Le retrait des affaires publiques et l’amoindrissement du sens collectif permirent à la communauté d’approfondir son examen de conscience.

 

Réunification des deux « idées »

Le « retour » comme signe d’une Volonté suprême. ‟La confiance du Rav Kook se fonde sur le fait que le retour d’Israël est un aspect central du phénomène global de l’évolution du monde vers une rédemption nécessaire, une étape cruciale d’un mouvement général qui avance immanquablement vers son but. Celui-ci consiste désormais dans la pacification réussie dans l’harmonie de l’« idée divine » et de l’« idée nationale », non dans le sens d’une simple restauration, mais dans celui d’une création d’une réalité concrète nouvelle qui réunit les caractères essentiels, à la fois du premier et du second Temple. Elle retiendra l’expérience de la période du premier Temple : une représentation collective inspirée par la prophétie articulant les idées en termes universels, dans la dispersion de l’historicité. De la période du second Temple, elle conservera l’acquis du renforcement de la morale individuelle et de la valeur incontournable de l’étude. Elle devrait ainsi réaliser un nouvel équilibre entre les deux forces qui visent en fait un but commun : permettre le développement le plus accompli de toutes les virtualités de l’être humain”, écrit Benjamin Gross.

 

Un chant nouveau

La renaissance ne se fera pas ‟d’un coup de baguette magique.” Le passé pèse, l’Exil plusieurs fois millénaire et la mentalité diasporique collent à la peau. Les pionniers cherchent la rédemption par le travail de la terre et s’élèvent contre cette fausse spiritualité séparée de la matière.

 

Un style de vie parfaitement authentique

Le Retour, marque de l’unité, stimulera tous les aspects concrets de la vie juive avec acceptation rigoureuse mais aussi joyeuse des préceptes de la Torah, soit un renforcement de l’identité juive dans son authenticité la plus spécifique, de la vocation dont Israël a la charge : le respect d’une identité humaine en harmonie avec tout ce qui la constitue.

 

Rehaussement du caractère spirituel de la nation

L’union des « idées » divines et nationales exhausse l’individu et tout le peuple d’Israël ; par ailleurs, l’individu ne se préoccupe plus seulement de salut individuel comme au temps de l’Exil. Le Rav Kook appelle à l’observance des mitsvot (les préceptes) pour l’unité et la résurrection du peuple d’Israël sur sa terre. ‟Pour lui, la renaissance d’Israël sur sa terre, loin de constituer un mouvement nationaliste, prend la dimension d’un accomplissement de caractère messianique de portée universelle, où la lumière divine des origines retrouve son éclat, pour le bien de toute l’humanité”, écrit Benjamin Gross.

 

Le temps de la rédemption est venu

‟Le retour d’Israël sur sa terre se présente pour le Rav Kook comme un retour de l’unité sainte dans le monde.” Les pionniers n’y voient qu’une affaire politique, pourtant ils œuvrent sans le savoir à l’union du sacré et du profane. L’élaboration du cadre national et politique actualise l’« idée divine » et la replace pleinement dans l’Histoire, une « idée » qui doit être connue de tous, pas seulement des initiés, ‟afin que la vie politique s’établisse selon les normes propres de la spiritualité juive”, écrit Benjamin Gross.

 

 

En lien, une présentation en anglais de la vie du Rav Kook (durée 36 mn) :

http://www.youtube.com/watch?v=s7iHIRwpU2o

 

 

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