Francisco Franco Bahamonde et les Juifs 1/2

 

A la mémoire de l’écrivain argentin Horacio Vázquez-Rial, grand ami du peuple juif, décédé à Madrid des suites d’un cancer, le 6 septembre 2012, à l’âge de soixante-cinq ans. 

 

En lien, l’article qui a suscité mon commentaire :

http://www.polemia.com/article.php?id=4334

Il est intitulé : “Franco et les Juifs : La réécriture de l’histoire au service de la diabolisation. Entre la désinformation franquiste et l’intoxication « antifasciste »”. Il est signé Arnaud Imatz.

 

Francisco Franco (1892 -1975)

 

L’article de l’essayiste Arnaud Imatz mérite que l’on s’y arrête. Il me paraît fort juste sur certains points, plus aléatoire sur d’autres. Je tiens à préciser que je n’ai aucune sympathie pour le général Franco, ce qui ne signifie pas que ses ennemis me soient nécessairement sympathiques, loin de là.

 

Je vis en Espagne depuis bientôt vingt ans et j’ai pu prendre note, au quotidien, des manœuvres du gouvernement Zapatero, manœuvres destinées à occulter ou, tout au moins, à estomper ses échecs, notamment en s’efforçant de réactiver de vieilles querelles liées à la Guerre Civile et à la répression franquiste. Je me hâte de préciser que ces tentatives n’ont trouvé aucun écho, ou presque, auprès des Espagnols, y compris parmi les sympathisants du P.S.O.E. Dans un contexte de crise économique profonde, ils jugèrent ces histoires bien secondaires. Zapatero n’était probablement pas très intelligent ; en tout cas, il connaissait mal les Espagnols. Un ami historien, pourtant socialiste, le juge comme le personnage le plus néfaste de l’histoire de son pays depuis Fernando VII. Que le lecteur socialiste se rassure, je ne cherche pas à salir le socialisme espagnol qui a donné nombre de femmes et d’hommes admirables, à commencer par le fondateur du Partido Socialista Obrero Español (P.S.O.E.) et de la Unión General de Trabajadores (U.G.T.), Pablo Iglesias et son successeur, Julián Besteiro. Je partage donc l’irritation d’Arnaud Imatz vis-à-vis de Zapatero.

 

Mais j’en viens au vif du sujet : Franco et les Juifs. Emporté par son élan, l’auteur ne semble plus maîtriser son sujet. Arnaud Imatz commence par citer un article publié dans “El País”, un quotidien proche du P.S.O.E., le 20 juin 2010 : “El regalo de Franco para Hitler. La lista de Franco para el Holocausto” que je mets en lien pour les hispanophones:

http://www.elpais.com/diario/2010/06/20/domingo/1277005953_850215.html

 

Que cet article entre dans les manœuvres d’un gouvernement conduit par un homme peu scrupuleux et prêt à faire flèche de tout bois pour espérer faire oublier une politique médiocre voire désastreuse est une chose, on ne peut pour autant ignorer ce document. Je n’ai pas les compétences pour juger de sa valeur, je veux simplement livrer des impressions plus générales sans jamais chercher a priori à salir Franco ou à le laver plus blanc que blanc. Ces impressions s’appuient sur de nombreuses lectures (livres ou articles de presse, toutes sensibilités politiques confondues) et conversations avec des érudits et des Espagnols de la rue. Sur ce blog même, le 11 mai 2011, j’ai rendu compte de l’article de “El País” sous le titre : “En fouillant dans mes archives…” Ces pages peuvent donc être envisagées comme son complément.

 

Franco et son régime ont sauvé des Juifs, c’est indéniable. Auraient-ils pu faire plus ? Je ne puis en juger. Mais présenter Franco comme un ami des Juifs — comme un philosémite —, c’est aller un peu vite en besogne. Il me semble que Franco n’aimait ni ne détestait les Juifs. Les francs-maçons et les communistes quant à eux l’obsédaient. On peut dire en forçant un peu la note que les francs-maçons furent dans l’univers mental de Franco ce que les Juifs furent dans celui de Hitler. L’antisémitisme de Hitler était racial et hystérique, celui de Franco tenait à des poncifs en vogue dans les milieux catholiques d’alors, une sorte d’héritage que l’on se refilait de génération en génération. Franco n’avait pas de sympathie pour les Juifs, il ne les persécuta pas pour autant.

 

Les Juifs n’étaient alors guère nombreux en Espagne, environ 5 000 à 6 000, mais dans le Protectorat espagnol au Maroc (1912-1956), ils étaient plus de 15 000, principalement concentrés dans la zone du Rif, avec Tétouan pour capitale. Franco qui avait commencé la carrière des armes au Maroc laissa plutôt un bon souvenir dans cette communauté. S’il considérait avec suspicion “le Juif international” associé à l’argent, on peut éventuellement lui supposer un très vague fond de sympathie pour les Séfarades.

 

 

Tétouan, un rue du quartier juif (Judería) au début du XXe siècle. 

 

On sait que les Juifs ont été nombreux à s’engager dans les Brigades Internationales (voir l’article mis en ligne sur ce blog, le 3 février 2012 : “Les Juifs dans la Guerre Civile d’Espagne”). On sait moins que des Juifs du Protectorat n’ont pas ménagé leurs efforts pour aider Franco, une aide qu’explique en partie le comportement plutôt bienveillant du futur Caudillo à l’égard de leur communauté. Citons en particulier Samuel Salama, banquier à Melilla à l’égard duquel Franco restera reconnaissant. Ce dernier était d’abord un calculateur, un homme prudent, peu émotif. Les Juifs du Protectorat pouvaient lui être utiles. Par la suite, il manœuvrera à vue entre les Anglo-américains et l’Axe, soucieux avant tout de sauver son régime.

 

Présenter Franco comme un philosémite me semble un peu olé-olé. La réalité est plus complexe, plus nuancée. Je dirais que Franco était antisémite (son antisémitisme n’était pas celui de Hitler, redisons-le) mais que son régime a sauvé des Juifs, c’est indéniable. Il suffit à ce propos d’écouter les témoignages des intéressés. Il a probablement agi plus par pragmatisme — par calcul — que par sympathie réelle. L’expression dont fait usage Arnaud Imatz dans l’article en question me semble intéressant : Franco, ‟un philo-séfaradisme pragmatique”.

 

L’Espagne, terre d’exil fut aussi terre d’accueil. Pour mieux comprendre l’attitude de Franco envers les Juifs au cours de la Deuxième Guerre mondiale, il faut prendre un peu de recul. On sait qu’au cours de cette guerre l’Allemagne nazie avait de nombreux agents en Espagne qui opéraient avec la bénédiction du régime, ce qui n’empêchait pas ce même régime de faire repasser en Angleterre des aviateurs anglais et américains abattus en France, contre compensation : on avait faim en Espagne. Franco savait jouer sur tous les tableaux. Le sauvetage des Juifs entrait probablement dans ce genre de calcul. Des Juifs ont bien été sauvés par Franco et son régime et c’est l’essentiel. Je ne puis qu’aller dans le sens de l’historien Shlomo Ben Ami, ex-ministre des Affaires étrangères d’Israël, quand il déclare que Franco fit pour les Juifs ce que les principaux leaders des démocraties ne purent ou ne voulurent faire pour eux. La question que se pose l’historien soucieux de neutralité est : Pourquoi cette relative bienveillance de Franco et son régime envers les Juifs ? La situation très particulière de l’Espagne dans les années 1940, et l’esprit calculateur de Franco — son pragmatisme — expliquent cette attitude.

 

Aparté. Arnaud Imatz écrit dans l’article mis en lien : “Pour lui (Franco), le communisme était le plus terrible danger que courait la civilisation chrétienne, le principal fléau de l’humanité. Son anticommunisme radical explique sa politique de neutralité amicale envers l’Allemagne et sa décision d’envoyer des hommes sur le front de l’Est. La División Azul était à ses yeux la réplique hispanique aux Brigades Internationales de Staline.” C’est vrai mais l’auteur ne dit pas tout. La División Azul avait bien d’autres fonctions, plus prosaïques dirions-nous. Je n’en évoquerai qu’une en faisant un bref rappel historique. Franco avait refondu en 1937 la Falange Española créée par José Antonio Primo de Rivera, en 1933 ; il l’avait refondue par un décret d’unification afin d’atténuer les divisions (parfois violentes) au sein de son propre camp. Il finit de lui limer en quelque sorte les dents et les griffes en l’intégrant à son régime après la Guerre Civile, sous la dénomination de Falange Española Tradicionalista y de las Juntas de Ofensiva Nacional Sindicalista (F.E.T. y de las J.O.N.S.). La División Azul lui servit à éloigner les Phalangistes de la première heure (appelés camisas viejas) susceptibles de lui demander des comptes, de l’accuser de dérive voire de trahison.

 

En Espagne, la plupart des publications sur les relations de Franco avec les Juifs donnent soit dans l’éloge, volontiers dithyrambique, soit dans le sarcasme. Les manœuvres du Gouvernement Zapatero à ce sujet n’ont été que des écrans de fumée dont l’Espagnol n’a pas été dupe, qu’il soit socialiste ou non. On ne le dira jamais assez.

 

On peut se poser nombre de questions sur Franco dans ses rapports avec les Juifs. On ne peut nier que lui et son régime ont sauvé de nombreux Juifs, un nombre à cinq chiffres probablement. Il faut le dire et le redire. Cette aide fut-elle apportée avec enthousiasme et sympathie ? Je ne le crois pas. Une fois encore je pense à du calcul. Je l’imagine fort bien aider les Juifs, au cas où les Alliés seraient vainqueurs ; et dans un même temps, dresser des listes de Juifs au cas où les nazis seraient vainqueurs. Je ne pense pas me livrer à un procès d’intention. Si Franco a permis que des Juifs s’en sortent, il ne faudrait pas pour autant faire de lui un philosémite.

(à suivre)

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