Intervenir en Syrie ?

On caresse l’idée d’une intervention en Syrie ; il ne faudrait pas oublier la récente intervention en Libye, une bien curieuse affaire presque oubliée déjà. Le prétexte invoqué par le pouvoir politique en France, prétexte destiné à justifier cette intervention, était qu’il fallait protéger les Libyens contre les Libyens afin d’éviter un bain de sang… C’est autrement plus habile — et autrement plus cynique — que cette histoire d’armes de destruction massive assenée sur le crâne des opinions publiques durant des mois et des mois afin de les préparer à la guerre d’Irak (2003), à la troisième guerre du Golfe.

 

Mais j’en reviens à aujourd’hui. Ce qu’on a oublié de dire, c’est que pour protéger les Libyens contre les Libyens après la destruction du régime de Kadhafi il aurait fallu envoyer sans tarder d’importants contingents afin de continuer à protéger nos protégés. Il n’est pas nécessaire d’avoir beaucoup réfléchi pour savoir que dans un pays de tribus et de clans, les règlements de comptes sont particulièrement atroces et s’enchaînent à l’infini. Par ailleurs, on oublie que la Libye de Kadhafi avait l’un des PIB les plus élevés de tout le continent africain, un point curieusement poussé de côté par les médias. On insiste à l’envi sur la richesse et les malversations de celui qui dirigea le pays d’une main de fer durant plusieurs décennies, et à raison. Mais on oublie de comparer l’état de son pays lorsqu’il prit le pouvoir et lorsqu’il en fut chasser. Je ne suis en rien un suppôt de Kadhafi, mais j’aimerais que la mémoire — la culture — historique ne soit pas congédiée de la sorte.

 

Image d’une mosquée de Homs diffusée le 16 juin 2012 par l’opposition syrienne

 

L’intervention en Libye m’est apparue odieuse et dès le début. Cet interventionnisme ‟moral”, ces ‟bons sentiments” agrafés sur la poitrine et ce sentimentalisme médiatique font fi de l’extrême complexité des pays considérés : hier la Libye, demain la Syrie peut-être. Les bonnes âmes d’Occident connaissent-elles les opposants aux régimes si vertement dénoncés ? Ce sont des régimes peu sympathiques — et je fais usage de la litote —, mais connaissons-nous leurs opposants ? Ces ‟bons sentiments” sont frelatés, manipulés à loisir par ‟la communauté internationale”.

 

Shmuel Trigano évoque ‟la communauté internationale” en commençant par faire remarquer que cette chose aux contours mal définis, c’est d’abord un appareil bureaucratique commandité par les États (les plus puissants étant ceux qui payent le plus), ce qui ne constitue pas vraiment une communauté au sens moral du mot. Le fameux Conseil de sécurité n’est en rien le représentant du nec plus ultra de la morale ; il ne fait qu’imposer la volonté des États les plus puissants aux États les moins puissants. Par ailleurs, ces institutions ne sont pas composées d’individus qui jugent en leur âme et conscience mais de blocs d’États ; et le plus puissant de ces blocs a pour nom : Organisation de la conférence islamique (OCI), soit une soixantaine d’États environ. La morale n’y a pas plus cours qu’ailleurs : ici comme ailleurs, le plus fort s’efforce de représenter ‟la morale” et de l’imposer.

 

A quelle est belle l’intervention en Libye ! La chute de Kadhafi a rendu le monde meilleur, plus moral. On aura compris que je plaisante. Mais à ce petit jeu des interventions, on s’expose à de très graves conséquences. A ce petit jeu, un régime islamiste pourra activer en Europe — et au nom de la morale ! — des forces destinées à mettre fin à des régimes immoraux ; comprenez, non-islamistes. Nous jouons avec le feu et très dangereusement. Et ce n’est pas tout. Car pour celui qui parle avec l’Arabe de la rue, en Espagne dans mon cas, quelque chose semble échapper aux donneurs de leçons, aux activateurs des ‟bons sentiments”, aux extravertis de la cause humanitaire.

 

De récentes conversations avec des Arabes, Marocains pour la plupart, m’ont confirmé dans ce que je pressentais. Nombre d’entre eux se sont déclarés plutôt ou franchement satisfaits de la chute de Saddam Hussein et de Mouammar Kadhafi ; mais le bémol n’a pas tardé. Le bémol, à savoir que ‟l’Occident (volontiers décliné en ‟les Américains” et ‟les Juifs”) avait présenté ces hommes courageux, morts les armes à la main, comme des lâches, comme des rats réfugiés dans des trous”. Je ne fais que reprendre leurs mots. Bref, le sentiment d’humiliation était sous-jacent, dans presque tous les cas ; et nous savons tous que ce sentiment est responsable du pire dans l’histoire. Le sentiment d’humiliation est une charge explosive qui attend d’être activée.

 

Je me suis moqué dès le début de l’expression ‟Printemps arabe”, non parce que j’ai plaisir à me moquer des Arabes mais, plus simplement, parce que les sociétés arabes m’inquiètent. L’emprise du groupe sur l’individu y est particulièrement affirmée, diffuse, envahissante : c’est l’ochlocratie. Sans être un spécialiste du monde arabe, je savais qu’une fois ces hommes autoritaires (style Moubarak) et ces dictateurs (style Kadhafi) balayés, il ne resterait que l’Islam comme structure capable de remplir ces vides. L’Islam, cette idéologie où le politique et le religieux s’activent mutuellement et contribuent à la formation d’un maelström.

 

Que va-t-il se passer en Syrie ? Bachar el-Assad tombera prochainement. Les combats ont gagné les faubourgs de la capitale et les unités de la Garde républicaine sont engagées. Le nettoyage ethnique et religieux (et religieux plus qu’ethnique) ne va pas tarder à s’organiser. Je ne défends pas ce régime, en rien, mais je sais que la suite sera atroce. La Syrie, ce pays riche de ses minorités (parmi lesquelles les Chrétiens de diverses confessions, les Alaouites et les Druzes), va être refondue par l’exil et la terreur dans le moule du sunnisme, le sunnisme qui représente environ 80 % de la population. Idem avec l’Égypte où les Coptes vont peu à peu prendre le chemin de l’exil. Ils étaient plus de 20 % il y a peu ; ils ne sont plus que 10 %. Les Juifs de l’aire arabo-musulmane ont été priés de faire leurs valises il y a quelques décennies, et près d’un million d’individus ont pris une fois encore le chemin de l’exil.

 

Et je pourrais en revenir à Israël. Je parle trop d’Israël et des Juifs, je le sais ; mais voilà, c’est ainsi. Israël et ‟les Juifs” vont être dénoncés par une Égypte dominée par les Frères musulmans et par une Syrie bientôt islamiste. Et l’Europe, plongée dans une crise économique tenace, sera prête — est déjà prête — à toutes les concessions pour prolonger un peu, rien qu’un peu, une très relative tranquillité qui ressemble à une agonie. L’esprit munichois n’épargne presque plus personne.

 

 

Et pour en venir plus précisément à l’article d’Allegra intitulé ‟La Syrie, nous… et l’OCI” :

http://lavissauve3.blogs.nouvelobs.com/

 

Je lis ces mots de ‟Mirage”, l’un des responsables du blog ‟L’avis sauve à condition d’éclairer” : ‟Cela fait des années que je le dis ici : l’Islam cache le sabre du pouvoir derrière les plis de la religion, ce qui lui permet de sortir l’un à la place de l’autre, et vice versa : il règne sur les âmes et, comme un despote sans partage, il courbe les corps.” C’est aussi ce que je (me) répète. Le Coran est un livre ‟révélé” : il est la parole littérale de Dieu, une parole directement transcrite, ‟une dictée surnaturelle à un prophète inspiré” pour reprendre les mots de Louis Massignon. Autant dire que les possibilités d’interprétation sont très réduites. En fait, le Coran se présente comme coupé de l’histoire et ses aléas, au-dessus de l’histoire. Par ailleurs, les Musulmans supportent le poids de l’ochlocratie sur leurs épaules et leurs nuques ; aussi sont-ils peu enclin à étudier la genèse du Coran, les circonstances historiques qui l’ont modelé : ce travail est considéré par les sociétés musulmanes comme un affront — le Coran est ‟révélé”, qu’on se le dise ! — et un danger. On sait par exemple que Nasr Hâmid Abou Zayd l’Égyptien a été désavoué dans son pays. La contextualisation du Coran reste essentiellement le fait d’orientalistes. On sait par ailleurs que nombre d’écrivains arabes choisissent d’écrire dans d’autres langues que l’arabe afin d’échapper à l’ochlocratie. Ces langues sont essentiellement celles des anciennes puissances coloniales ou mandataires, l’anglais et le français donc. Et je ne m’en plaindrai pas : ainsi les Arabes enrichissent-ils nos littératures.

 

Et j’en reviens au sujet central de cet article signé ‟Allegra” : une intervention en Syrie est-elle souhaitable ? Je dis non ! Pourquoi ? De nombreuses raisons vont à l’encontre d’une telle intervention ; mais pour l’heure, je n’en évoquerai qu’une, très pragmatique et qui semblera pusillanime aux yeux de ceux qui savent tracer une ligne sans reprise entre le camp du Bien et le camp du Mal. Ma position rejoint celle de la majorité des Juifs d’Israël : nous n’aimons pas Bachar el-Assad mais nous le connaissons et il nous connaît. Il connaît les limites à ne pas franchir sous peine de très sévères réactions. Nous connaissons bien moins ceux qui luttent pour en finir avec son pouvoir ; aussi préférons-nous adopter la position du wait and see, d’autant plus que nous soupçonnons depuis le début (sans trop oser le dire afin de ne pas apparaître comme des ‟ennemis de la liberté” ou, plus simplement, comme des rabat-joie) l’orientation du ‟Printemps arabe”.


 

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