Les Espagnols antisémites ?

Les medias rapportent que la Grèce et l’Espagne sont les pays les plus antisémites d’Europe. J’habite depuis bientôt vingt ans en Espagne et vais tenter d’enrichir ce dossier de quelques éléments de réflexion. Il ne s’agit pas dans le présent article de remettre en question les conclusions de ces enquêtes. Mais comment ont-elles donc été menées ? Et par qui ? Je ne sais pas. 

Dans “La cuarta página” du quotidien espagnol “El País”, du 29 décembre 2010 (une pleine page qui porte la signature du professeur Joan B. Culla i Clarà de la Universidad Autónoma de Barcelona), il est précisé qu’entre 46 % et 34,6 % des Espagnols ont une opinion défavorable des Juifs – selon diverses enquêtes menées entre 2008 et 2010.

L’Espagnol entretient avec sa mémoire historique tant récente que lointaine des rapports particuliers. Dans la mémoire des temps péninsulaires (espagnols et portugais), les Juifs occupent une place centrale et je puis témoigner de ce qui suit : l’Espagnol est prompt à se supposer des origines juives. De fait, l’Espagne et le Portugal sont à coup sûr les pays d’Europe où le substrat juif est le plus riche. On suppose qu’un Espagnol et un Portugais sur cinq ont des origines juives, soit 20 % de la population totale de ces pays, une proportion qu’expliquent en grande partie les conversions plus ou moins volontaires – et les conversions forcées, bien plus nombreuses. Les Espagnols donc n’hésitent pas à s’attribuer des origines juives, lointaines certes, non pas forts d’une recherche ADN ou généalogique (très peu de familles possèdent une généalogie remontant au XVème siècle qui vit l’expulsion des Juifs d’Espagne) mais forts de leurs patronymes. Combien de fois ai-je entendu des Espagnols déclarer avec une pointe d’orgueil qu’ils avaient des origines juives parce qu’ils portaient un nom de localité, parce qu’ils s’appelaient Sevilla, Córdoba, Lucena, Soriano (habitant de Soria), Zamora, Fonseca, Molina, etc. ? Il est vrai que nombre de Juifs espagnols prirent des noms de localités. J’ai retrouvé sur le site de Yad Vashem, The Central Database of Shoah Victims’ Names, des noms tels que “Soriano” (une longue liste de victimes pour la plupart originaires de l’île de Rhodes) ou “Molina” (parmi lesquels une “ Ester Molina ” de Thessalonique, d’autres de Minsk mais aussi de France).

Les patronymes juifs, sépharades plus particulièrement, invitent à un immense voyage dans le temps et dans l’espace. Mais j’en reviens à mon sujet, à savoir qu’il ne déplaît pas à l’Espagnol de se rêver des origines juives, origines qui suggèrent l’ancienneté et un certain prestige. Devant ce relatif empressement des Espagnols à revendiquer de telles origines, une supposition m’est même venue à l’esprit : les Juifs étant associés à l’argent, leurs “descendants” s’imaginent qu’ils furent autrefois assis sur des sacs d’or, une rêverie propice à les soulager d’un présent médiocre, avec petits salaires et hypothèques laborieuses. “Quand nous étions riches…” peuvent alors soupirer les petits salaires… Une hypothèse quelque peu tirée par les cheveux !

La langue espagnole  – le castillan – recèle quelques mots peu sympathiques à l’égard de la communauté juive. Le mot judiada, par exemple, a entre autres définitions dans le Denis/Maraval/Pompidou, un dictionnaire qui reste un classique pour les hispanistes français : “Action propre à un Juif” ; mais aussi : “Cruauté, action inhumaine, profit usuraire ou scandaleux”. Je certifie toutefois n’avoir jamais entendu quelqu’un faire usage de ce mot. Dans le Diccionario de la Lengua Española (publié par la Real Academia Española), dictionnaire qui fait autorité dans tout le monde hispaniste, le sens de ce mot a été allégé puisqu’il propose : “Acción mala que tendenciosamente se consideraba propia de judios”.

Un mot encore sur l’antisémitisme des Espagnols. La toute-puissance du catholicisme espagnol au cours des siècles, puissance qui se confondait avec le destin de la nation, a contribué à la formation d’un terreau, en particulier avec ces histoires de meurtres rituels (d’enfants chrétiens) dont les Juifs furent si souvent accusés. Que se passe-t-il aujourd’hui ? Les médias ne cessent de montrer les Juifs d’Israël dans le pire des rôles : celui de bourreaux face à leurs victimes. Et parmi ces victimes, on choisira de préférence des enfants palestiniens, avec arrêt sur image. Or, l’Espagnol comme tous les Méditerranéens aime spontanément les enfants et tout acte de violence envers eux lui fait réclamer vengeance. Les images de petits Arabes morts ou blessés le font automatiquement basculer dans une condamnation massive d’Israël. Peu importe le contexte, l’image est là, toute-puissante et arrogante. La très douteuse affaire Mohammed al-Dura, en septembre 2000, continue à faire sentir ses effets…

Je suis prêt à parier – et je pèse chaque mot – que si la télévision diffusait aussi largement des images d’enfants juifs d’Israël ensanglantés, blessés ou morts, les Espagnols n’éprouveraient plus une telle animosité envers Israël. L’Espagnol est moins analyste, moins critique, plus spontané que le Français. Et j’affirme que son antisémitisme n’est pas plus virulent que dans les autres pays d’Europe, à commencer par la France où l’on sait fort bien cacher certains sentiments derrière des paravents plus ou moins ornés. En France, l’antisémitisme se cache ingénument derrière le paravent de l’antisionisme. Rien de tel en Espagne où l’on s’en prend non pas à “Israel” mais directement aux “Judíos”. Pas de paravent ! L’Espagnol ne se soucie pas tant du “politiquement correct”…

En conclusion, un peuple qui spontanément s’attribue des origines juives ne peut être vraiment antisémite. Pour l’Espagnol le substrat juif suscite même volontiers une certaine fierté.

Et j’allais oublier. Les prénoms ! Combien de David et de Rubén, combien de Sara(h) et de Raquel partout en Espagne, et jusque dans les villages les plus reculés ? Je n’ai jamais senti la moindre hostilité ici, en Espagne, envers des prénoms bibliques, une hostilité que j’ai ressentie en France, et de la part de “bons” Français des beaux quartiers.  

*****

Alors que je m’apprêtais à mettre un point final à cet article, une page du quotidien “El   Mundo” (du 17 janvier 2011) m’est tombée sous les yeux. Titre : “Sefarad e Israel, el reencuentro 500 años después”. 17 janvier 2011 / 17 janvier 1986 : l’Espagne et Israël célèbrent le vingt-cinquième anniversaire de leurs relations diplomatiques. Il y a vingt-cinq ans, Shimon Peres confiait à ce quotidien : “Tener a España y su pueblo en un rincón muy importante de mi corazón. Es un gran amigo de Israel, un aliado estratégico, y espero que durante mi visita en febrero podámos estrechar aun más nuestros lazos”.

Lorsque se rencontrèrent l’ambassadeur d’Israël en Espagne, Son Excellence Monsieur l’Ambassadeur Samuel Hadas, et l’ambassadeur d’Espagne en Israël, Son Excellence Monsieur l’Ambassadeur Pedro López Aguirrebengoa, ils échangèrent des paroles pour la postérité. Chaim Herzog, alors président de l’État d’Israël, prononça cette parole laconique : “Señor embajador, bienvenido después de 500 años”. Le 31 mars 1992, dans la synagogue de Madrid, en présence du roi d’Espagne et de son épouse, Chaim Herzog assistera aux cérémonies commémoratives du 500ème anniversaire du décret de l’Alhambra, l’édit d’expulsion des Juifs signé le 31 mars 1492. 

Lorsque Samuel Hadas présenta ses lettres de créances au roi, ce dernier le reçut avec ces mots : “Es el acto diplomático más importante de España de los ultimos 15 años”. Cette relation nouvelle entre les deux pays a une histoire dont le maître d’œuvre est Micha Harish, futur ministre israélien du Commerce et de l’Industrie. Il se souvient avoir rencontré clandestinement, au cours des années 1960 dans un cimetière de Bilbao, un jeune homme, Felipe González, lui aussi membre de l’Internationale socialiste (IS). Là, ils se promirent  de tout mettre en œuvre pour établir un jour des relations diplomatiques entre leurs deux pays. Parvenu au pouvoir, Felipe González put compter sur l’aide de son ami Micha qui, dans le secret le plus total, avec le Mossad en couverture, œuvra au rapprochement entre l’Espagne et Israël. En effet, le chef du Gouvernement espagnol avait demandé que les tractations hispano-israéliennes soient tenues secrètes et que ce soit lui en personne et non Israël qui avertisse les pays arabes de ce rapprochement.

La retenue de Felipe González a une explication. Le régime franquiste s’était compromis auprès des pays arabes moyennant d’une part son approvisionnement régulier en pétrole, d’autre part leur soutien auprès des organisations internationales. Par ailleurs, l’antisémitisme de Carrero Blanco avait été virulent et Israël n’avait guère éprouvé de sympathie à l’égard du régime franquiste. Bref, Felipe González héritait d’un lourd dossier. Mais il fut aidé par l’OTAN, la CE et des groupes d’influence juifs. Toutefois, ce succès diplomatique ne peut s’expliquer sans les liens étroits entre le PSOE et le parti travailliste israélien, tous deux membres de l’Internationale socialiste. Il est vrai que pour mener à bien ce rapprochement, le gouvernement espagnol s’engagea dans une série de compromis dont nous n’avons pas fini de subir les conséquences.

L’Espagne, alors à la présidence du Conseil des Communautés européennes, fut le maître d’œuvre de la Déclaration adoptée par le Conseil européen de Madrid sur le Proche-Orient, déclaration qui posa les bases de la Conférence de Paix de Madrid (octobre 1991) et du processus d’Oslo, un processus néfaste. Mon appréciation à ce sujet ne diffère pas de celle de Shmuel Trigano exposée dans “Les Frontières d’Auschwitz” (voir “La guerre d’Oslo” en annexe). Et la propulsion sur le devant de la scène internationale d’un Moratinos me déplut franchement, avec ce gros pépère occupé à faire la méduse, à se laisser porter par le courant, dans le sens des opinions publiques, favorables à coup sûr aux Palestiniens et aux Arabes. Mais ceci est une autre histoire… (à suivre)

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2 Responses to Les Espagnols antisémites ?

  1. Macina says:

    Intéressant article. J’en ai beaucoup appris. Un regret, toutefois: pourquoi ne pas traduire les citations en langue originale. En effet, tous les lecteurs ne sont pas hispanisants.

    Merci à l’auteur.

    Menahem

  2. Nina says:

    Je lui ai dit la même chose cher Menahem ! On est pas tous des flèches en espingoui.

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