« Je me souviens » en art


Je me souviens de la photographe Erica Simone et de son happening : vaquer à ses occupations dans Manhattan, nue, d’où le nom donné à l’exposition de ses photographies qui rend compte de sa performance : ‟Nue York: Self Portraits of a Bare Urbain Citizen” :

http://www.gentside.com/new-york/erica-simone-aidant-pour-realiser-des-travaux_pic41563.html

 

Ce ‟Je me souviens” en amène un autre, tout naturellement : Je me souviens de Spencer Tunick, de ses foules nues, notamment en Espagne et au Mexique. Je me souviens de son récent happening — ‟mer Nue” — au bord de la mer Morte :

http://www.youtube.com/watch?v=KRtiMSsRZvQ

Presque aussi beau qu’une colonie de flamands roses ! 

 

Je me souviens qu’à la ‟Quatrième Exposition du Surréalisme” figuraient entre autres fantaisies des plaques de noms de rues, certains inventés. Je me souviens tout particulièrement du nom de l’une d’elles : rue de la Transfusion de sang.

 

Je me souviens des assemblages arcimboldesques — des coquillages —, de Pascal-Désir Maisonneuve, en particulier de son portrait de la reine Victoria.

 

Je me souviens de l’affiche de Savignac, ‟Monsavon au lait”, avec ce bloc de savon qui se forme sous les pis d’une vache dont il coule.

 

Je me souviens de mon plaisir, très intense, lorsque je découvris certaines peintures de la Metafisica. Je me suis longtemps interrogé sur l’origine de ce plaisir jusqu’à ce que je comprenne qu’il procédait d’une ambiance particulière. Ambiance : Stimmung, un mot qui ne cesse de revenir dans le livre de Giorgio de Chirico, ‟Hebdomeros”. La Metafisica ou la célébration de l’ambiance. 

 

Je me souviens que mon plaisir ne fut pas moindre lorsque je découvris les peintures de Mario Sironi ayant pour thème des faubourgs industriels de Milan. Cet artiste du Novecento célèbre l’ambiance avec une même ferveur que ceux de la Metafisica.

 

Je me souviens des femmes-pinceaux d’Yves Klein, pour ses Anthropométries.

 

Je me souviens de Georges Minne et de Wilhelm Lehmbruck. Je ne peux penser à l’un sans penser à l’autre. Et, pareillement, je ne peux penser à Medardo Rosso sans penser à Eugène Carrière. Des airs de famille soutenus dans tous les cas.

 

Je me souviens de la tendresse de ma mère pour Chardin dont elle me commenta certaines peintures qu’elle jugeait ‟chaleureuses comme du feutre.”

 

Je me souviens de Niki de Saint-Phalle et de ses tirs à la carabine contre des tableaux avec objets divers contenant des poches de couleur que les balles crevaient. Ainsi la composition s’enrichissait d’elle-même — ou presque.

 

Je me souviens de mon trouble, enfant, devant ‟Le Sommeil” de Courbet. Je demandai à ma mère des éclaircissements. Elle s’en tira je ne sais comment. Il me semble qu’elle prononça le nom ‟Sappho”, à la sauvette. Je me souviens (je l’ai appris bien après) que la belle rousse est l’amie irlandaise de Whistler, une femme qu’il a par ailleurs représentée peignant sa lourde chevelure d’un roux ardent devant un miroir.

 

Je me souviens que Gaston Chaissac se mit à dessiner avec les encouragements d’Otto Freundlich et de sa femme, Jeanne Kosnik Gloss, dont il subira brièvement l’influence.

 

Je me souviens que l’amie allemande, Corina, ressemblait étrangement à Mademoiselle Fiocre de Jean-Baptiste Carpeaux :

‟Mademoiselle Fiocre”, Eugénie Fiocre (1845-1908), première danseuse à l’Opéra de Paris de 1864 à 1875.

 

Je me souviens que dans l’un de mes livres scolaires, de littérature française, figurait la reproduction d’une peinture d’Yves Tanguy, ‟Jour de lenteur”, une célébration de l’ambiance, une fois encore. A ce propos, on dit qu’Yves Tanguy serait venu à la peinture après avoir vu une œuvre de Giorgio de Chirico, l’un des plus grands célébrants de l’ambiance. Je revois donc cette œuvre dans laquelle je me suis tant promené, comme je me suis promené le long de la grève, sur l’estran moiré, en Bretagne. Car Yves Tanguy est breton et ‟Jour de lenteur” est à ma connaissance la plus bretonne de ses œuvres. Elle me reporte vers des vacances estivales, sur l’Atlantique, à l’île d’Yeu, dans la baie d’Audierne, dans le golfe du Morbihan.

 

Je me souviens de Richard Buckminster Fuller, de sa Dymaxion Car et de son dôme géodésique qui servit notamment à l’Exposition universelle de 1967, à Montréal, un immense dôme — la Biosphère — que peut détailler à loisir celui qui emprunte le pont de la Concorde, sur le Saint-Laurent.

 

Je me souviens de Lucien Levy-Dhurmer, de ses grands pastels tout en caresses, comme une fine pluie à la surface d’un lac. Je me souviens en particulier de son portrait de Georges Rodenbach. Le poète semble procéder des eaux de Bruges — Bruges-la-Morte.

 

Je me souviens du Pont-Neuf emballé par Christo. J’ai assisté à l’ensemble du processus qui engageait jusqu’à des hommes-grenouilles.

 

Je me souviens de Prud’hon, de la douceur lunaire de ses dessins, des successions de caresses encore.

 

Je me souviens du scandale provoqué par “Le déjeuner sur l’herbe de Manet”, au Salon des refusés de 1863.

 

Je me souviens de l’extraordinaire saveur des compositions d’Alberto Burri, une saveur qui est celle des meilleurs Antoni Tàpies. Je me souviens de la chaleureuse délicatesse de nombre de ses œuvres qui tendent vers le camaïeu, avec l’emploi de matériaux tels que le sable, la sciure, la pierre ponce, le goudron, etc., sans oublier la toile de jute, le matériau de prédilection de cet artiste.

 

Je me souviens de la ‟Jeune orpheline grecque au cimetière” de Delacroix. C’est probablement l’une des peintures que mon œil d’adolescent a le plus détaillée. Ce teint mat avec ces légères roseurs, ce chemisier crémeux, ces bruns et ces verts des vêtements qui se fondent dans le paysage, à l’arrière-plan. J’ai toujours considéré cette adolescente comme une parente, comme j’ai toujours considéré comme une parente cette femme en hoqueton et au sourire ingresque de Joseph-Désiré Court qui figurait dans le salon de ma grand-tante :

Cette coiffure, cheveux ainsi ramenés, m’évoque la sculpture grecque et ses plus belles réalisations. Cette coiffure met en valeur la nuque, cette partie du corps délicate et émouvante entre toutes…

 

Je me souviens des ‟Mariales” de Simon Hantaï, de ces subtiles densités qui procèdent d’un truc, le pliage, le froissage, un truc qui ne se limite pas à lui-même mais qui ouvre au silence, à la pureté, à des espaces d’une singulière amplitude. La parenté spirituelle entre Simon Hantaï et Jackson Pollock — qui sature l’espace (all-over) à l’occasion d’une danse autour de la toile posée à même le sol, avec mise en pratique du pouring et du dripping. 

 

Je me souviens du film de Hans Namuth, pris au cours de l’été 1950, un classique (durée 10 mn 14) :

http://www.youtube.com/watch?v=6cgBvpjwOGo

 

Je me souviens que Hans Namuth se tua, en 1990, sur la route où s’était tué son ami Jackson Pollock, en 1956, du côté de Long Island, NY.

 

Je me souviens de Jean-Paul Riopelle, de ses immenses compositions présentées aux Musée des Beaux-Arts de Montréal, avec travail au couteau qui donne des briques multicolores de peinture en all-over. Ma mère qui aimait ce peintre travailla à quelques compositions de petits formats dans l’esprit du Québecquois.

 

Je me souviens des si élégants équilibres de Calder et des si délicates oscillations de Takis.

 

Je me souviens de Christian Boltanski et de Daniel Spoerri, de leur attention, une attention proche de celle de Georges Perec.

 

Je me souviens des bétonnages de Wolf Vostell, comme ‟Stationary Traffic” : une voiture disparaît sous le béton  ; mais on devine encore sa forme, sommairement.

 

Je me souviens de mon émerveillement, au Louvre, devant ‟Le Radeau de La Méduse”. Je me souviens que Géricault, cet immense peintre mort si jeune, fit poser des survivants de ce naufrage dans son atelier, qu’il étudia des corps à la morgue de l’hôpital Beaujon, tout proche, qu’il y emprunta quelques bras et jambes, sans oublier une tête, pour y étudier la texture, la contexture et la couleur de la mort…

 

Je me souviens de Joseph Šima dont j’ai découvert l’œuvre à la fin de l’année 1968, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, en compagnie de ma mère. Elle me le commenta à l’aide de mots et de gestes choisis qui me restent très précis en mémoire. Il me semble que cette visite fut déterminante dans mon intérêt pour l’art abstrait. Art abstrait, une expression quelque peu fourre-tout et dont je fais toujours usage avec réticence. Je me souviens par ailleurs que c’est par des livres d’art de ma mère que j’ai découvert l’art abstrait, la peinture américaine notamment, des transparences de Sam Francis aux puissants signes d’Adolph Gottlieb ou de Franz Kline aux rigueurs de Barnett Newman… A ce propos, je me souviens d’une exposition de ce dernier, en compagnie de ma mère, encore. Mais si bien des œuvres exposées restent précises dans ma mémoire, je ne me souviens plus dans quelle galerie parisienne — ou musée parisien — je les ai vues.

 

Je me souviens de Gina Pane, de mon trouble devant certaines images prises au cours de séances de body art, des images très présentes dans des galeries du Quartier latin lorsque j’étais étudiant :

On pourrait croire à une image extraite d’un film de Luis Buñuel…

 

Je me souviens de ‟Messe pour un corps” de Michel Journiac. Je n’y ai pas assisté (elle eut lieu en novembre 1969, à la galerie Daniel Templon), je m’en souviens par une monographie dégotée chez un soldeur proche du Centre Georges Pompidou.

 

Je me souviens de l’Hôtel-Dieu de Beaune, un monument qui me dit ma mère aussi sûrement que me la dit Saint-Philibert de Tournus. Elle aimait passionnément ces deux ensembles qu’elle m’a commentés plusieurs fois, sur la route des vacances.

 

Je me souviens de Paula Modersohn-Becker, en particulier de son portrait à la pâte grumeleuse de Rainer Maria Rilke. J’ai découvert cette artiste à Worpswede en compagnie de l’amie allemande, Corina. C’était à la fin de l’automne. Elle portait des lainages odorants couleur de bruyère. Elle me parla d’Heligoland, cet archipel grignoté par la mer, et de la Lüneburger Heide. Je lui parlai de la Castille et de la Bretagne. Nous parlâmes de tant de choses…

 

Je me souviens de la douceur de Léon Zack, tant dans ses œuvres que dans sa personne. Je me souviens de sa silhouette si fragile, comme prête à s’effacer.

 

Je me souviens d’Otto Müller, de ses sauvageonnes élancées. Et lorsque je pense à lui, je pense automatiquement à Gottfried Benn, à son poème ‟D-Zug” qui s’ouvre ainsi :  ‟Braun wie Kognak. Braun wie Laub. Rotbraun. Malaiengelb. / D-Zug Berlin-Trelleborg und die Ostseebäder. / Fleisch, das nackt ging. / Bis in den Mund gebräunt vom Meer.” (‟Brun comme du cognac. Brun comme des feuillages. Brun rouge. Jaune malais. / Rapide Berlin-Trelleborg et plages de la Baltique. / Chair qui allait nue. / Brunie par la mer jusque dans la bouche.” :

Un artiste de l’Entartete Kunst parmi tant d’autres…

 

Je me souviens des conserves ‟Merda d’artista” produced by Piero Manzoni.

 

Je me souviens du fer à repasser impossible de Man Ray, avec cette rangée de pointes sur la partie pour repasser.

 

Je me souviens d’une visite rendue à Alfred Manessier, à Émancé.

 

Je me souviens du mystère concernant la mort de Caravaggio.

 

Je me souviens de certains happenings et Rearrangeable Panels d’Allan Krapow.

 

Je me souviens de ‟La peinture hollandaise” de Paul Claudel, en particulier de son éloge de Hobbema et de son tableau intitulé ‟Le chemin de Middelharnis”. A ce propos, il m’arrive volontiers de penser à ce tableau lorsque je marche ou conduis.

 

Je me souviens d’avoir lu ‟Raphaël” de Henri Focillon dans le train, entre Paris et Bruxelles puis entre Bruxelles et Paris.

 

Je me souviens de l’impression de puissance que dégage le gisant de Henri II (il repose à côté de son épouse Catherine de Médicis) en l’abbaye Saint-Denis.

 

Je me souviens de ces heures de l’enfance passées dans l’entrée et l’escalier de ma grand-tante à détailler des estampes japonaises, paysages de Hiroshige et portraits d’acteurs de Sharaku.

 

Je me souviens de l’attrait de ma mère pour l’œuvre de Raymond Peynet et de celui de son père pour celle d’Albert Dubout. Je me revois avec mon grand-père ; il m’avait pris sur ses genoux pour me commenter avec le sourire ce dessin de tortillard bondé, en s’attardant sur le gringalet coincé entre les énormes seins de la dondon qui pourrait être sa femme :

Le petit train de Palavas-les-Flots

 

Je me souviens de mon malaise devant certaines sculptures d’Ipoustéguy, une sensation d’enserrement, d’étouffement.

 

Je me souviens du ‟Cristi morto” de Giuseppe Sanmartino, un prodige de technique dite du drap mouillé.

 

Je me souviens de certains rapports du titre à l’œuvre chez Paul Klee, rapport de poésie, de discret vertige. Je me souviens en particulier de ‟La Révolution des viaducs”, avec ces arches qui se désolidarisent les unes des autres et vont chacune où bon leur semble, sur leurs deux jambes…

 

Je me souviens de ‟Chopin’s Waterloo”, une composition faite de morceaux de piano et qui s’inscrit dans la série ‟Colères”, colères dont eurent à souffrir divers instruments de musique.

 

Je me souviens de l’émouvante attention de Paul Virilio aux bunkers de la côte Atlantique et d’une exposition au CCI du Centre Georges Pompidou intitulée ‟Bunker Archéologie”.

 

Je me souviens…

 

 

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1 Response to « Je me souviens » en art

  1. Christiane says:

    Erica Simone.
    Superbe Eve. L’envers vaut l’endroit. Quelle élégance, un rien l’habille.
    Le Créateur a été plus féroce pour Adam. Feuille de vigne obligatoire.
    Le Créateur est-il donc homme ? Et un homme qui aimait les femmes !
    C’est la raison pour laquelle on le représente toujours en noble vieillard barbu et jamais en petite vieille ridée sans dents !

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